Cinq morts en Cisjordanie : des Palestiniens accusent l’armée israélienne de “tirer pour tuer”


Raed Naasan a été blessé par balle à la poitrine et à l'estomac alors qu'il tentait de se réfugier derrière un bâtiment dans son village d'al Mughayyer, le 29 novembre 2022. L’armée israélienne affirme qu’il avait tenté de lancer un cocktail molotov aux soldats.
Raed Naasan a été blessé par balle à la poitrine et à l'estomac alors qu'il tentait de se réfugier derrière un bâtiment dans son village d'al Mughayyer, le 29 novembre 2022. L’armée israélienne affirme qu’il avait tenté de lancer un cocktail molotov aux soldats. © Instagram/@almonster_waleed

Dans la nuit du lundi 28 novembre, cinq jeunes hommes palestiniens ont été tués par balles par les forces armées israéliennes en Cisjordanie. Des responsables et activistes palestiniens accusent les forces armées israéliennes d’élargir leur politique de “tirer pour tuer”, après la percée des partis d’extrême droite qui ont rejoint une coalition menée par l’ancien premier ministre, sorti victorieux des législatives de novembre 2022. 

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[Mise à jour le 08/12/2022] Cet article a été mis à jour avec une réponse des forces armées israéliennes reçue le 07/12/2022.

Funérailles des frères Thafer et Jawad Rimawi le 29 novembre à Beit Rima, au nord de Ramallah, en Cisjordanie. Ils avaient respectivement 21 et 22 ans.

Tôt mardi matin dans le village de Kufr Aïn, après des affrontements avec l’armée israélienne, les deux frères Thafer et Jawad Rimawi ont été touchés par balles réelles. Thafer a été tué sur le champ, son frère est mort sur le chemin de l'hôpital. 

Vidéo filmée dans le village de Kufr Aïn, où les frères Rimawi ont été tués le matin du 29 novembre. A la 28e seconde, après une rafale de balles, on entend le cri d’un homme, appelant à l’aide. Il s’agirait de Thafer Rimawi au moment où il a été touché.

Mardi 29 novembre, dans le village d’al Mughayyir, Raed Naasan a reçu une balle à la poitrine. Dans une vidéo filmée par un habitant du village, on voit le jeune homme courir se réfugier derrière un bâtiment, avant de s'effondrer dans les bras de ses camarades, le pull ensanglanté. De son côté, l’armée israélienne affirme qu’il avait tenté de lancer un cocktail molotov aux soldats.

Un cinquième homme a été tué mardi par les forces armées, après qu’il a renversé et blessé une jeune soldat près de la colonie de Kohav HaShahar.

De gauche à droite : Jawad Rimawi, Mufid al-Khalil (haut), Raed Naasan (bas) et Thafer Rimawi ont tous été tués entre le 28 et le 29 novembre dans des villages au nord de Ramallah, en Cisjordanie, par les forces armées israéliennes.
De gauche à droite : Jawad Rimawi, Mufid al-Khalil (haut), Raed Naasan (bas) et Thafer Rimawi ont tous été tués entre le 28 et le 29 novembre dans des villages au nord de Ramallah, en Cisjordanie, par les forces armées israéliennes. © Observateurs

Ces incidents surviennent à peine un mois après les élections législatives israéliennes, à la suite desquelles Benjamin Netanyahu et ses alliés issus de partis d’extrême-droite ont formé une coalition. 

Le porte-parole de l'Autorité palestinienne, Ibrahim Melhem, a déclaré au média Arab News que le nombre élevé de morts résultait des directives émises par les dirigeants politiques et militaires israéliens qui donnaient le feu vert aux soldats de tirer pour tuer. 

“L’armée avait clairement l’intention de tuer ces jeunes hommes”

Dans les premières heures du matin du 29 novembre, les forces armées israéliennes ont mené un raid armé sur le village de Kuf Aïn, voisin au village dont sont originaires les frères Rimawi. Deux témoins locaux ont dit à la rédaction qu'avec d’autres jeunes de leur hameau, les garçons sont allés prêter main forte à leurs voisins. 

Mahmoud al-Rifai, président du conseil du village de Kufr Aïn, raconte à la rédaction des Observateurs ce qui s’est passé ce matin-là : 

Près du village, il y a la colonie d’Alei Zahav, dont une grande partie est aménagée en camp militaire. Nous sommes habitués aux raids que les soldats font de temps à autre, soit à pied soit à bord de véhicules blindés. Ce matin-là, ils ont fait irruption du côté est du village, et ont parcouru la zone entre Kufr Aïn et Beit Rima à bord d’un blindé. Mais lorsque le blindé a voulu quitter le hameau, des jeunes hommes lui ont bloqué la route en construisant un petit barrage fait de branches, de rochers et de briques. Là, un premier affrontement a eu lieu entre les soldats et les jeunes villageois, qui leur jetaient des cailloux et des bouteilles molotov. 

