"C’était toute ma vie" : au Caire, les maisons flottantes disparaissent

Une awama déplacée le 4 juillet à Embabeh, au Caire
Une awama déplacée le 4 juillet à Embabeh, au Caire © Nada Zien Elden

Le 26 juin, les autorités égyptiennes ont annoncé la destruction des péniches résidentielles amarrées le long du Nil dans le quartier d’Embabeh, au Caire. Depuis, les habitants sont délogés et les maisons flottantes détruites. Nos Observateurs se désolent de la disparition de ce patrimoine culturel de la capitale égyptienne. 

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L’une après l’autre, les "awamas" du Caire sont vidées de leurs habitants et de leurs meubles. Depuis le 26 juin, ces péniches résidentielles, emblématiques de la capitale égyptienne, sont détruites ou déplacées le long du Nil. Entre les quartiers d'Elkit Kat et Agoza, 25 des 32 "awamas" amarrées sur les berges du Nil ont déjà été entièrement ou partiellement détruites. Certaines de ces maisons en bois sont acheminées jusqu’à des hangars appartenant au ministère égyptien de la gestion des eaux et de l’irrigation.

Une awama déplacée le 4 juillet à Embabeh, au Caire.

Sur les réseaux sociaux, les anciens habitants, pour beaucoup propriétaires depuis des décennies, partagent leurs récits de vie dans ces maisons flottantes ou publient les dernières images de celles-ci avant d’assister, impuissants, à leur disparition. 

"Ils détruisent les awamas, ils détruisent l'histoire (...) Ce sont les ennemis de la beauté", déplore cet artiste égyptien dans une publication datée du 29 juin sur Facebook.

Depuis l'annonce de la destruction de ce patrimoine du Caire, les médias locaux et internationaux brossent le portrait des quelques habitants de ces péniches. "Madame Ikhlass" Helmi, 88 ans, est ainsi devenue l'un des visages de ces Cairotes qui ont vécu toute leur vie dans une awama sur les berges du Nil. 

"Madame Ikhlass" Helmi vide sa maison de ses affaires avec l'aide de voisines quelques jours avant d'être délogée.
"Madame Ikhlass" Helmi vide sa maison de ses affaires avec l'aide de voisines quelques jours avant d'être délogée. © Nada Zien Elden

L’écrivaine Ahdaf Soueïf, qui avait choisi il y a une dizaine d’années de vivre loin des immeubles et du brouhaha urbain de la capitale égyptienne aux 21 millions d’habitants, a elle aussi vu disparaître sa maison le 4 juillet. 

Le 4 juillet, le fils de l’écrivaine Ahdaf Soueïf documente le processus de destruction et de démantèlement des péniches au 96, avenue du Nil près du tunnel de Agoza au Caire. Ahdaf Soueïf a également été délogée de son awama.

Le ministère avait annoncé le 26 juin sa volonté de "désengorger" cette rive du centre-ville du Caire, invoquant des raisons sanitaires et sécuritaires. Selon le directeur de l’administration centrale pour la protection du Nil, les habitants ne paieraient pas leurs autorisations pour être amarrés sur le Nil, et les awamas ne respecteraient pas les consignes de sécurité et de sûreté de la construction. Pour lui, il est donc impossible de renouveler leurs licences résidentielles. Il estime également que les déchets domestiques de ces péniches sont jetés dans le Nil.

"J’ai assisté au saccage de mon quai, de mon jardin"

De leur côté, les habitants des péniches se sont organisés au sein d'un collectif. Contactée par la rédaction des Observateurs, l’écrivaine égyptienne Ahdaf Soueïf raconte : 

Je suis restée auprès de mon awama jusqu’au dernier moment. Je l’ai regardée être traînée au loin, j’ai assisté au saccage de mon quai, de mon jardin. J’ai eu le cœur brisé pour nos maisons et nos jardins que nous entretenons depuis des décennies.

Nous [les habitants] payons en réalité toutes les licences et les taxes relatives à nos maisons : une licence pour l’amarrage de la péniche, une deuxième pour la parcelle du quai que nous louons au gouvernement, et une dernière pour bénéficier du droit d’habiter dedans.

La famille de l'écrivaine Ahdaf Soueïf fait ses adieux au awama familiale, le 4 juillet.

"La littérature comme le cinéma égyptiens ont immortalisé ces péniches"

Selon Ahdaf Soueïf, en 2016, les habitants des maisons flottantes ont vu augmenter soudainement leurs charges après une modification du calcul des frais d’amarrage demandé par le ministère de l’Eau et de l’Irrigation. En 2018, les frais ont encore augmenté, pour "retard de paiement". 

