"Les Taliban vont nous traquer" : un couple piégé à Herat au moment de la chute de la ville

Cette capture d'écran d'AFP montre les forces spéciales afghanes en train de patrouiller les rues de Herat, alors que les Talibans continuent une série d'offensives contre les villes d'Afghanistan le 3 août 2021.
Cette capture d'écran d'AFP montre les forces spéciales afghanes en train de patrouiller les rues de Herat, alors que les Talibans continuent une série d'offensives contre les villes d'Afghanistan le 3 août 2021. © Aref Karimi, AFP

Quelques heures avant que les Taliban ne prennent le contrôle d'Herat, la troisième plus grande ville d'Afghanistan, un couple a raconté à la rédaction des Observateurs de France 24 les coups de feu qui se rapprochaient de leur maison et la crainte de voir disparaître leur dernière chance de s'échapper. Connus dans la ville, ils s'inquiètent que les Taliban viennent les chercher.

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Un haut responsable des forces de sécurité à Herat a déclaré à l'AFP le 12 août 2021 que les forces afghanes s'étaient retirées de la ville. "Nous avons dû partir pour empêcher plus de dommages," a-t-il ajouté.

Les forces islamistes des Taliban contrôlent désormais plus de 65 % du territoire afghan, dont 12 des 34 chefs-lieux de provinces. Avant l’annonce du retrait des troupes américaines en avril, Herat, peuplée de plus de 500 000 habitants, était considérée comme une oasis paisible au milieu d’un pays instable.

Bien que les forces afghanes et les milices locales soient parvenues à repousser une première offensive fin juillet, depuis, les insurgés ont continué à gagner du terrain.

Des images amateur publiées après que les Taliban ont pris le contrôle d’autres villes montrent leurs combattants frapper et tuer des civils pour les punir d’infractions supposées, selon leur interprétation stricte de la loi islamique.

Les Talibans ont exécuté cette jeune femme à Kalkh après l'occupation. Elle était accusée d'être sortie dans la rue sans être accompagnée par un homme et de porter un jean.
Les Talibans ont exécuté cette jeune femme à Kalkh après l'occupation. Elle était accusée d'être sortie dans la rue sans être accompagnée par un homme et de porter un jean. © .

"Nous n’avons pas de plan B"

La rédaction des Observateurs a échangé des messages le 12 août 2021 avec un couple qui vit à Herat. Ils estimaient que les Taliban pourraient prendre la ville d’ici quelques jours, et craignaient que leur influence dans la ville ne fasse d’eux une cible de choix pour les insurgés s’ils ne parviennent pas à fuir.

Il n’y a plus d’endroits où l’on puisse être en sécurité à Herat. Les combats étaient à environ dix kilomètres de la ville hier [mercredi 11 août 2021, NDLR]. Aujourd’hui, ils sont à deux kilomètres de notre maison dans le centre-ville.

Les Taliban avancent si vite vers le centre de Herat que nous craignons qu’ils ne s’emparent de la ville dès demain. Jusqu’à hier, la guerre était une vague rumeur lointaine, mais maintenant nous n’entendons que des coups de feu et des explosions. Je vérifie l’allée de notre maison de temps en temps pour voir si les forces de défense Afghanes sont toujours là, ou bien si les Taliban sont déjà entrés dans la ville.

The Taliban arrested, tortured and killed Khasha, a famous Afghan comedian, after they occupied Kandahar. Video published on July 27, 2021.

La seule vraie ligne de défense entre les habitants de Herat et les Taliban est la milice d’Ismail Khan [Ismail Khan est un homme politique afghan et un seigneur de guerre connu sous le nom de « Lion de Herat ». Ses miliciens jouent un rôle important dans la défense de la ville contre les Taliban, NDLR]. Le moral des troupes afghanes est au plus bas et l’armée va abandonner sans opposer beaucoup de résistance, comme elle l’a fait dans les autres villes.

Nous sommes dans un état de panique constante depuis des jours. Nous arrivons à peine à parler. Mon épouse a la voix qui tremble. Ma voix est encore pire.

Nous étions censés prendre l’avion aujourd’hui mais tous les vols ont été annulés. Ils ont promis qu’il y en aurait un autre demain. C’est notre plan A. Nous n’avons qu’une seule chance. Il n’y a pas de plan B. Nous espérons juste que les forces de défense pourront tenir jusqu’à ce que nous montions dans un avion et que nous partions d’ici. Notre activité est connue à Herat. S’ils prennent la ville, les Taliban viendront nous traquer. Nous ne pouvons pas faire comme les autres et juste faire profil bas et continuer de vivre sous la domination des Taliban.

La vidéo a été publiée le 29 juillet 2021.

Ils vont simplement nous tuer. Je ne sais pas ce qui va arriver à notre enfant. La seule chose à laquelle j’arrive à penser maintenant, c’est : si ces deux kilomètres qui nous séparent des Taliban se transforment en zéro, que va-t-il advenir de notre enfant ? Notre enfant est terrifié par le bruit des tirs, et demande : "Pourquoi est-ce qu’on ne part pas ? Est-ce que les Taliban viennent nous chercher ? À quoi est-ce qu’ils ressemblent ?" Notre enfant imagine que les Taliban sont comme des zombies.

Notre seul espoir est que la communauté internationale fasse quelque chose. Les mêmes pays qui, de façon irresponsable, nous ont laissés seuls, qui nous ont laissé faire face aux Taliban.

Nous venons juste d’entendre une énorme explosion. C’était très proche. Je suis désolé, mon épouse ne se sent pas bien. Elle pleure. Le bruit était horrible, horrible. Nous allons nous réfugier dans le sous-sol. Désolé, je ne peux pas parler maintenant. Nous allons continuer plus tard, ok ? Plus tard…

C'est le dernier message que le couple a envoyé avant l'annonce de la capture de la ville.

Les Taliban sont actuellement à environ 130 kilomètres de Kaboul. Cependant, un officiel de défense américain a confié à Reuters que "les combattants Taliban pourraient isoler la capitale de l’Afghanistan en 30 jours et peut-être la prendre sous son contrôle en 90 jours."