La scène s’est répétée un peu plus tard à la sortie de Kufr Aïn, mais cette fois-ci, les soldats ont ouvert le feu, avec des balles réelles, et ont tiré aléatoirement. Une balle a touché Thafer Rimawi (22 ans) à la poitrine, alors qu’il jetait des cailloux au blindés israéliens. 

Son frère qui était à côté de lui, est accouru à son secours, criant à l’aide pour appeler une ambulance. C’est à ce moment que d’autres coups ont été tirés, touchant Jawad à la poitrine et au bassin. 

Après le départ des soldats, les habitants ont transporté eux-mêmes les frères à l'hôpital local de Salfit [à 8 km de Kufr Aïn, NDLR]. Là bas, Thafer a rendu l’âme en salle d‘opération, alors que le frère survivant, Jawad, a été transporté à l'hôpital de Ramallah. Mais il a succombé à ses blessures sur la route. 

L’armée avait clairement l’intention de tuer ces jeunes hommes, car ils ont tous été visés à la poitrine, à l’estomac ou à la tête, à balles réelles. Bien que ce soit une tragédie, cela ne m’a pas étonné : lorsqu’il s’agit de tuer, les forces de l’Occupation ne font pas la différence entre jeune ou vieux, homme ou femme.

 

Ce bilan de cinq morts en 24 heures vient s’ajouter aux 153 Palestiniens tués en Cisjordanie par les forces armées depuis le début de l’année 2022. Quasiment le double des 77 personnes tuées en 2021 en Cisjordanie.

“Jamais la rue palestinienne n’a vu autant la mort que ces derniers mois”

Une accusation que partage l’activiste, originaire de Beit Rima, Jad al-Barghouthi, lui-même ancien détenu des prisons israéliennes, et ami de la famille des frères Rimawi. 

Jamais la rue palestinienne n’a vu autant la mort que ces derniers mois. La société israélienne vire de plus en plus à l’extrême-droite, surtout après les dernières élections législatives [remportées par la coalition de droite en novembre 2022, NDLR]. Ces tueries de jeunes encore à la fleur de l’âge sont le résultat naturel de la radicalisation du gouvernement et des forces armées du pays. Même lors des campagnes électorales, les partis de la coalition de droite [entre-autres des dirigeants ultranationalistes, NDLR] ont ouvertement employé une rhétorique anti-arabe et ont appelé à déporter les politiciens “traîtres” à la nation.

Après le meurtre de la journaliste Shireen abu-Aqleh en mai 2022, l’armée a été appelée à revoir ses “règles d’engagement” qui octroient le droit de tirer sur les civils même lorsqu’il sont inoffensifs. Mais le futur ministre de la sécurité nationale veut “assouplir” ces règles, et permettre - légalement - aux soldats de tirer à balles réelles sur ceux qui jettent des pierres ou des cocktails molotov. 

“Même des politiciens israéliens préviennent du danger de l'extrême-droite au pouvoir, c’est dire…”

Ce qui est inquiétant, c’est que ces mêmes alliés de la coalition ont obtenu récemment des postes importants, comme le député d’extrême-droite Ben Gvir, nommé récemment ministre de la sécurité nationale. Même des politiciens israéliens préviennent du danger que ce député - et ses partisans - représentent pour la nation, c’est dire…

Plusieurs organisations indépendentistes palestiniennes ont appelé à la grêve générale en contestation des meurtres mardi 29 novembre. Ici des commerces fermés à Naplouse le 30 novembre.

Nous n’avons pas de notre côté des preuves quant aux “ordres” qui sont donnés - cibler pour tuer - mais cela est prouvé sur le terrain, avec chaque Palestinien tué par balle. Aujourd’hui, nous faisons face à une radicalisation du gouvernement et de son armée. Un bain de sang est très probable dans les prochaines semaines.

La rédaction a tenté de contacter les forces armées israéliennes, mais n’a pas obtenu à ce jour de réponse. Nous la publierons si celle-ci nous parvient. [Mise à jour le 08/12/2022] Voici leur réponse : 

"En réponse aux émeutes violentes, qui incluent souvent des engins explosifs, des cocktails Molotov et des pierres lancées sur des soldats des forces armées -et des civils israéliens, ainsi que d'autres actes de violence, les soldats utilisent des moyens de dispersion des émeutes et, si nécessaire, des balles réelles.

Les soldats utilisent le tir réel après avoir épuisé toutes les autres options et conformément aux procédures opérationnelles standard qui sont conformes au droit international, et ne tirent pas délibérément sur des civils."