"La loi, elle, n’a pas changé" : pour les manifestants iraniens, la fin annoncée de la police des mœurs ne change rien

En Iran, des femmes protestent après la mort de Mahsa Amini, 22 ans, détenue par la police des mœurs.
En Iran, des femmes protestent après la mort de Mahsa Amini, 22 ans, détenue par la police des mœurs. © Twitter / @1500tasvir

Alors que le procureur général de la République islamique d’Iran a suggéré le 3 décembre que la "police des mœurs" avait été dissoute, cela n’a pas fait taire les manifestations déclenchées par la mort en détention de Mahsa Amini, après son arrestation par cette même police des mœurs. Nos Observateurs en Iran estiment que le mouvement actuel va bien au-delà de la question du maintien de la police des mœurs et des obligations strictes qu’elle devait faire respecter.

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Alors que le procureur général de la République islamique d’Iran a suggéré le 3 décembre que la "police des mœurs" avait été dissoute, cela n’a pas fait taire les manifestations déclenchées par la mort en détention de Mahsa Amini, après son arrestation par cette même police des mœurs. Nos Observateurs en Iran estiment que le mouvement actuel va bien au-delà de la question du maintien de la police des mœurs et des obligations strictes qu’elle devait faire respecter.

Selon des propos rapportés par les médias officiels iraniens, le procureur général Mohammad Jafar Montazeri a déclaré que la police des mœurs iranienne "a été dissoute par les mêmes autorités qui l'avaient mise en place", lors d’une conférence religieuse le 3 décembre. Mais beaucoup affirment que ces propos ont été sortis de leur contexte ou exagérés.

Le procureur général a ajouté que le système judiciaire iranien continuerait à "surveiller les actions comportementales au niveau communautaire". Le ministère iranien de l'Intérieur, qui supervise la police des mœurs depuis sa création en 2006, n'a donné aucune confirmation sur une éventuelle suppression de cette unité.

Une vidéo partagée sur Telegram le 5 décembre 2022 montre des magasins dans un marché de Téhéran fermés, apparemment pour suivre la grève générale dans tout le pays.

 

La police des mœurs est notamment accusée par les manifestants d’être responsable de la mort de Mahsa Amini, décédée le 16 septembre, trois jours après son arrestation, officiellement pour avoir transgressé le code vestimentaire obligatoire pour les femmes. En Iran, les femmes doivent se couvrir les cheveux en public, porter des vêtements amples et traditionnels. Cette réglementation a été officialisée par une loi en 1983.

La mort de Mahsa Amini a déclenché une vague de protestations. La colère ne semble pas s’être calmée malgré les commentaires du procureur général.

Sur les réseaux sociaux, des appels à la grève générale de trois jours ont été lancés ce week-end. Lundi 5 décembre, les magasins sont restés fermés dans tout le pays.

Une vidéo partagée sur Telegram le 3 décembre 2022 montre des manifestations à Téhéran.

 

Diverses unités de police ont été chargées de faire respecter les directives morales depuis la révolution islamique en Iran. La dernière en date, connue sous le nom de "Patrouille de l'orientation" ("Gasht-e Ershad"), a été créée en 2006.

"La loi, elle, n'a pas changé. Ils ont seulement changé ceux qui la mettent en application"

Nastaran (pseudonyme), 23 ans, est étudiante à l'université de Téhéran.

 

Si – et j’insiste, si – ils ont dissous la "Gasht-e Ershad", la loi, elle, n'a pas changé. Ils ont seulement changé ceux qui la mettent en application. Le respect du code vestimentaire voulu par les islamistes fanatiques se retrouve dans la charia. Selon l'article 141 du Code pénal islamique, les femmes doivent porter le hijab islamique dans les espaces publics, faute de quoi elles peuvent être condamnées à une peine de dix jours à deux mois de prison.

Il faut rappeler que la police des mœurs a été créée en 2006. De 1979 à 2006, les bassidjis et toutes les autres polices du pays étaient chargés de faire appliquer ces lois barbares contre la population, en particulier contre les femmes.

Ce que dit [le procureur général] n'a aucun sens, et je ne sais pas pourquoi les médias occidentaux sont si enthousiastes à ce sujet – encore plus que nous. En outre, ce que nous demandons est bien plus important que le simple fait de ne pas porter de foulard dans la rue, comme le montrent clairement nos slogans depuis le premier jour : "Hé hé, ho ho, les mollahs doivent partir". La République islamique doit disparaître, et rien de moins. Je n'abandonnerai pas, je participerai à chaque manifestation et grève à Téhéran, comme je le fais aujourd'hui. Je ne porterai plus jamais de foulard, quoi qu'il arrive.

Une vidéo partagée sur Telegram le 5 décembre 2022 montre des magasins à Sanandaj, en Iran, suivant la grève générale nationale.

"Notre slogan est 'Femme, vie, liberté'. Est-ce que quelque chose a changé pour répondre à nos demandes ?"

Agrin (pseudonyme), 23 ans, est étudiante à Chiraz et originaire de la région kurde d'Iran.

La police des mœurs n'a jamais été la préoccupation principale pour nous, car même s'ils l'ont vraiment supprimée – ce qui n'est pas le cas –, nous ne mettrons pas fin à notre "révolution". Elle a commencé avec le meurtre de Mahsa Amini par la police des mœurs, oui. Mais ça ne s’est jamais résumé à une manifestation contre cette police ; c'était une révolution contre l'ensemble de la structure de la République islamique.

Nous n'avons même pas de police des mœurs dans ma ville [dans la province du Kurdistan], comme dans la plupart des villes d'Iran. Elle n'existe que dans les grandes villes comme Téhéran, Chiraz ou Ispahan. Alors pourquoi les habitants des villes et des banlieues ont-ils rejoint la révolution dès le début ? Parce que les revendications étaient les mêmes dans toutes les villes, que ce soit dans les villes kurdes ou à Téhéran, Tabriz ou dans la province du Baloutchistan : la fin de la République islamique.

Des vidéos partagées sur Twitter le 5 décembre 2022 montrent des magasins fermés à Chiraz.

Notre slogan est "Femme, vie, liberté". Est-ce que quelque chose a changé pour répondre aux demandes de ce slogan ? Ont-ils changé les lois antifemmes ? Non. Ont-ils amélioré nos vies ? Ou ont-ils pris des mesures dans ce sens ? Avons-nous une vie normale comme les gens en Europe, par exemple ? Non. Nous ont-ils donné notre liberté ? Puis-je aller à la plage en bikini ? Puis-je voyager sans l'autorisation de mon tuteur masculin ? Est-ce que je peux être juge ? Puis-je être athée ? Puis-je être lesbienne sans être punie ? Non, je ne le peux pas. Donc rien n'a changé. La République islamique n'est pas en mesure de répondre à nos demandes. Nous poursuivrons notre révolution jusqu'au jour où la réponse à toutes ces questions et à bien d'autres sera "oui" – et un oui clair et fort.

Cette vague de protestations constitue l'un des plus grands défis pour le régime iranien depuis la révolution islamique de 1979. Selon l’ONG Iran Human Rights, au moins 448 personnes ont été tuées lors de ces manifestations, dont 51 enfants. Les étudiants et les jeunes ont été au cœur des protestations, qui ont été durement réprimées par les forces de sécurité.