Au Liban, une travailleuse domestique népalaise réduite en esclavage pendant quinze ans

A droite, Muna Giri à son arrivée au Liban, en 2007, elle avait 28 ans. A gauche, Muna au Népal en 2022, à 43 ans.
A droite, Muna Giri à son arrivée au Liban, en 2007, elle avait 28 ans. A gauche, Muna au Népal en 2022, à 43 ans. © @ThisIsLebanonLB, via Twitter

La comparaison entre les photos prises à son arrivée au Liban en 2007 et à son départ en 2022 choque : Muna Giri, travailleuse domestique originaire du Népal, a l’air d’avoir vieilli d’une quarantaine d’années après quinze ans de travail forcé chez ses employeurs libanais. Abus, violence physique et morale, sans aucun salaire : une ONG libanaise dénonce son traitement et appelle à se mobiliser pour les droits de Muna Giri et des centaines d’autres travailleuses étrangères au Liban.

Publicité

À 43 ans, Muna Giri a enfin pu rentrer au Népal le 25 avril 2022, et rencontrer pour la première fois ses petits-enfants, après une absence de quinze années de son pays natal. 

C’est à la suite de la publication d’un article, sur la vie de Muna en esclavage, dans les médias népalais que sa fille, Chitra Giri, a contacté l’ONG This is Lebanon début avril, afin de relayer son histoire et tenter de sauver sa mère de l’emprise de ses employeurs. 

Une enquête s’en est suivie durant laquelle l'ONG a révélé les conditions désastreuses dans lesquelles travaillait et vivait Muna Giri depuis quinze ans : à Zghorta, ville à 90 kilomètres au nord de Beyrouth, elle travaillait dans une famille maronite d’anciens ministres. Illettrée, elle n’avait pas droit au téléphone, ni de contact en dehors de la maison, était battue, privée de sommeil et de nourriture. Mis au courant, le consulat du Népal a demandé à rencontrer les employeurs, qui ont alors préféré renvoyer Muna dans son pays. 

Elle n’a à ce jour reçu qu’une partie du total que lui doivent ses employeurs : quelques mandats par an envoyés à sa famille au Népal, pour un total de 7 000 dollars (soit environ 6 600 euros). Selon This is Lebanon, ses employeurs libanais lui doivent des dizaines de milliers de dollars de salaire impayé.

Récépissé du dernier mandat envoyé par la patronne de Muna Giri à la fille de celle-ci au Népal, d’un montant de 700$, à la date du 23 avril 2022, deux jours avant le départ de Muna au Népal
Récépissé du dernier mandat envoyé par la patronne de Muna Giri à la fille de celle-ci au Népal, d’un montant de 700$, à la date du 23 avril 2022, deux jours avant le départ de Muna au Népal © This is Lebanon

Le Liban accueille environ 250 000 travailleurs domestiques, souvent issues du Bangladesh, du Sri Lanka et du Népal. Toutes travaillent sous le système de la kafala, un parrainage d’une durée indéfinie, qui permet à l’employeur de confisquer les papiers des travailleuses et engendre de nombreux abus financiers et physiques. 

“Même si j’ai travaillé pendant tout ce temps, je suis sans le sou”

Avant le départ du Liban de Muna Giri, This is Lebanon a recueilli le témoignage de la Népalaise en la contactant sur le numéro de sa patronne libanaise. 

Dans la vidéo, Muna Giri raconte : 

Mon patron m’a déjà frappée à une ou deux reprises, mais ma patronne me frappe tous les jours. Elle me gifle la bouche et me tire les oreilles fréquemment. 

Bien sûr, je veux rentrer au Népal ! Mais comment le pourrais-je ? Je suis au Liban depuis douze ou treize ans, et même si j’ai travaillé ici tout ce temps, je suis sans le sou. Je ne sais même pas à quoi ressemble un dollar. Je n’ai pas mis le pied dehors depuis mon arrivée.

