Iran : “la corruption et les projets lucratifs” ont "tué" le plus grand lac du Moyen-Orient

A gauche : photo du lac Ourmia, au début des années 2000. A droite : le même endroit en 2022, avec l'île qui est devenue une montagne au milieu d'un désert. Capture d'écran d'une vidéo publiée le 5 septembre.
A gauche : photo du lac Ourmia, au début des années 2000. A droite : le même endroit en 2022, avec l'île qui est devenue une montagne au milieu d'un désert. Capture d'écran d'une vidéo publiée le 5 septembre. © Observers

C’est le plus grand lac du Moyen-Orient. Ou plutôt c’était. Car la surface du lac Ourmia, dans le nord-ouest de l’Iran, se réduit d’années en années, au point qu’il est désormais presque asséché. Depuis début septembre, des activistes iraniens partagent des photos et des vidéos, montrant l'ancien grand lac salé en train de se transformer en désert. L’Etat iranien a dépensé de lourdes sommes pour sauver le lac, mais en les allouant à de mauvaises solutions selon nos Observateurs.

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Pour certains médias et activistes iraniens, le lac Ourmia est déjà mort. Le niveau de l'eau n'a jamais été enregistré aussi bas que cet été. Selon des experts, ce lac qui était autrefois le sixième plus grand lac salé du monde, ne représente aujourd’hui plus que 8,9 % de son niveau maximal, il y a 20 ans.

Photos publiées le 6 septembre comparant le même endroit du lac Urmia avec quelques années de différence. Autrefois une île émergeait des eaux. C’est aujourd'hui une montagne dans le désert.

 

“Tous leurs plans ne font qu’empirer la situation"

Omid [pseudonyme] est un activiste environnemental iranien. Il explique pourquoi ce lac rend son dernier souffle et pourquoi les efforts gouvernementaux ont été vains.

Pour faire simple, le lac Ourmia a un déficit en eau : ce qui sort, c'est-à-dire s'évapore, est bien plus important que ce qui rentre, c'est-à-dire le flot des rivières qui l’alimentent.

La consommation d'eau par le secteur agricole dans cette région est si élevée que Mère Nature ne peut pas la reproduire. Les méthodes d'irrigation sont anciennes, et selon les estimations officielles, l'efficacité de l'irrigation est d'environ 40 %, ce qui signifie que 60 % de l'eau est gaspillée. C’est catastrophique. Et encore, je pense que ce chiffre est très optimiste. Par ailleurs, toute l'eau d'irrigation provient de plus de 70 barrages construits sur les rivières qui sont la principale source d'eau du lac Ourmia.

 

"Le lac d'Urmia est mort pour toujours", tweete un utilisateur le 4 septembre.

 

L’Etat iranien affirmait en 2021 avoir dépensé l’équivalent de 3,5 milliards d'euros pour sauver ce lac sur les sept dernières années, et mettait l’assèchement sur le compte du changement climatique. Ce n’est pas l’avis de notre Observateur et de nombreux experts :

"En fait, une grande partie de cet argent a été dépensé pour construire des installations comme des tunnels et des canaux pour détourner l'eau d'autres rivières, pour réalimenter le lac. Mais le Corps des gardiens de la révolution est "évidemment" en charge de ces projets lucratifs qui, après toutes ces années, ne sont toujours pas achevés et opérationnels, du fait notamment de la corruption. Même si ces tunnels étaient opérationnels, ils transféreraient la sécheresse de cette région vers d'autres régions, d'où ces tunnels tirent leur eau.

Une autre grande partie du budget a été déboursée sous forme de prêts aux agriculteurs pour moderniser les méthodes d'irrigation et réduire la consommation d'eau. En théorie, c'est une très bonne idée, mais la réalité est différente.

Afin d'obtenir ces prêts intéressants, de plus en plus de terres de cette région deviennent des terres arables, ou alors d'anciens champs abandonnés par les agriculteurs qui s’étaient résolus à trouver un autre travail, sont à nouveau exploités.

En raison du manque de suivi et de contrôle, principalement dû à la corruption, presque aucun de ces crédits n'est dépensé pour moderniser les méthodes d'irrigation. Pire, il y a désormais plus de champs qu’avant dans la région - même les statistiques officielles le disent - à cause de ces crédits, ce qui entraîne une plus grande consommation d'eau, et fait qu’il y a forcément de moins en moins d'eau pour la survie du lac. Tous leurs plans ne font qu'empirer la situation."

 

“Cette eau rare va bientôt disparaître”

De leur côté, les médias d'État iraniens et leurs partisans réfutent le discours alarmiste des activistes. Ils assurent que le lac est vivant, et imputent à la sécheresse globale de l’été 2022 le niveau d'eau actuel. Notre Observateur répond :

"Il est rare qu'un lac disparaisse complètement, mais lorsqu'un lac se réduit jusqu'à ne plus représenter que 10 % de sa quantité normale, nous considérons qu'il a dépassé le point de non retour, qu'il est mort. Et c'est le cas du lac Ourmia.

Aujourd'hui, il n'y a plus qu'un peu d'eau dans la partie la plus profonde du lac, c’est sur ça que se basent les médias d'État pour affirmer que le lac n’est pas mort. Si ça continue comme ça, le peu d'eau qu'il y a dans la partie la plus profonde du lac va aussi disparaître tôt ou tard."

 

"Quand vous conduirez dans le lit du lac, vous comprendrez la tragédie" dit cette vidéo publiée le 5 septembre. Les voitures peuvent désormais circuler là où il y avait autrefois un lac.

Le 6 septembre, même le chef du département des zones humides du ministère de l'Environnement, Arezoo Ashrafizadeh, a prédit que le lac pourrait s'assécher complètement d'ici la fin de l'automne.

Le même jour, en réponse aux activistes et aux médias qui s’alarmaient du fait que le lac Ourmia était en train de mourir, des médias d'État iraniens ont publié une vidéo trompeuse affirmant que les rapports sur la mort du lac étaient faux. Nous avons pu géolocaliser l'endroit où cette vidéo a été prise : elle est trompeuse car elle est tournée là où le peu d’eau subsiste.

 

Vidéo publiée par médias d'État iraniens le 6 septembre, afin d’affirmer que le lac Urmia n'est pas mort.

 

"Le lac Ourmia n'est pas mort à cause du changement climatique”

Omid, notre Observateur, anticipe des jours sombres pour la région en raison de l'assèchement du lac :

"Le lac Ourmia n'est pas mort à cause du changement climatique. C'est un mensonge, car il y a d'autres lacs dans la région - dans d'autres pays - qui sont en bon état, et selon une étude universitaire, le changement climatique n'est responsable qu'à 15 % de la pénurie d'eau du lac Ourmia. 

Si le lac s’assèche, de nombreux animaux et espèces sauvages qui ont perdu leur habitat vont disparaître. Les formes de vie comprennent plusieurs espèces d'algues, de bactéries, de micromycètes, de plantes, d'oiseaux, de reptiles, d'amphibiens et de mammifères, dont beaucoup sont endémiques.

Les tempêtes de sel qui vont se développer vont détruire la faune, la flore et l'agriculture d'une vaste région de l'ouest de l'Iran. Non seulement les gens perdront leur emploi, mais l'air qu'ils respirent deviendra toxique en raison de la quantité de sel transportée par le vent dans les villes et les villages. Nous parlons d'une véritable catastrophe humanitaire et environnementale."