“Ils nous imposent la famine” : en Iran, face à l’explosion des prix des denrées de base, des révoltes essaiment

Des manifestations à Andimeshk (sud-ouest) le 12 mai.
Des manifestations à Andimeshk (sud-ouest) le 12 mai. © Observers

Des centaines de manifestants sont dans les rues dans une vingtaine de villes du sud-ouest de l’Iran depuis le début de la semaine : ils protestent contre la hausse subite des prix de certaines denrées alimentaires de base, qui peut aller jusqu’à 300% pour certains produits, après que les autorités ont mis fin à un système de subvention. Notre Observatrice est désespérée par cet énième coup au portefeuille, et ulcérée par le régime iranien. 

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Le 9 mai, le président conservateur Ebrahim Raïssi avait annoncé la modification d'un système de subventions et l'augmentation des prix de plusieurs produits de base comme l'huile de cuisson, au motif de faire face aux difficultés économiques que connaît le pays, en partie liées aux sanctions internationales. Cette hausse des prix s'inscrit aussi dans le contexte d’une montée en flèche des prix dans tout le Moyen-Orient. Elle vient se superposer à une  inflation continue depuis une dizaine d’années en Iran. 

Selon les autorités, le système de subventions profitait avant tout aux Iraniens les plus aisés. Elles affirment par ailleurs vouloir compenser l’impact de la fin des subventions avec l’émission de tickets alimentaires et d’aides financières directes.

Mais devant les commerces alimentaires ces derniers jours, notamment au Khouzestan, une province particulièrement défavorisée , les files d’attentes s’allongent pour acheter de l’essence, de l‘huile de cuisson, et des scènes de pillage ont été rapportées. Certains en sont venus aux mains, comme à Karaj le 12 mai. 

Vidéo montrant une bagarre éclater pour obtenir de l’huile de cuisson dans un commerce de Karaj le 12 mai.

Depuis le 8 mai, internet a été coupé au Khouzestan, où des rassemblements ont commencé à se former le 11 mai. Malgré la coupure du réseau, il existe quelques vidéos montrant des milliers de personnes manifester à  Izeh, Dezful, Andimeshk ou Shahr-e-Kord. Des activistes locaux rapportent que les manifestations ont été réprimées sévèrement, faisant de nombreux blessés et un mort après que les forces de l’ordre ont tiré sur la foule le 12 mai à Andimeshk. Les autorités n’ont communiqué aucun bilan. 

En 2019, au moins 1500 personnes avaient été tuées lors du précédent vaste mouvement de contestation, provoqué par une hausse subite du prix de l’essence. 

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Des manifestations à Andimeshk (sud-ouest) le 12 mai. On peut entendre les manifestants chanter “Mort à Khamenei”, le Guide Suprême de la République islamique d’Iran.
Des manifestations à Andimeshk (sud-ouest) le 12 mai. On peut entendre les manifestants chanter “Mort à Khamenei”, le Guide Suprême de la République islamique d’Iran. © Observers

Des manifestations à Andimeshk (sud-ouest) le 12 mai. On peut entendre les manifestants chanter “Mort à Khamenei”, le Guide Suprême de la République islamique d’Iran. 

 

“Je préfère une mort rapide dans les manifestations que la torture que nous endurons en ce moment” 

Alam [pseudonyme] est une jeune Iranienne qui vit dans une ville du Khouzestan où des manifestations ont lieu. 

"Internet est coupé mais la ville n’est pas très grande, donc les gens ont pu se retrouver assez spontanément dans la rue principale. J’y suis allée avec mes frères et mes cousins. Nous étions plusieurs milliers selon moi. Des vieux, des jeunes, des hommes, et beaucoup de femmes. Nous avons chanté des slogans contre le régime: “les mollahs doivent partir”, “notre stupide Guide est notre honte”, “mort à Khamenei”, et plus encore. Et nous continuerons jusqu’au bout. J’ai entendu que des gens avaient été blessés dans notre ville. Il y a des beaucoup de forces de police et des bassidjis [milice, branche armée des Gardiens de la Révolution, NDLR] 

 

Manifestations à Dezful (sud-ouest) le 11 mai. Des manifestants entonnent des chants contre le Guide suprême Ali Khamenei, et le président Ebrahim Raïssi.