Vidéo envoyée à This is Lebanon par la famille de Muna Giri après son retour au Népal, montrant des bleus et des traces de brûlures sur son visage et son corps.

Lorsque j’ai demandé la rupture de mon contrat de travail, mes employeurs m’ont dit qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour me payer le billet du retour, et que ma fille devait leur envoyer la somme nécessaire. 

Je n’ai pas d’affaires à moi. Ils ont dit que si je devais partir, je devais leur rendre même mes sous-vêtements, car ils leur appartenaient.

Muna Giri chez ses employeurs.
Muna Giri chez ses employeurs. © This is Lebanon

La patronne de Muna Giri a porté plainte pour diffamation contre l’ONG This is Lebanon, auprès du tribunal de Tripoli, le 28 avril.

La rédaction des Observateurs a contacté les employeurs de Muna Giri, sans obtenir de réponse.

Plainte pour diffamation contre This is Lebanon.
Plainte pour diffamation contre This is Lebanon. © This is Lebanon

“On arrive parfois à obtenir réparation, mais les condamnations d’employeurs restent très rares”

Wadih Al Asmar est le président du Centre Libanais pour les droits de l’homme. Comme beaucoup d’activistes libanais, il appelle à la fin du système de kafala  :

Souvent ces familles de “sponsors” expliquent qu’ils mettent le salaire de la travailleuse sur un compte à part, pour sa protection, et leur entourage ferme les yeux sur les abus physiques. C’est un pattern très fréquent : la travailleuse arrive au Liban, on lui promet un emploi de rêve, puis son sort est entre les mains de l’employeur, elle se retrouve coincée. 

Nous essayons d’apporter une aide légale, de contacter l’employeur ou le bureau de l’emploi s’il est impossible de parler à la domestique, puis nous déposons une plainte auprès des services sociaux et essayons d’obtenir un avocat pour la plaignante. Souvent, lorsqu’on fait pression sur le kafil, il concède d’améliorer les conditions de travail, ou bien il accepte une rupture de contrat.

L’ONG arrive parfois à obtenir réparation, mais les condamnations d’employeurs restent très rares.

"C’est la responsabilité de l’État de les protéger depuis leur arrivée jusqu’à leur départ"

En 2011, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et les pays signataires ont adopté la convention n°189 encadrant les activités des travailleuses domestiques. Zineh Mezhar du Bureau régional des États arabes de l’OIT estime que le Liban doit ratifier cette convention et démanteler le système de la kafala :

Au Liban, le travail domestique n’est pas encadré par la loi. On parle là de tous les droits basiques comme la sécurité sociale, le droit de se syndiquer, ainsi que le temps maximum de travail par semaine et la garantie du salaire. Le Liban n’a pas signé la convention de 2011. Un changement légal est nécessaire afin de garantir aux travailleuses le droit de démissionner si elles le souhaitent, de pouvoir choisir leur employeur et de garder leurs papiers d’identité.

Il n’y a pas d’article de loi sur lequel peuvent s’appuyer les juges dans ce genre d’affaires. On note des contradictions entre les décrets ministériels, qui limitent par exemple le nombre d’heures travaillées par semaine ou les jours de congés ; et la pratique du système de kafala.  

Souvent, l’employeur accuse à tort la domestique de vol, et les employées sont régulièrement jugées par contumace [entre 2013 et 2017, 91% des audiences dans des affaires judiciaires de travailleuses domestiques ont été menées par contumace, selon l’OIT] soit parce qu’elles ont été rapatriées, soit parce qu'elles n’ont pas été informées du tout.  

Il y a aussi du travail à faire au niveau de la sensibilisation sociale : le travail domestique est vu comme une activité réservée aux femmes, notamment étrangères, de classe populaire. Cela donne un désavantage à trois niveaux : misogynie, xénophobie et mépris de classe.

Leur migration est le résultat direct de la forte demande de travailleurs étrangers au Liban. C’est donc la responsabilité de l’État de les protéger depuis leur arrivée jusqu’à leur départ.