Turquie : les ruines englouties de la cité millénaire d’Hasankeyf réapparaissent avec la sécheresse

À gauche, vue sur la partie d'Hasankeyf visible avec la baisse du niveau de l'eau en janvier 2021. À droite, des arbres morts après leur submersion refont surface en octobre 2020.
À gauche, vue sur la partie d'Hasankeyf visible avec la baisse du niveau de l'eau en janvier 2021. À droite, des arbres morts après leur submersion refont surface en octobre 2020. © Süleyman Agalday

Depuis le mois de février 2020, la vieille ville d’Hasankeyf est submergée sous les eaux du Tigre, retenues en aval par le barrage Ilisu, projet phare du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Plusieurs monuments majeurs de ce site historique vieux de 12 000 ans ont été déplacés pour être préservés. Mais ces dernières semaines, un épisode de sécheresse hivernale a fait baisser le niveau de l’eau, dévoilant les dégâts déjà causés par moins d’un an de submersion. Pour les habitants déjà traumatisés, c’est un nouveau coup dur.

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La ville d’Hasankeyf, située au sud-est de la Turquie, est habitée depuis près de 12 000 ans et a vu passer les nombreuses civilisations qui ont tour à tour contrôlé la région. Ce site historique, toujours habité et visité au XXIe siècle, a été englouti en février 2020 sous les eaux après la construction d’un barrage à 40 kilomètres en aval, le barrage Ilisu.

Les autorités ont construit une nouvelle ville un peu plus haut pour reloger les habitants et créer un site touristique où ont été déplacés plusieurs monuments majeurs, comme le tombeau de Zeynel Bey ou la mosquée Al Risk.

Le lac artificiel formé par la retenue d'eau en janvier 2021 et, au loin, la ville nouvelle constituée de lotissements et commerces neufs et d'un musée à ciel ouvert où sont exposés plusieurs vestiges déplacés avant l'engloutissement.
Le lac artificiel formé par la retenue d'eau en janvier 2021 et, au loin, la ville nouvelle constituée de lotissements et commerces neufs et d'un musée à ciel ouvert où sont exposés plusieurs vestiges déplacés avant l'engloutissement. © Süleyman Agalday

La construction du barrage Ilisu s’inscrit dans une vaste stratégie de développement du sud-est de la Turquie, région pauvre, enclavée et terrain d’affrontements entre l’armée et les combattants kurdes du PKK. Ce projet et surtout l'engloutissement d’Hasankeyf ont été vivement critiqués et ont fait l’objet de polémiques en Turquie depuis le début des années 2000. Mais les protestations et pétitions n’ont pas empêché la construction du barrage. L'ouvrage a été achevé en 2018 et mis en service début 2020.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Dans le village turc millénaire d’Hasankeyf, les autorités détruisent de précieux vestiges historiques

Alors que les précipitations de la fin d’année 2020 se sont avérées particulièrement faibles, le niveau de l’eau a progressivement baissé, dévoilant une partie du site historique englouti.

 

"On ne savait pas qu’on verrait les dégâts aussi vite"

Le café Asuri, géré par notre Observateur jusqu'à son engloutissement en février 2020. Photo prise au mois de décembre 2020, quand une baisse du niveau de l'eau a permis de constater les dégâts.
Le café Asuri, géré par notre Observateur jusqu'à son engloutissement en février 2020. Photo prise au mois de décembre 2020, quand une baisse du niveau de l'eau a permis de constater les dégâts. © Süleyman Agalday

 

Notre Observateur Süleyman Ağalday est né à Hasankeyf, il est guide touristique et y tient un café. Sa maison et son commerce ont été engloutis. Il vit et travaille aujourd’hui dans la nouvelle ville où les touristes ne viennent plus aussi nombreux qu’auparavant.

Quand la ville a été engloutie, nous savions que les édifices restés en bas de la vallée seraient détruits avec le temps. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’on pourrait le voir de nos propres yeux aussi vite.

Depuis environ deux mois le niveau de l’eau est très bas et on a pu remarquer ces dernières semaines que plusieurs édifices importants se sont déjà écroulés à cause de leur engloutissement. Il y a par exemple le mausolée de Baba Haydar [le mausolée de ce saint soufi daterait des XIVe-XVe siècles, NDLR] qui avait été recouvert de terre avant la montée des eaux, et qui s’est complètement écroulé. Seule la sépulture avait été déplacée vers la nouvelle ville.

À gauche, le mausolée de Baba Haydar en janvier 2020, recouvert de terre. À droite, le même site en ruines en janvier 2021.
À gauche, le mausolée de Baba Haydar en janvier 2020, recouvert de terre. À droite, le même site en ruines en janvier 2021. © Hasankeyf Matters, Süleyman Agalday

On a aussi vu tous les arbres morts après leur submersion et de nombreux poissons se sont retrouvés piégés quand l’eau a baissé et sont morts.

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Selon les données officielles du gouvernement, l’épisode de sécheresse hivernale a fortement affecté la production nationale d’électricité des barrages avec une baisse de 11,5 % par rapport à l’année 2019.

"Quand je vois Hasankeyf engloutie, je pleure"

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Ce triste spectacle nous rappelle ce que nous avons perdu, nos maisons, l’histoire de nos ancêtres et de tous ceux qui les ont précédés dans cette ville qui était un point central de la Mésopotamie. Aujourd’hui encore, quand je vois Hasankeyf engloutie, je pleure.

La plupart des habitants sont désormais partis ou ont emménagé dans la nouvelle Hasankeyf, plus haut. Le problème, c’est que cette ville n’est pas du tout aussi attrayante pour les touristes que l’originale. Les touristes étrangers ne viennent plus, seulement quelques personnes viennent des villes voisines. À cela s’ajoute la pandémie de Covid-19 qui nous a aussi touchés. Les habitants sont désemparés, je n’ai moi-même plus de revenus depuis environ un an.

Plusieurs sites touristiques mettant en avant le passé d’Hasankeyf ont été érigés dans la nouvelle ville, ainsi qu’un musée. Dans une vidéo publiée le 20 décembre 2020, le YouTubeur turc Yigit Can Iç montre les installations, certaines toujours en travaux, et les zones historiques toujours accessibles comme le château d’Hasankeyf. Un bateau permet de le relier à la nouvelle ville, située sur l’autre rive.

Selon le groupe d’activistes Hasankeyf Koordinasyonu (Coordination Hasankeyf), 80 % d’Hasankeyf et 289 sites archéologiques ont été submergés – dont certains situés dans les zones rurales environnantes et, selon le quotidien britannique The Guardian, seulement 10 % de la ville ont été fouillés par des archéologues.