Iran : les prisons secrètes, un système de terreur absolue pour exécuter les manifestants

Mahdi Zare montre les blessures infligées par les forces de sécurité lors d’une manifestation à laquelle il a participé – il sera finalement arrêté et mourra après des actes de torture (à gauche). Iliad Rahmani, 16 ans, tuée en prison (en haut à gauche).
Mahdi Zare montre les blessures infligées par les forces de sécurité lors d’une manifestation à laquelle il a participé – il sera finalement arrêté et mourra après des actes de torture (à gauche). Iliad Rahmani, 16 ans, tuée en prison (en haut à gauche). © Observateurs

Plus de 19 000 personnes ont été arrêtées depuis le début des manifestations en Iran, mi-septembre. Plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme rapportent que des dizaines d’entre eux ont été tués dans des centres de détention secrets, des meurtres que les forces de sécurité tentent de dissimuler en menaçant les familles des victimes et en mettant en scène de faux suicides.

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Torturés à mort alors qu’ils avaient déjà été blessés par les forces de sécurité dans les manifestations, mais aussi privés de soins médicaux : c'est ainsi que se sont terminées les vies de dizaines de manifestants en Iran depuis le 16 septembre 2022, date du début de ce que certains nomment désormais la "révolution Mahsa", en référence à la mort de Mahsa Amini après son arrestation par la police des mœurs, événement à l’origine du mouvement. Ces manifestants sont emmenés dans des centres de détention secrets, dont dispose chacune des entités impliquées dans la répression, le Bassidj (branche armée des Gardiens de la révolution), le Vaja (service de renseignement iranien) ou les forces de police ordinaires. Le régime iranien tente de dissimuler ces meurtres, n’hésitant pas pour cela à menacer les familles des victimes, jusqu’à en arrêter certains membres.

Dans cette vidéo, Mahdi Zare montre les blessures infligées par les forces de sécurité lors d’une manifestation à laquelle il a participé. Le lendemain, il est retourné manifester, et a été arrêté et torturé. Libéré le jour suivant dans un état critique, il arrive dans le coma à l'hôpital, où il meurt un jour plus tard.

 

"Des détenus sont 'libérés' dans un état critique et meurent à l'hôpital"

Le "Comité pour le suivi des prisonniers arrêtés” est une initiative mise en place par des militants iraniens des droits de l'homme à travers le monde pour documenter toutes les arrestations par les forces de sécurité iraniennes et surveiller la situation des manifestants détenus. Notre Observatrice “Delaram” [pseudonyme] est membre de cette initiative :

"Nous avons jusqu’à présent documenté au moins 16 cas. Ces personnes ont été arrêtées puis tuées dans des centres de détention. Nous avons 12 autres cas sur lesquels nous enquêtons. Mais il ne fait aucun doute que le nombre réel de morts dans ces centres est plus élevé que cela. La plupart de ces cas sont des personnes originaires de la région kurde, dans l'ouest de l'Iran, et la plupart d'entre eux ont été tués dans les centres de détention du corps des Gardiens de la révolution.

Et le fait que nous retrouvions de multiples prisons non officielles ou, en d'autres termes, des centres de détention cachés dans tout l'Iran souligne qu'il doit y avoir encore beaucoup d'autres cas non élucidés de manifestants détenus et tués.

Nous avons découvert ces centres de détention non officiels après avoir interrogé les manifestants qui y étaient détenus. Grâce à ces entretiens, nous avons par exemple identifié un nouveau centre de détention caché dans le quartier de Kolahdouz à Téhéran, dont personne ne connaissait l'existence auparavant.

D'après nos recherches et ce qu’on nous rapporte, on peut distinguer trois types de manifestants tués dans ces centres : il y a d'abord les manifestants déjà blessés qui, pour la plupart, ont été privés de soins médicaux dans les centres de détention avant d'y mourir. Dans certains cas, ces manifestants blessés ont également été torturés avant de mourir. La deuxième catégorie, ce sont les personnes qui n'ont pas été blessées par balle lors de leur arrestation, mais qui ont perdu la vie après les tortures qu'elles ont subies en détention. Enfin, il y a les détenus qui ont été "libérés" mais dans un état critique à cause de la torture subie. Elles sont emmenées à l'hôpital par les familles, mais il est trop tard, et elles meurent d’une hémorragie interne.

Je pense par exemple au cas de Shahriar Adeli. Il a été arrêté par le Vaja le 22 novembre à Sardacht, une ville du Kurdistan iranien. Il a été libéré sous caution le 3 décembre, sa famille l'a immédiatement emmené à l'hôpital, mais il est mort le 9 décembre. La cause officielle du décès, c’est un "arrêt cardiaque", mais des groupes locaux de défense des droits de l'Homme ont publié des photos de son corps montrant des traces de graves tortures.

 

De nombreuses images circulant en ligne documentent des cas de torture et de mauvais traitements. Nous ne les publions pas étant donné leur caractère choquant.