Deux ans plus tard, en 2020, les habitants se sont retrouvés involontairement dans l'illégalité, car les autorités ont refusé de renouveler les licences résidentielles, avant de promettre d’éditer une version mise à jour qui régulerait leur situation. Cela n'a jamais été fait.

Et le bras de fer s’est poursuivi : 

Ce harcèlement administratif, nous l’avons subi pendant deux ans, à coups d’intimidation et de "visites" régulières des forces armées.

Mon awama c’était toute ma vie, mon chez-moi. La plupart des habitants se sont débrouillés pour loger ailleurs aujourd’hui. Mais en dehors de Madame Ikhlass Helmi, aucun de nous n’a perçu de dédommagements.  

Nous aurions pu trouver un terrain d’entente si le ministère avait accepté un dialogue avec les propriétaires : par exemple organiser une journée "portes ouvertes" et inviter les usagers de la corniche à visiter nos péniches pour leur faire connaître l’histoire de ces awamas.

Car celles-ci font partie de notre histoire, et la littérature comme le cinéma égyptiens ont immortalisé ces péniches. Elles ont toujours été liées aux artistes : Farid El Atrach et Mounira Al Mahdiya ont vécu eux mêmes sur des awamas. Ces awamas sont une relique culturelle qui n’existe nulle part ailleurs, mais notre gouvernement détruit ce patrimoine et efface son histoire.

Le gouvernement égyptien a proposé une solution pour les habitants : transformer leurs résidences en commerces - avec une licence d’un coût bien plus élevé. Le ministère de l’Eau et de l’Irrigation a par ailleurs assuré que seules les awamas résidentielles seraient déplacées.

Mais un habitant contacté par notre rédaction, Mohamad Awad, a perdu sa péniche commerciale le 28 juin. Il affirme pourtant détenir toutes les licences touristiques et commerciales exigées :

Nous avons eu l’avis de destruction quasiment la veille. Aucune autre awama touristique n’a été détruite à part la mienne. Cet été, je vais perdre les recettes de toute une saison. Je suis allé voir toutes les administrations pour résoudre ce problème, on m'a renvoyé d’un bureau à l’autre.

"En Égypte, le patrimoine passe au second plan face aux investissements commerciaux"

Ahmad Al Bindari est historien et photographe de l’architecture moderne de l’Égypte. Il exprime son chagrin et sa frustration face à la destruction des dernières awamas du Nil :

Ces maisons flottantes n’ont jamais été classées comme patrimoine culturel, mais cela n’empêche pas qu’elles fassent partie du patrimoine cairote, spécifiquement du vieux centre-ville, tout comme les cafés chantants et les anciens bâtiments du début du 20e siècle. 

Entre les années 1920 et jusqu’aux années 1940, la plupart de ces maisons étaient concentrées dans le quartier chic du Zamalek, puis les populations bourgeoises ont abandonné ces habitations au profit des villas. Elles ont ensuite été investies par des classes moyennes, et les autorités les ont déplacées dans le quartier d'Elkit Kat à Embabeh. Vers la fin des années 1980, des artistes et des intellectuels ont remis les awamas à la mode du jour et, depuis, plusieurs familles ont emménagé de nouveau dans ces maisons flottantes.

Beaucoup de monuments ont été détruits dans ce sens par le passé : le triangle de Maspero et l’avenue du 26 juillet [quartier historique dans le centre du Caire donnant sur le Nil, NDLR] a été rasé en 2018 pour laisser place à des projets immobiliers, malgré une forte résistance des habitants. En 2020, la Cité des Morts [plus grande et ancienne nécropole du Moyen-Orient située au Caire et classée au patrimoine culturel par l’Unesco, NDLR] a subi un traitement similaire : les autorités prévoient une grande autoroute qui traversera la nécropole pour faciliter la circulation. 

Pour les autorités, le patrimoine passe au second plan face aux investissements commerciaux et immobiliers dans des zones "stratégiques" sur la rive du Nil. S’il s’agissait réellement de désengorger la corniche, ces péniches pourraient bénéficier d’une passerelle, et n’auraient pas à être déplacées voire détruites de la sorte. 

Les autorités souhaitent désormais transformer les rives est et ouest du Caire en une large corniche touristique comprenant une promenade et des commerces, cafés et restaurants. Une première étape de ce projet a déjà été réalisée sur la rive est du Nil près du pont Qasr El Nil