Menaces, arrestations et assassinats : en Iran, la répression s’abat sur les médecins qui soignent les manifestants

De droite à gauche : Le médecin Shouresh Haidari a été emprisonné pendant plus de deux semaines après avoir été accusé d'avoir aidé des manifestants blessés. Mohammad Edalttalab a été attaqué et battu dans son bureau pour avoir soigné des manifestants blessés. Aida Rostami était connue des manifestants dans une banlieue de Téhéran parce qu'elle soignait les blessés. Elle a été déclarée morte en décembre 2022, son corps portant des traces de torture.
De droite à gauche : Le médecin Shouresh Haidari a été emprisonné pendant plus de deux semaines après avoir été accusé d'avoir aidé des manifestants blessés. Mohammad Edalttalab a été attaqué et battu dans son bureau pour avoir soigné des manifestants blessés. Aida Rostami était connue des manifestants dans une banlieue de Téhéran parce qu'elle soignait les blessés. Elle a été déclarée morte en décembre 2022, son corps portant des traces de torture. © Observateurs

Le personnel médical iranien subit des pressions pour l'obliger à mentir sur la cause des blessures ou du décès de manifestants réprimés par les forces de sécurité, dans le cadre de la contestation qui secoue le pays depuis la mi-septembre. Des médecins ont été arrêtés, interrogés et battus. Une médecin aurait même été tuée pour avoir soigné en secret des manifestants blessés, comme l'ont raconté plusieurs sources à la rédaction des Observateurs de France 24. 

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Des dizaines de médecins iraniens ont été arrêtés, la plupart dans la région kurde de l'ouest du pays, selon des militants et des défenseurs des droits de l'Homme. Shouresh Heidari, un pharmacien de la province du Kurdistan, est le premier professionnel de la santé dont la détention a été mentionnée par les médias iraniens. Il a été détenu du 20 novembre au 5 décembre pour avoir soigné des manifestants blessés dans la ville de Bukan. 

Selon des militants en contact avec des médecins iraniens, des centaines d'entre eux ont également été interrogés et menacés de perdre leur licence médicale s'ils soignaient les blessés en secret. 

Médecins menacés, certificats de décès falsifiés

Sanam (pseudonyme) est une médecin iranienne. Elle travaille dans un hôpital du sud de l'Iran, dans une ville qui a connu d'importantes manifestations au cours des quatre derniers mois.

Au début, cela se faisait uniquement par le biais du directeur de l'hôpital. Il venait lui-même aux urgences, prenait les cartes d'identité des manifestants blessés ou tués et se coordonnait avec les forces de sécurité. Il nous a dit que nous ne pouvions pas soigner les manifestants blessés chez eux et que nous devions absolument enregistrer les vrais noms des manifestants dans notre base de données lorsque nous les soignions à l'hôpital. 

Mais il notait systématiquement une fausse cause de blessure ou de décès dans les rapports. Les accidents de voiture et les chutes sont les fausses raisons les plus courantes dans les formulaires pour les manifestants blessés. Pour les manifestants tués, on retrouve les mêmes fausses causes de décès, ainsi que la mention d’”objets pénétrants" - ce qui était en fait des balles.

Après quelques semaines, alors que les manifestations prenaient de l'ampleur et que le nombre de manifestants blessés ou tués augmentait, ils ont changé de méthode. Le personnel de sécurité de l'hôpital a été remplacé par des personnes qui ressemblaient à des membres des Gardiens de la révolution ou des bassidjis [NDLR : la branche paramilitaire du Corps des gardiens de la révolution].

“Ils ont engagé de nouvelles infirmières qui soutiennent clairement le régime” 

Désormais, deux membres des forces de sécurité sont toujours présents dans notre hôpital pour s'occuper des manifestants blessés. Ils prennent les documents d'identité des manifestants blessés, ils arrêtent ceux qui sont "plus importants" ou "plus suspects" à leurs yeux. 

Ensuite, ils menacent les familles des manifestants blessés ou tués pour qu'elles acceptent les fausses causes de blessure ou de décès qu'ils inscrivent sur les formulaires. Ils leur disent de ne pas parler aux médias ou de ne rien dire sur les réseaux sociaux s'ils ne veulent pas d'ennuis et s'ils veulent pouvoir récupérer le corps de leur proche et avoir un enterrement décent.

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Et ils n'amènent plus les manifestants qui sont tués dans la rue ou dans les ambulances. Ils les emmènent directement à la morgue, s'occupent des formulaires et parlent aux familles sur place, avec beaucoup moins de témoins qu'à l'hôpital.

Notre hôpital est en difficulté financière, comme partout ailleurs en Iran. Depuis deux mois, ils ont engagé de nouvelles infirmières. Alors que la plupart d'entre nous à l'hôpital ne portons pas le hijab et que nous sommes ouvertement pro-démocratie, ces nouvelles infirmières sont toutes en hijab et soutiennent clairement le régime. De cette façon, ils ont encore plus de moyens de nous surveiller, c’est peut-être dans le but de briser notre unité.

