Comment le blocage de WhatsApp et Instagram “ruine” l’accès à l’information et le business de millions d’Iraniens

À gauche : "Depuis 16h ma connexion internet est coupée avec Irancell et ça c'est ma connexion avec Raitell" dit cet Iranien sur WhatsApp en parlant de deux fournisseurs d'accès internet. À droite, un boîtier indique l'absence de réseau.
À gauche : "Depuis 16h ma connexion internet est coupée avec Irancell et ça c'est ma connexion avec Raitell" dit cet Iranien sur WhatsApp en parlant de deux fournisseurs d'accès internet. À droite, un boîtier indique l'absence de réseau. © Observers

Le coupure d’Instagram et WhatsApp et la réduction drastique du débit internet, en cours depuis le 21 septembre en réponse aux manifestations massives qui secouent l’Iran, ont de lourdes conséquences sur l’accès à l’information mais aussi l’activité économique de millions d'Iraniens. Trois de nos Observateurs, expliquent comment ces restrictions pèsent sur leur quotidien et comment ils parviennent, parfois, à encore les contourner. 

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Ebrahim Raïssi, le président iranien, qui possède lui-même un compte vérifié sur Instagram a affirmé le 7 décembre 2022 : "La raison du blocage [d'Instagram et de WhatsApp] est la méchanceté et les activités malveillantes que les ennemis y [font] la promotion”. En d’autres termes, les deux réseaux sont désormais bloqués, car ils étaient les relais principaux des images et des informations relatives aux manifestations qui ont cours depuis le 16 septembre et le décès de la jeune Mahsa Amini, après son arrestation par la police des mœurs.  Les deux réseaux sociaux rejoignent Facebook, Twitter et Telegram, déjà bloqués depuis des années. 

Selon des estimations, plus de 50 % des adultes en Iran sont des utilisateurs d'Instagram, et plus de 71 % de WhatsApp. Ce qui donne respectivement plus de 43 millions et 61 millions d'utilisateurs sur ces réseaux.

“Je reçois les vidéos de manifestations une semaine plus tard” 

Mamlekateh (pseudonyme) est un activiste iranien. Depuis plus de dix ans, il publie des informations et des images en lien avec l’actualité et les manifestations en Iran. Il explique comment les nouvelles restrictions ont complexifié encore plus la couverture de l'actualité. 

En plus de la censure générale et des blocages au niveau national, il existe désormais aussi une censure locale ou régionale. Par exemple, lorsque des personnes manifestent à Semirom, Izeh ou Mahabad, l'internet est soudainement coupé dans ces villes. Dans le passé, les geeks de ces villes étaient capables de trouver un moyen de se connecter et de m'envoyer des nouvelles et des photos, mais cette fois-ci, même les plus habiles n’arrivent pas à contourner le blocus car ils ont littéralement coupé le service, plus d'Internet.

"Cela fait des jours que je voulais envoyer une vidéo mais je ne peux pas, si vous connaissez un bon VPN, pouvez-vous me donner le nom et je vous enverrai les vidéos." Message envoyé à Mamlekateh le 11 janvier.
"Cela fait des jours que je voulais envoyer une vidéo mais je ne peux pas, si vous connaissez un bon VPN, pouvez-vous me donner le nom et je vous enverrai les vidéos." Message envoyé à Mamlekateh le 11 janvier. © mamlekate

Je reçois beaucoup de messages qui commencent comme ça : "J'ai enregistré ceci il y a X jours, mais je ne peux l'envoyer que maintenant". Ou j'ai je ne sais combien de messages par jour qui disent : "J'ai essayé de t'envoyer une vidéo toute la journée, mais ce n'était pas possible".

Je pense aussi au cas de manifestations dans une ville de la région kurde. J'ai reçu les vidéos des manifestations une semaine plus tard, lorsque quelqu'un de la ville est sorti de la région où il a trouvé Internet.

Et il n'y a pas que les vidéos, une simple information sur ce qui se passe dans ces villes est parfois impossible à trouver avant plusieurs jours. Une fois, j'ai reçu un message d'un inconnu qui me demandait : "Les gens vous envoient des choses de tout l'Iran, pouvez-vous me dire où l'Internet est meilleur, je vais m'y installer, ma vie est ruinée, je ne peux pas travailler sans Internet.

 

"Pendant deux semaines, nous avons vécu ici à Semirom sous un couvre-feu. Il y avait des soldats partout et nous n'avions pas accès à l'Internet..." Ce message a été envoyé à Mamlekateh depuis Semirom, une ville du sud-ouest de l'Iran, où la population participe activement aux manifestations contre le régime.
"Pendant deux semaines, nous avons vécu ici à Semirom sous un couvre-feu. Il y avait des soldats partout et nous n'avions pas accès à l'Internet..." Ce message a été envoyé à Mamlekateh depuis Semirom, une ville du sud-ouest de l'Iran, où la population participe activement aux manifestations contre le régime. © mamlekate

Arnaques à Starlink

Autre conséquence, le développement d'arnaques, notamment en lien avec Starlink, un projet de l'entreprise SpaceX qui ambitionne de fournir une connexion internet via une constellation de satellites, qui serait disponible partout dans le monde indépendamment des fournisseurs de services locaux. Selon le dirigeant de SpaceX, Elon Musk, seuls 100 récepteurs Starlink sont actifs en Iran. Mamlekateh raconte : 

J’ai vu de nombreux cas d'"arnaques à Starlink" récemment.  Certains escrocs ont demandé à des personnes, lassées de l'absence quasi totale d’accès internet, une grosse somme d'argent et ont promis de leur vendre des récepteurs Starlink. Mais lorsque les victimes ont transféré l'argent, les escrocs ont disparu. 

