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Ces images ne montrent pas les bombardements actuels sur Deraa, bastion de résistance contre le régime syrien

Des images supposées illustrer les bombardements récents sur la ville syrienne de Deraa, fief de rebelles anti-régime, circulent sur les réseaux sociaux. En réalité, elles sont anciennes.
Des images supposées illustrer les bombardements récents sur la ville syrienne de Deraa, fief de rebelles anti-régime, circulent sur les réseaux sociaux. En réalité, elles sont anciennes. © Mohamad Abazeed /Kai Pfaffenbach

La ville de Deraa, dans le sud de la Syrie, est depuis un mois le théâtre d’affrontements entre des rebelles et l’armée syrienne et ses alliés, notamment des milices pro-iraniennes. Des photos supposées témoigner des bombardements intensifs circulent massivement sur les réseaux sociaux, notamment au prétexte que les médias, focalisés sur l'actualité afghane, occulteraient ces attaques. En réalité, ces images sont anciennes.

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Bastion rebelle contre le régime de Bachar Al Assad depuis 2011, la province de Deraa, située dans l’extrême sud du pays, subit depuis fin juillet des attaques répétées de l’armée syrienne. Au 1er septembre, 16 civils et 23 combattants ont été tués depuis la reprise des hostilités selon le “Bureau de documentation des martyrs” de Deraa.  

Fin août, des images censées illustrer ces bombardements circulent sur Facebook, et sont relayées par des pages d'informations et des journalistes syriens. Comme la publication de ce chroniqueur vedette de la chaîne qatari Al Jazeera, partagée plus de 5 000 fois sur Facebook.

“Pendant que toutes les caméras du monde filmaient les pots cassés dans l’aéroport de Kaboul, Deraa subit des bombardements dignes de Nagasaki et Hiroshima”, commente le journaliste d’Al Jazeera Fayçal Al Qasim dans cette publication du 31 août.

Les mêmes images ont été reprises par des personnalités médiatiques du monde arabophone, comme cette journaliste syrienne de la chaîne de télévision britannique Al Araby, soulignant l’indifférence générale dans laquelle “se passe le massacre de Deraa en direct”.

“Soixante à 100 missiles en moyenne bombardent quotidiennement la ville de Deraa après le refus de ses habitants de reconnaître la légitimité du régime syrien (...) pendant que le monde fait la sourde oreille”, commente-t-elle dans ce tweet du 31 août.

Le tweet de cet exégète égyptien membre de l’Union internationale des savants musulmans a été retweeté près de 500 fois. Il comporte deux images pourtant anciennes qui n’illustrent pas la situation à Deraa en 2021.

Pourquoi ces images sont-elles fausses?

Grâce à la recherche d’image inversée que l’on peut faire avec l’outil Invid-WeVerify (regarder ici comment faire), il est possible de remonter à l’origine de chacune de ces images.  

1.

Première image partagée autour des bombardements à Deraa le 31 août 2021.
Première image partagée autour des bombardements à Deraa le 31 août 2021. © Kai Pfaffenbach/Reuters

Avec le moteur de recherche russe Yandex, on trouve plusieurs occurrences de cette image datant de 2014. D’après des médias internationaux, cette photo a été prise à Kobané, une ville du district d’Alep dans le nord de la Syrie. Selon cet article de Newsweek, l’image illustre des frappes de la coalition menée par l’armée américaine sur des combattants de l’organisation Etat Islamique le 18 octobre 2014, dont sept frappes à Kobané et plusieurs autres dans des villes avoisinantes, à l’époque sous le contrôle de l’EI. 

2.

Deuxième image partagée autour des bombardements à Deraa le 31 août 2021.
Deuxième image partagée autour des bombardements à Deraa le 31 août 2021. © Lens Ibn al Balad

Avec la même technique de recherche d’image inversée, on retrouve des traces de cette photo dans des articles de presse syriens. Elle illustre une frappe aérienne menée par le régime syrien contre des rebelles dans le quartier d’Al Sadd et le centre-ville de Deraa, en 2015. 

Dans le coin en bas à gauche, on voit le logo d’une page d’information sur Facebook, “Lens Ibn Al Balad”. Elle indique, dans une publication du 7 juillet 2015, qu’il s’agit d’une frappe aux barils explosifs, un dispositif improvisé généralement lancé depuis un hélicoptère. Un rapport récent du Réseau syrien pour les droits de l’Homme indique que le régime de Bachar Al Assad a utilisé depuis 2012 près de 82 000 barils explosifs ayant causé la mort de 11 087 civils.

3.

Troisième image partagée autour des bombardements à Deraa le 31 août 2021.
Troisième image partagée autour des bombardements à Deraa le 31 août 2021. © Mohamad Abazeed/ AFP
On retrouve des occurrences de cette troisième photo dans des articles de médias internationaux : elle a, là aussi, bien été prise à Deraa, mais en 2017 et montre l’explosion d’une voiture piégée dans le centre-ville, survenue pendant des affrontements entre les forces du régimes et des rebelles.

On retrouve la même image sur la banque d'images Getty, datant du 21 février 2017.
On retrouve la même image sur la banque d'images Getty, datant du 21 février 2017. © Getty images

Deraa, une ville dans la ligne de mire du régime d’Al Assad

Depuis fin juillet, des quartiers assiégés de la ville de Deraa subissent des frappes de missiles menées par les forces du régime syrien et des milices qui lui sont affiliées. Au 1er septembre, une trentaine de missiles avaient été envoyés sur la ville selon un groupe rebelle local.

Des affrontements opposant l’armée syrienne et des milices iraniennes aux rebelles de la zone ont éclaté suite à l’élection présidentielle syrienne en mai que la province a boycottée. Depuis le 2 juillet un blocus imposé sur la province provoque de sévères pénuries. 

Le 1er septembre, une trêve temporaire a été signée par les deux parties, supervisée par la Russie, dont les troupes se sont déployées en ville à cette date, mettant fin aux bombardements. Les habitants souhaitant quitter Deraa pour rejoindre d’autres bastions contrôlés par des opposants au régime devront rendre leurs armes aux autorités syriennes.