En octobre 2022, le Dr Hossein Kermanpour, chef du service des urgences de l'hôpital Sina à Téhéran, a été licencié après avoir publié une photo d'une bombe lacrymogène tirée par les forces de sécurité sur l'hôpital, avec le texte : "Ils n'ont pas appris de l’histoire que même les régimes les plus durs n'ont jamais tiré de gaz lacrymogène dans un hôpital, dans un espace confiné. Mais ils l'ont fait."

"In history, they didn't learn that even the toughest regimes in history never fired tear gas into a hospital in a confined space. But they did."

Mais la pression exercée sur le personnel médical ne se limite pas aux menaces et aux avertissements. Les autorités interrogent régulièrement les médecins, voire les placent en détention. 

“Je ne connais pas de médecin autour de moi qui n'ait pas été harcelé d'une manière ou d'une autre par les forces de sécurité.”

Shamim (pseudonyme) est médecin dans une ville du centre de l'Iran. Elle détaille les pressions exercées sur le personnel médical dont elle a été témoin.

Beaucoup de mes collègues sont menacés par appel téléphonique. Beaucoup d'autres ont été convoqués au bureau des renseignements de notre ville. Ils les menacent, ils leur disent : "Vous perdrez votre emploi ou votre licence si vous soignez les gens chez vous ou dans votre cabinet". Et ils menacent de causer des problèmes aux membres de leur famille - des problèmes de toutes sortes. Ils les menacent même de mort. Certains sont convoqués dans les bureaux des services de renseignement tous les jours, d'autres une ou deux fois par semaine.

J'ai des collègues qui ont été détenus pendant des semaines. Ils n'osent même pas parler aux médias ou sur les réseaux sociaux.

L'une de mes amies a été arrêtée et détenue pendant deux semaines. Nous nous en sommes rendu compte après qu'elle a disparu pendant deux jours. Nous n'avons aucune idée de ce qui lui est arrivé pendant ces deux semaines. Elle refuse de parler, elle refuse de voir qui que ce soit, elle ne sort pas, elle a disparu des réseaux sociaux.

J'ai arrêté de compter le nombre de mes collègues qui sont dans cette même situation. Je ne connais pas de médecin autour de moi qui n'ait pas été harcelé d'une manière ou d'une autre par les forces de sécurité.

Le 17 novembre, un médecin, Mohammad Edalattalab, a publié une vidéo dans laquelle on le voit en larmes, le visage tuméfié et les lèvres en sang. Il a expliqué que les forces de sécurité avaient saccagé son bureau et l'avaient battu au motif qu'il avait soigné des manifestants blessés à Somesara, une petite ville du nord de l'Iran.

Dans cette vidéo, Mohammad Edalattalab explique à ses collègues du syndicat des médecins que les forces de sécurité ont attaqué son bureau et l'ont passé à tabac. Il leur demande de le soutenir, sinon ils devront quitter la direction du syndicat.

Le "Comité pour le suivi des prisonniers arrêtés” est une initiative mise en place par des militants iraniens des droits de l'Homme à travers le monde pour documenter toutes les arrestations et surveiller la situation des manifestants détenus.

“Les forces de sécurité ont empêché les médecins de réanimer un manifestant blessé.”

Notre Observatrice Delaram (pseudonyme) est membre de cette initiative :

Nous avons documenté plusieurs cas où les forces de sécurité en Iran ont interrompu le traitement de manifestants blessés afin de les transférer dans des centres de détention, allant ainsi à l'encontre de l'avis du personnel médical. 

Nous avons également documenté un cas où les forces de sécurité ont empêché le personnel médical de réanimer un manifestant gravement blessé dans un hôpital. C'est celui de Amir Javad Asadzadeh, qui a été arrêté à Machhad le 19 novembre et conduit en prison quelques jours plus tard, où il est décédé. Nous avons interrogé le personnel médical de l'hôpital et ils ont confirmé que les forces de sécurité les avaient empêchés de réanimer M. Asadsazdeh. 

La pression exercée sur le personnel médical pour le simple fait de faire son travail - qui consiste à sauver des vies quoi qu'il arrive - est sans précédent, même pour le régime islamique en Iran.

Les activistes affirment que les médecins peuvent même risquer la mort. C'est le cas du docteur Aida Rostami, bien connue des manifestants d'Ekbatan, une banlieue de l'ouest de Téhéran, qui a été le théâtre des manifestations anti-régime les plus violentes de ces quatre derniers mois.

Aida Rostami a soigné des manifestants blessés dans le quartier jusqu'à sa disparition le 12 décembre. Alors que les autorités ont affirmé qu'elle était tombée d'un pont, sa famille a déclaré qu'elle portait des traces de torture et de violences sexuelles sur son corps, notamment des points de suture sur sa paupière, d'où le globe oculaire avait été complètement retiré. Elle a été enterrée sous haute sécurité dans sa ville natale de Gorgan le 15 décembre.

Les funérailles d'Aida Rostame ont eu lieu à Gorgan, sous haute sécurité.

L’Iran est secoué par des manifestations et des grèves générales depuis le 16 septembre et la mort de Mahsa Amini, 22 ans, après son arrestation par la police des mœurs. 

Plus de 19 000 manifestants ont été arrêtés et 480 tués, selon les organisations de défense des droits de l'Homme.