 

Tous ces slogans anti-Khamenei, c’est parce qu’il est responsable de la situation. Sa politique depuis 30 ans nous a amenés là : l’enrichissement inutile de l’uranium, l’interférence dans les affaires d’autres pays, la stupide animosité envers Israel, la liste est longue. 

 

Video tournée dans les environs de Andimesk (sud-ouest) dans laquelle on entend des coups de feu.

Nous sommes en colère, nous sommes fatigués, et je me fiche de ce qui arrivera, rien ne peut être pire que ce qu’on vit là. Je veux simplement que les mollahs partent. 

Mon frère, mes cousins, et moi-même sommes tous diplômés d’une université et nous sommes tous au chômage. Nous devons vivre chez nos parents, qui ne parviennent pas à finir le mois. Et ce n’est pas que nous, je pense que la moitié de la population de notre ville vit la même situation. On trouve au mieux des emplois saisonniers ici et là mais c’est impossible de vivre correctement et je ne parle pas de voyager ou d’aller au restaurant.

Des forces de sécurité tirent des gaz lacrymogènes pour disperser une manifestation le 12 mai à Izeh (sud-ouest).

Selon les chiffres officiels, le chômage des jeunes en Iran serait de 22%, un chiffre qui monte à 33% au Khouzestan. 

“Notre ville n’est pas très grande, nous n’avons franchement jamais connu de problème de vols ou de cambriolages, mais depuis quelques années, on entend de plus en plus parler d’un tel qui s’est fait voler son téléphone, l’autre cambrioler sa maison… 

Nous n'avons pas pu acheter de viande depuis trois mois [la viande rouge coûte l’équivalent de 6 euros le kilo, NDLR], c’est trop cher. Le poulet [environ 2 euros le kilo, NDLR] est un peu plus abordable. Il y a quelques semaines nous avons eu un peu de poulet. 

 

>> LIRE SUR LES OBSERVATERUS : Violences, suicide et addictions : une crise économique sans précédent plonge la société iranienne dans les abîmes

 

“ Le pain, les pâtes, les œufs, les prix explosent, qu’est-ce qu’on peut encore manger ?”

Et voilà que maintenant les prix des denrées de base explosent: le pain, les pâtes, les œufs, qu’est-ce qu’on peut encore manger ? Il y a une semaine, on payait 12000 tomans [0,4 euros ]  pour 550 grammes de pâtes, maintenant c’est 28000 tomans [0,93 euros]. L’huile est passé de 120 000 tomans [4 euros] à 400 000 tomans [13,3 euros] pour 4 litres. Si vous arrivez à en trouver, le pain coûte deux fois plus cher qu’avant. C’est, ou c’était, nos principaux ingrédients. Les revenus de notre famille se montent à 6 millions de tomans [200 euros] pour quatre personnes. Et avec ça il faut payer les factures, les frais de santé… [le salaire individuel minimum en Iran est de  5,7 million de tomans, soit 189 euros, NDLR]. 

Honnêtement, nous sommes en train de penser à ne plus manger qu’une fois par jour pour pouvoir continuer à vivre. Ils nous imposent la famine, tout ça pour leur opposition stupide avec les Etats-Unis, alors qu’ils sont tous corrompus et vivent une vie de luxe et achètent des résidences de luxe au Canada ou en Turquie.

Notre pays est riche, nous avons un océan de pétrole et de gaz, mais ces bandits volent tout ou dépensent l’argent en Syrie, au Liban, ou au Yémen [en soutenant des mouvements armés dans ces pays, NDLR]. Trop c’est trop. J’espère que des gens des autres villes vont nous rejoindre comme en 2019, pour faire une nouvelle révolte générale.  Mais il faudra continuer jusqu’au bout cette fois. Je sais qu’ils tueront beaucoup d’entre nous, mais c’est une mort rapide au moins. Je préfère ça à cette torture lente et douleurese que nous sommes en train d’endurer” 

La moitié des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté, et un tiers sous le seuil de pauvreté absolue. En somme, un Iranien sur trois ne peut satisfaire ses besoins humains primaires, en terme d’accès à la nourriture et à l’eau potable, à des conditions sanitaires et un hébergement décent à la santé l’éducation et l’information.