"Au lieu des secours, ils nous ont envoyé la police" : l’effondrement d’un immeuble déclenche une vague de colère en Iran

Capture d'écran d'une vidéo montrant l'immeuble après son effondrement. Publiée le 23 mai sur Twitter / @darushmemar.
Capture d'écran d'une vidéo montrant l'immeuble après son effondrement. Publiée le 23 mai sur Twitter / @darushmemar. © Twitter / @darushmemar.

L’effondrement meurtrier d’un immeuble en construction, le 23 mai, à Abadan, dans la province du Khouzistan, a soulevé une vague d’indignation en Iran. Trente-sept personnes ont perdu la vie dans cette tragédie et plusieurs dizaines de personnes sont toujours portées disparues. Des centaines de personnes continuent quant à elles de manifester contre les autorités accusées d’incompétence et de corruption.

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Le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a appelé à poursuivre et punir les responsables de cette tragédie. La justice régionale a en outre annoncé avoir arrêté treize personnes, dont le maire d'Abadan et deux anciens maires.

Les manifestants, eux, ne décolèrent pas et continuent d’investir les rues. Ils accusent de corruption le propriétaire de l’immeuble, Hossein Abdolbaghi, un homme d’affaires proche du pouvoir. La contestation s’est même propagée à d’autres villes de la région du sud-ouest iranien. 

Un membre de la police anti-émeute frappe des manifestants à Abadan, en Iran. Vidéo publiée le 30 mai.

Neuf jours après le drame, les recherches se poursuivaient toujours mercredi 1er juin. Alors que trente-sept personnes ont été retrouvées mortes jusqu’ici, dix personnes pourraient être encore coincées sous les décombres selon les autorités locales. Des habitants évoquent, eux, une centaine de personnes.

Vidéo montrant le moment de l’effondrement de l’immeuble.

Images de l’effondrement filmé depuis une boutique non loin de l’immeuble.

"Il faut creuser et ramper sous des tonnes de gravier et de ciment pour trouver les corps"

Le Croissant-Rouge iranien et les pompiers ont été dépêchés sur place pour porter secours aux victimes. Mais les opérations sont essentiellement effectuées par des habitants, affirme notre Observatrice, Leili (pseudonyme), une activiste iranienne qui vit à Abadan. Elle s’est rendu très rapidement sur le site où l’immeuble s’est effondré :

La plus grande partie des opérations de secours repose sur les épaules des habitants. Les pompiers et le Croissant-Rouge semblent dépassés. Personne ne sait ce qu'il se passe sur le site. Il n'y a pas de plan clair de sauvetage. 

Les pompiers et les membres du Croissant-Rouge m’ont dit qu’ils n'avaient pas suffisamment de matériel. Ils m’ont aussi dit qu’il n’y avait personne pour donner des directives.

Images aériennes de l'immeuble qui montrent l’étendue des dégâts.

Le pire c’est que  l'agence de gestion de crise avait ordonné le déploiement d'un nombre important de policiers anti-émeutes dans la ville, qui ont été dépêchés depuis les autres régions. Ils sont partout dans la ville depuis l’effondrement de l’immeuble et avant même le début des manifestations.

Ce bénévole affirme que des membres de sa famille sont ensevelis à cet endroit, et que personne ne leur vient en aide. "Les équipes de secours ne sont là que pour les caméras de télévision", dénonce t-il. "Au lieu d’envoyer les secours, ils ont envoyé la police anti-émeute", ajoute-t-il en pleurs. Vidéo diffusée le 26 mai.

Les volontaires ont essayé de creuser avec des outils rudimentaires pour extraire les survivants et les corps. 

Ils ont apporté toutes sortes d’outils qu’ils ont jugé utiles : scies à métaux, pelles et même des marmites pour enlever le gravier. Et je dois dire que les bénévoles ont fait et font encore la majeure partie du travail.

Les équipes de secours travaillent avec de grosses machines pour déblayer, mais cela représente une petite partie du travail. Car il faut creuser et ramper sous des tonnes de gravier et de ciment pour trouver les corps. Cela doit être fait à la main et non par des machines, et ce travail est fait par les bénévoles, pas les groupes de secours. Des frères ou des pères creusent eux-mêmes pour retrouver les corps de leurs proches.

Des bénévoles utilisent une marmite pour déblayer le gravier sous les décombres. Vidéo diffusée le 24 mai.

