Coups de feu sur un champion de boxe qui défendait sa femme : la police morale iranienne craque à nouveau

Reza Moradkhani, ancien champion de boxe, a été atteint de quatre balles lors d'une altercation avec un agent de la police morale iranienne, le 28 avril 2022.
Reza Moradkhani, ancien champion de boxe, a été atteint de quatre balles lors d'une altercation avec un agent de la police morale iranienne, le 28 avril 2022. © Les Observateurs de France 24

Une remarque sur un voile prétendument mal ajusté a tout déclenché : des images qui ont émergé le 11 juin mais remontent au 28 avril dernier témoignent de la violente altercation entre, d'un côté, la police morale iranienne et, de l'autre, l’ancien boxeur Reza Moradkhani et sa femme Maria Arefi, elle aussi boxeuse. En venant défendre celle-ci, le sportif a reçu quatre balles dans le corps. Un nouveau débordement de la "Gasht-e Ershad", en charge des mœurs dans la République islamique.

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Reza Moradkhani, ancien champion d’Iran et d’Asie, a dû passer douze heures en salle d’opération et se retrouve aujourd'hui en partie paralysé à la suite des quatre balles qu’il a reçues lors de son altercation avec la police morale iranienne, fin avril dans un parc de Téhéran. Les faits n’ont été révélés dans des médias iraniens que début juin par la défense du sportif. La justice avait requis ce silence avant de déclassifier le dossier. Le couple et ses avocats ont décidé de prendre la parole notamment après avoir découvert que la police morale "avait menti" dans son rapport et accusait le boxeur et sa compagne de rébellion.

"Votre collègue est en train de parler de ma femme, en quoi ça ne serait pas mes affaires ?"

Ce n’est pas ce qui s’est passé, a affirmé le 11 juin Maria Arefi à Shargh, un des principaux journaux iraniens, proche du camp réformiste.

Nous marchions dans le parc Pardisan. Subitement, un véhicule de la police morale s’est arrêté à côté de nous et une policière m’a demandé mon numéro de carte d’identité en me disant vouloir vérifier qu’il n’y avait pas d’offense morale enregistrée à mon nom.

J’étais choquée et je leur ai répondu : "Vous n’avez qu’à chercher mon nom et celui de mon mari sur Google pour savoir qui nous sommes. Nous ne sommes pas des criminels, il n’y a pas besoin d’avoir mon numéro d'identité." Mon mari s’est senti offensé et leur a demandé : "Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous parlez de vérifier si ma femme a des offenses morales enregistrées à son nom ?"

Là, un policier est sorti du véhicule et a dit à mon mari : "Éloignez-vous, ce ne sont pas vos affaires." Mon mari a répondu : "Votre collègue est en train de parler de ma femme, en quoi ça ne serait pas mes affaires ?" Finalement, pour éviter d’avoir des problèmes notamment parce que notre fille de 1 an était avec nous, nous nous sommes excusés. Mais le policier m’a insultée. Mon mari lui a demandé d'être poli et, soudainement, le policier lui a pulvérisé du gaz poivré dessus. Il était aveuglé et le policier a pris son arme et a tiré en l’air, puis lui a tiré dessus, pendant que l’autre policière criait "Ne tire pas, ne tire pas".

Dix balles réelles ont été tirées. Reza Moradkhani en a reçu quatre, dans le dos, à l’estomac et à la jambe.

Vidéo prise quelques minutes après les coups de feu. On entend des personnes dire : “ils ont tiré sur cette femme et son mari, à l’aide !”. La vidéo a émergé subitement le 11 juin dans des médias et sur les réseaux sociaux.
Pour le rappeur iranien Toomaj : “il y a un mois, des officiers de la Gasht-e-Ershad officers ont tiré sur Reza, un champion de boxe qui défendait sa femme et maintenant, ils sont en train de le piéger pour mettre fin au processus.”

Les familles Arefi et Moradkhani ont assuré que le policier avait pris presque tous les téléphones des témoins, pour les réinitialiser afin d'être sûr d’effacer toute image documentant les faits. Seule une photo et une vidéo ont tout de même pu émerger.

Reza Moradkhani, après s’être fait tirer dessus et avoir été menotté par la police  . Photo publiée le 11 juin.
Reza Moradkhani, après s’être fait tirer dessus et avoir été menotté par la police . Photo publiée le 11 juin. © Observers

Les victimes disent avoir payé toutes les amendes requises. Selon le couple, le commandant en chef de la police morale leur a présenté ses excuses. Mais ils disent avoir découvert, par leur avocat, que le policier auteur des coups de feu avait menti dans son rapport, assurant que Maria Arefi ne portait pas de voile et se promenait avec une tenue à manches courtes, raisons qui auraient justifié l’intervention de la police morale, en charge de surveiller notamment les tenues portées par les Iraniennes et l’ajustement de leur voile. De nombreux témoins, dont du personnel médical venu dans l’ambulance qui a évacué Reza Moradkhani, disent que ces accusations sont fausses. L’enjeu est de taille : Maria Arefi peut écoper jusqu’à deux mois de prison pour le fait d'avoir été "non voilée" et son mari jusqu’à trois ans pour "rébellion", car il est accusé d'avoir voulu prendre le spray de gaz poivré du policier.

Touché quatre fois par les tirs du policier, Reza Moradkhani s’en tire avec de lourdes blessures. Il a également déclaré à Shargh :  

Je gagne ma vie avec la boxe, je ne peux plus ni me battre ni entraîner qui que ce soit pour au moins un an à cause de ma situation physique. Nous voulons simplement la justice, que la police reconnaisse la vérité et que le policier écope de la peine légale maximale.

Des débordements en série

La "Gasht-e Ershad" est connue pour ses débordements. Plusieurs cas ont été filmés par des citoyens et ont même parfois été relayés jusque dans les médias internationaux. En 2018, la vidéo d’un policier se battant avec une jeune fille avait soulevé un tollé.

Depuis la révolution islamique de 1979, nombre de femmes défient l'obligation du port du voile, dans des manifestations, en portant le voile très en arrière, ou en promouvant leur liberté de choix.

En 2019, les autorités iraniennes ont condamné Saba Kord Afshari et Yasaman Ariani à cinq années de prison pour leurs activités anti-hijab. La mère de Yasaman Ariani a également été condamnée pour les mêmes motifs, mais plus lourdement, avec une peine de neuf ans de prison.