Arabie saoudite : à Djeddah, la détresse silencieuse face à un projet pharaonique d'urbanisation

Capture d'écran d'un vidéo montrant la démolition d'un immeuble à Djeddah, le 16 mars 2022.
Capture d'écran d'un vidéo montrant la démolition d'un immeuble à Djeddah, le 16 mars 2022. © Twitter / @sebusher

Au cours des trois derniers mois, le gouvernement saoudien a lancé une campagne de destruction massive visant plusieurs quartiers populaires de Djeddah, pour faire place à un mégaprojet urbain. Disposant d’un délai très court pour partir, privées d’indemnisation, des centaines de milliers de personnes sont aujourd'hui dans le désarroi, sans possibilité de se plaindre, constate notre Observateur.  

Publicité

Environ 60 quartiers sont visés par ces destructions. Ils sont pour la plupart situés dans la zone sud de la ville, autour du port. Et la campagne devrait se poursuivre encore plusieurs mois.   

Présidé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, le Fonds public d’investissement (PIF) a annoncé la construction d’un projet baptisé Djeddah Central. D’un coût s’élevant à 20 milliards de dollars (environ 18 milliards d’euros), il devrait comprendre un musée, un opéra, un stade, un aquarium, des hôtels ainsi que des quartiers résidentiels. 

Le gouvernement a assuré avoir donné un préavis d’un mois aux habitants pour quitter leurs logements et la mise en place d’un plan d'indemnisation pour les propriétaires. Mais de nombreux habitants affirment avoir été pris de court et s’être retrouvés du jour au lendemain à la rue. Dans une rare manifestation de contestation, ils ont diffusé depuis début mars des vidéos sur Twitter et TikTok, avec le hashtag Haddad Djeddah ("démolition Djeddah") pour dénoncer ce qu’ils appellent une campagne injuste.

"Ainsi se termine l’histoire. Des maisons détruites, des gens chassés, et tout appartient désormais au passé” peut-on lire sur ce tweet. 

Une autre vidéo relayée sur Twitter montre un habitant en pleurs, qui explique que les services de la municipalité ont lui donné un ultimatum de 24 heures pour quitter son domicile. Sur ces images, on voit l'inscription "vous devez évacuer", que les services de la municipalité ont peint sur la façade de sa maison. "Dès que j’ai vu cette inscription, je suis allé avec mes enfants chercher une maison. Mais des voisins m’ont dit qu’ils [la municipalité] allaient faire irruption chez moi dans 24 heures et qu’ils allaient me couper l’électricité (…). Ils sont venus et ils m’ont pris toutes mes affaires, témoigne l’homme au bord des larmes, en montrant les chambres mises sens dessus dessous. J’ai onze personnes à ma charge, Dieu seul connaît ma peine", dit-il encore. 

"La peur est à un tel niveau qu’il est absolument interdit de parler"

Mohammed (pseudonyme) est un habitant de Djeddah. Il ne vit pas dans les quartiers concernés par ces démolitions mais dit partager la douleur des habitants, dont beaucoup sont issus de milieux modestes. 

La tristesse se lit sur les visages, mais personne n’ose parler. La peur est à un tel niveau qu’il est absolument interdit de parler. 

Les habitants ont été prévenus avec un délai de préavis très court, parfois trois jours ou moins. Et il n’y a pratiquement encore eu aucune indemnisation. Pire, aucun système de relocalisation n’a encore été mis en place. Durant les premiers jours, des habitants qui se sont retrouvés à la rue s’étaient installés dans des tentes, sous les ponts, mais ils ont été depuis été chassés.

En plus,  ces démolitions ont provoqué une flambée des loyers dans les autres zones de la ville, qui sont passés du simple au double [NDLR : corroboré par plusieurs témoignages sur les réseaux sociaux] Et beaucoup n’ont pas les moyens de se le permettre.

Donc les gens font comme ils peuvent : soit ils vont s’installer chez des proches, soit quittent Djeddah pour aller chercher des logements moins chers, dans des villages, près du désert. 

"Les habitants des quartiers détruits mènent une vie amère. Ils ne peuvent pas acheter de maisons, en raison du retard dans les indemnisations. Et ils ne peuvent pas payer des loyers élevés”, écrit cet utilisateur. 

Au fil du temps, ces gens ont construit toute une vie, des économies locales, surtout que la ville constitue un point de passage important pour les pèlerins qui se rendent chaque année à La Mecque. Des mosquées, des écoles ont été rasées. Certains habitants devront probablement rentrer dans leurs pays, alors que Djeddah était un refuge pour eux, surtout ceux qui viennent de pays en guerre, comme les Yéménites. C’est pratiquement un quart de la ville de Djeddah qui est concerné par ces démolitions, des centaines de milliers de personnes.

Pour justifier les démolitions, les autorités saoudiennes ont annoncé que ce plan visait aussi à en finir avec les "bidonvilles” construits sans permis, et où règnerait le trafic de drogue et la criminalité. Ce que conteste notre Observateur :

Je peux vous assurer que pour avoir fréquenté longtemps ces quartiers, vous pouvez laisser la voiture ouverte avec les clés dedans sans que personne n’y touche. Djeddah est une ville sûre, toute l’Arabie saoudite en général. Il y a peut-être un peu délinquance, mais c’est très peu. Pas plus qu’ailleurs dans le monde. 

En outre, c’est vrai qu’à l’époque de leur construction, il n’y avait pas un réel plan d’aménagement pour ces quartiers. Ces terres avaient été données par le roi Fayçal à la population qui s'installait dans ces zones près des usines. Donc il s’agit de petites rues un peu tortueuses, mais cela fait leur cachet. Et contrairement à ce qui est dit, de nombreux habitants possèdent des titres de propriétés en bonne et due forme.

Une campagne de démolition avait déjà fait polémique en 2020, dans la province de Tabuk, dans le nord-ouest du pays. Un chef tribal, Abdul-Rahim al-Howeiti, avait été abattu par la police alors qu’il refusait d’être expulsé. Selon le récit des autorités officielles, il aurait été abattu après avoir ouvert le feu sur la police. 

Ces démolitions étaient effectuées dans le cadre du projet Neom, un projet pharaonique de ville futuriste. Cette ville, dont le coût s'élèverait à 500 milliards de dollars (environ 450 milliards d’euros), devrait être construite sur une superficie de à 26 500 km2, soit la superficie de la Bretagne.