Selon des documents officiels publiés par des journalistes locaux, la "Construction Engineering Organization", organisme chargé d'approuver les projets de construction en Iran, avait indiqué que les conditions de sécurité de l’immeuble n'étaient pas aux normes. Elle avait alerté sur des irrégularités, notamment l'ajout de trois étages supplémentaires à une structure jugée déjà fragile. Ces rapports ont été présentés à trois maires successifs de la ville et au conseil municipal depuis janvier 2022.

Un rapport de la "Construction Engineering Organization", publié par des journalistes, souligne "l’insécurité du bâtiment" et appelle à "suspendre la construction". La directive n’a jamais été appliquée. Photo publiée le 23 mai.  

Dans un premier temps, les autorités avaient annoncé l’arrestation du propriétaire de l’immeuble.

Hossein Abdolbagh, un riche homme d'affaires de la province du Khouzistan, dans le sud-ouest de l'Iran, est connu pour avoir des liens avec des personnalités de haut rang. Sur les photos publiées sur son site web, on le voit souvent aux côtés de commandants du corps des Gardiens de la Révolution ou du gouverneur de la province. 

Les autorités ont annoncé que Hossein Abdolbaghi ​​se trouvait à l'intérieur du bâtiment lorsqu'il s'est effondré et qu'il était mort. La police a indiqué avoir pu identifier son corps grâce à des tests ADN et aux documents d'identité retrouvés sur son corps. Mais beaucoup ne croyaient pas à cette annonce, ont indiqué nos Observateurs en Iran.

Un membre de la police anti-émeutes tire sur un manifestant. Publié le 28 mai.

"À cause du gaz lacrymogène, les équipes de secours ont dû interrompre les opérations de sauvetage."

Les gens pensent que le propriétaire de l’immeuble a été arrêté, mais qu’on l’aurait par la suite tué pour dissimuler des informations importantes sur la corruption.

Les manifestations ont été brutalement réprimées et de nombreux manifestants ont été arrêtés dont des militants connus. Il y a de plus en plus de personnes devant la prison d'Abadan qui cherchent leurs proches arrêtés. 

Ils ont tiré sur les gens avec des gaz lacrymogènes, et les ont battus. Ils ont utilisé tellement de gaz lacrymogènes que les équipes de secours et les volontaires ont dû interrompre les opérations de sauvetage.

Des manifestations secouent le pays depuis plusieurs semaines, en particulier depuis la levée par le gouvernement des subventions sur la farine et l'augmentation des prix de denrées comme l'huile et les produits laitiers.

->> Lire sur les Observateurs. En Iran, face à l’explosion des prix des denrées de base, des révoltes essaiment

Mahdi Hajati  et un analyste politique iranien. Il faisait partie du conseil municipal de Shiraz en 2017.  Il a été arrêté après avoir mis en lumière le réseau de corruption des fonctionnaires de la ville et pour avoir protesté contre l’arrestation en 2018 et 2019 à Shiraz de plusieurs citoyens de confession bahaïe, une religion est punie par la loi Iran. Mahdi Hajati a dû quitter le pays pour éviter une nouvelle peine d’emprisonnement. 

Les gens ont perdu tout espoir en toute réforme significative de ce système. Et quand on analyse les slogans des quatre dernières années, on s’aperçoit qu’ils visent le système lui-même.

Les protestations, peu importe la cause directe et peu importe la région, ont une seule revendication : le changement de régime. Le ressentiment et la volonté de changement sont généralisés dans tout le pays.

Les manifestants en Abadan scandent : "Nous avons fait une erreur en faisant la révolution". Ils font référence à la révolution de 1978 qui a renversé la monarchie de la dynastie Pahlavi.

"Des gens ont dit "Mort à Khamenei"

On peut classer les slogans en trois catégories :

 Il y a les slogans qui ciblent le plus haut niveau du pouvoir : des gens ont dit "Mort à Khamenei", guide suprême de l'Iran. D'autres sont contre chaque pilier de l'idéologie de la République islamique qui s'appuie sur lui. Ils utilisent par exemple le slogan : "non à Gaza, non à la Palestine, nous nous sacrifierons [uniquement] pour l'Iran", ou encore  : "notre ennemi est ici, ils mentent, ce n’est pas l'Amérique".

La troisième partie est constituée de slogans en faveur de la dynastie Pahlavi. [NDLR : L'ancien souverain au pouvoir en Iran qui a été renversé lors de la révolution de 1978 par les islamistes et les groupes politiques de gauche].

Manifestations à Shadegan, une petite ville du sud-ouest de l’Iran. Publié le 1er juin.