 

"Les autorités prennent d'abord la dépouille en otage"

Les familles des détenus sont systématiquement prises à partie par les forces de sécurité, qui les menacent afin de les faire taire. Niki Mahjoub, journaliste iranienne pour la chaîne de télévision Iran International basée à Londres, a été en contact avec de nombreuses familles de prisonniers et de victimes. Elle explique les méthodes utilisées par les forces de sécurité iraniennes pour s'assurer le silence des proches.

 

"Pour faire taire les familles, les autorités prennent d'abord la dépouille en otage. Les familles doivent garder le silence pour recevoir le corps. Sinon, les autorités menacent d'enterrer le corps dans un endroit éloigné avant de donner l'adresse à la famille ou, pire, elles menacent les familles d'enterrer le corps quelque part sans jamais leur dire où il se trouve. Certaines familles s’exécutent juste pour avoir une tombe sur laquelle pleurer...

Les forces de sécurité iraniennes ont refusé de remettre à sa famille le corps de Hamed Salahshour. Il avait été tué en détention quatre jours après son arrestation lors de manifestations à Izeh, le 26 novembre. Il a été enterré dans un cimetière éloigné d’Izeh. Le 1er décembre, sa famille a déterré le corps et l’a déplacé dans un cimetière d'Izeh, sa ville natale, comme le montre cette vidéo. La famille dit avoir vu des traces de torture sévère sur son corps.

Ce système qui consiste à terroriser les familles, ce sont aussi les menaces de mort, du type : "Votre autre enfant, votre femme, votre mari, votre sœur ou votre frère, votre petit ami, votre petite amie... subiront le même sort si vous parlez de ce qui s'est passé." Dans de nombreux cas, un membre de la famille est arrêté pour accentuer la pression sur celle-ci pour qu'elle se taise.

"Les membres de la famille sont menacés d’être renvoyés de l’université ou de leur travail s’ils parlent"

 

Et ensuite, les forces de sécurité "rappellent" aux familles qu’elles les surveillent. Des membres de la famille sont convoqués pour être interrogés, leurs biens sont endommagés, les tombes des victimes saccagées… Des appels ou des SMS menaçants sont envoyés aux membres de la famille. On se présente au domicile ou sur le lieu de travail des membres de la famille, voire même de cousins, et on les menace personnellement. Ça continue avec des menaces envers les membres de la famille d’être renvoyés de l'université ou de leur emploi s'ils parlent.

Ils mettent une famille dévastée dans un dilemme qui revient à ceci : oui, nous avons perdu un être cher, mais nous devons aussi protéger les autres.

C’est normal que beaucoup de ces familles s'effondrent sous ces menaces incroyables et incessantes.

Certaines familles trouvent cependant le courage de parler après un certain temps et disent la réalité. Pour cela, les réseaux sociaux, notamment Instagram, jouent un rôle important. Elles expliquent étape par étape ce qui s'est passé, et le soutien des gens les encourage à parler davantage et à révéler la réalité."

"On arrange une fausse scène pour prétendre que la victime est morte dans une situation totalement hors de propos"

"Delaram", membre du Comité pour le suivi des personnes arrêtées, reprend :

"Dans de nombreux cas, les forces de sécurité iraniennes arrangent une fausse scène pour prétendre que la victime est morte dans une situation totalement hors de propos. Par exemple, il y a le cas d'Esmail Dezvar, qui est soi-disant mort dans un accident alors qu'il était en détention, ou celui de Milad Khoshkam, pour qui elles ont prétendu qu’il avait sauté d'un pont. Dans un autre cas, une boîte de pilules avait été placée à côté du corps d'Iliad Rahmanipour, 16 ans, laissé mort dans un parc derrière chez lui, et les autorités ont prétendu qu'il s'agissait d'un suicide.

La journaliste Niki Mahjoub affirme que dans de nombreux cas, les forces de sécurité iraniennes mettent une telle pression sur les familles qu'elles acceptent de signer un papier affirmant que leur parent tué est décédé dans un accident ou par suicide et non en prison.

"En arrêtant les membres de la famille ou en faisant ouvertement allusion au meurtre d'autres membres de la famille, les forces de sécurité obligent la mère, le père ou d'autres membres de la famille à s'asseoir devant les caméras de la télévision d'État et à mentir sur la cause du décès des personnes tuées en prison, ou les obligent à publier de faux comptes-rendus de la mort de la victime sur les médias sociaux."

L’impunité pour les forces de sécurité

Raha Bahraini, de l’ONG Amnesty International, insiste sur le fait que ces pratiques ne sont pas nouvelles en Iran.

 

Amnesty International a recensé au moins 164 cas de détenus tués dans les prisons iraniennes entre 2011 et 2021 à la suite de tortures ou d'autres mauvais traitements, ou du refus délibéré de soins médicaux. Et le coup de la déclaration de cause de décès sans fondement est aussi ancien que ces meurtres. Les explications mensongères les plus courantes sont le suicide, l'arrêt cardiaque, les bagarres entre détenus ou l'overdose. Et absolument personne n'a été tenu pour responsable de ces graves violations des droits de l'Homme en Iran.

Selon l’ONG Iran Human Rights, au moins 476 manifestants ont été tués en Iran depuis le début des manifestations le 16 septembre.