"Notre vie est revenue 20 ans en arrière"

Ravi [ce n'est pas son vrai prénom] est un homme d'âge moyen. Il a sa propre entreprise. Il explique que l’utilisation des VPN ne suffit plus à contourner les restrictions. Les VPN sont des logiciels qui permettent d’accéder à une connexion privée chiffrée et sécurisée, rendant donc le contenu partagé invisible aux autorités. 

Depuis qu'ils ont réduit la vitesse d'Internet et bloqué Internet, notre vie est sens dessus dessous. 

J'ai neuf VPN différents sur mon téléphone, chaque jour je dois vérifier lequel fonctionne aujourd'hui. Parfois, aucun d'entre eux ne fonctionne. Parfois, l'un d'eux fonctionne avec ma 4G mais pas avec mon wifi ou vice- versa.

Cela peut me prendre des heures chaque jour pour arriver à me connecter à Instagram pour voir ce qui se passe dans le pays ou ce que mes amis ou ma famille m'ont envoyé sur WhatsApp, ou pour gérer mon entreprise, pour laquelle nous dépendons de WhatsApp.

Le premier sujet de chaque discussion avec les amis, la famille ou les collègues, désormais, c’est de savoir qui aurait trouvé un nouveau VPN, et comment le télécharger, parce que tous les sites anti-proxy, Google Play ou l'App Store d’Apple, sont bloqués. 

 

De nombreuses personnes essaient de se connecter à Instagram via des VPN, mais en raison d'un débit dégradé, beaucoup de photos et vidéos ne s'affichent pas du tout, comme le montrent ces captures d'écran.
De nombreuses personnes essaient de se connecter à Instagram via des VPN, mais en raison d'un débit dégradé, beaucoup de photos et vidéos ne s'affichent pas du tout, comme le montrent ces captures d'écran. © Observers

“Regarder une vidéo de deux minutes prend 15 minutes”

Lorsque ça arrive, nous devons trouver un ami qui a un VPN qui fonctionne, il partage son Internet avec nous, et nous téléchargeons le VPN qui fonctionne pour être à nouveau indépendants. Mais ceci dit, quand nous obtenons la connexion, c'est un autre casse-tête. Regarder une vidéo de deux minutes prend plus de 15 minutes.

Je ne peux pas regarder massivement des photos ou des vidéos sur Instagram ou WhatsApp, elles ne se chargent pas de toute façon. Je n'essaie même pas de regarder une vidéo de plus de deux minutes, car ça finit par être impossible.”

“Nous avons dû licencier plus de 10 personnes”

L’autre conséquence des restrictions d’Internet est économique. Nombre de commerçants  utilisent les réseaux sociaux pour vendre leurs produits, notamment Instagram et WhatsApp, devenus l’épine dorsale de centaines de milliers de petites entreprises en Iran. Ravi explique : 

“Dans mon commerce, nous avions l'habitude d'envoyer ou de recevoir des factures par WhatsApp. Nous envoyions ou recevions aussi les photos ou vidéos des échantillons de produits par WhatsApp. Notre vie est revenue 20 ans en arrière,  nous devons désormais les envoyer ou les recevoir sur une mémoire flash, ce qui prend des heures. Nous avions l'habitude de recevoir des commandes sur notre page Instagram, tout cela est devenu de la poussière maintenant. "

Nous avons dû licencier plus de 10 personnes dans notre entreprise au cours des quatre derniers mois et je pense que nous devrons licencier encore plus de personnes dans les mois à venir car nous n'avons pas assez de commandes. Les gens n'ont pas d'argent pour acheter, et ceux qui ont de l'argent ne sont pas d'humeur à faire du shopping, ce qui est compréhensible."

 

“Une économie de 3 milliards d'euros a été réduite en cendres en un jour”

Irandokht (pseudonyme) est une experte en économie sociale en Iran. Elle explique comment le blocage de WhatsApp et Instagram a laissé des milliers de familles iraniennes sans emploi et sans revenu.

" Selon diverses enquêtes menées en Iran au cours des deux dernières années, le chiffre d’affaires du commerce sur les réseaux sociaux - principalement Instagram, WhatsApp et Telegram - se situe entre 1,2 et 3,3 milliards d'euros par an. C'est énorme. Et malgré ce que beaucoup de gens pourraient supposer, la majeure partie de ce marché appartient à de très petites entreprises, des structures d’une à deux personnes, qui vendent leurs produits ou leurs services sur Instagram et WhAtsapp.

Beaucoup d'entre elles vivent dans des villes et des petits villages des zones rurales. Les personnes qui avaient l'habitude de vendre leurs produits artisanaux ou les produits de leurs ferme, ou même les pêcheurs qui vendaient leurs poissons à des personnes dans tout l'Iran, ont perdu leurs revenus.

Dans les grandes villes, les cafés, les restaurants faisaient du marketing en ligne, et les boutiques de toutes sortes vendaient leurs produits, des bijoux aux accessoires de maquillage en passant par les vêtements. Il y a des dizaines de start-ups dont l’activité reposait sur ces réseaux sociaux, des milliers d'Iraniens qui travaillaient indirectement sur ce marché, comme des rédacteurs, des photographes ou des monteurs vidéo. Ils ont perdu leur emploi. Une économie de 3 milliards d'euros a été réduite en cendres en un jour."

D'après une étude menée en Iran en 2021, plus de 1,7 million d'entreprises sont sur Instagram en Iran, et le revenu de plus de 9 millions d'Iraniens dépend de leurs entreprises sur ce réseau social. La perte de revenus et d’emploi provoquée par les coupures d’Internet aggrave la situation d’un pays qui était déjà en crise économique.