"Les médias ne montrent pas ce qu'il se passe" : les médecins iraniens dépassés par la 5e vague

Les médecins, les militants et les familles des malades du Covid-19 en Iran parlent de la dangereuse surpopulation et de la pénurie de besoins de première nécessité dans les hôpitaux. Ils publient sur les médias sociaux des vidéos montrant des patients soignés dans les jardins et les parkings des hôpitaux.
Les médecins, les militants et les familles des malades du Covid-19 en Iran parlent de la dangereuse surpopulation et de la pénurie de besoins de première nécessité dans les hôpitaux. Ils publient sur les médias sociaux des vidéos montrant des patients soignés dans les jardins et les parkings des hôpitaux. © Observers

Si les médias d’État iraniens évoquent bien une cinquième vague de Covid-19, emportant plus de 500 personnes par jour, les images d’hôpitaux calmes et parfaitement équipés qu’ils relayent sont bien loin de la réalité, à en croire les familles de patients, militants et docteurs iraniens. Eux dénoncent des hôpitaux pleins à craquer et des pénuries de produits de première nécessité, montrant sur les réseaux sociaux des vidéos de patients soignés dans des jardins et parkings d'hôpitaux.

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En 24 heures, 588 personnes sont mortes du Covid-19,  selon une annonce du ministre de la Santé iranien lundi 9 août : un record depuis le début pandémie dans le pays, en février 2020. Mais selon plusieurs médecins, les chiffres ont été largement minimisés

D'après les données officielles, seulement 3,3 % des Iraniens sont vaccinés, et il n’y aucun programme de vaccination clairement défini. Les voix critiques pointent l’absence de mesures efficaces du gouvernement pour stopper la propagation du virus, comme le choix de maintenir les grands rassemblements religieux.

Situation maîtrisée pour les médias d’État, véritable chaos dans les vidéos amateur

En Iran, les soignants ont sonné l’alerte : le système de santé du pays pourrait s’effondrer dans les jours à venir, ce qui générerait une catastrophe humanitaire comparable à la situation de l’Inde en avril et mai derniers. Mais les médias d’État montrent une tout autre réalité. 

Un reportage télévisé de la chaîne d’État Mashha IRIB, diffusé le 5 août, montre l'hôpital Reza de Mashad, dans le nord-est du pays. S’il y est bien indiqué que l'hôpital est à sa capacité maximum et qu'un médecin déclare : "Nous sommes dans la cinquième vague et c'est mortel", les images présentent un établissement apparemment bien équipé, avec des patients disposant de lits, de médicaments et d'oxygène.

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Ce reportage télévisé de la chaîne d'État Mashhad IRIB du 5 août 2021 montre l'hôpital Imam Reza de Mashhad dans des conditions qui semblent habituelles.

À travers le pays, les médias d’État ont montré des reportages similaires, mentionnant une surpopulation en voix off, tout en diffusant des images d'hôpitaux qui semblent fonctionner normalement. 

Mais des vidéos d'amateurs donnent un autre son de cloche. Dans l'une d'elles, prise par un membre de la famille d’un patient et postée sur les réseaux sociaux le 4 août, on voit ce même hôpital Reza de Mashad mais cette fois-ci complètement surchargé. La vidéo montre des chambres et couloirs d’hôpitaux pleins à craquer et des patients qui se font soigner dans les jardins de l’hôpital. Les médecins de cette ville de trois millions d’habitants ont souligné que la situation est ingérable.

Cette vidéo postée par un proche d’un patient le 31 juillet 2021, montre l’hôpital Imam Rezaen Iran submergé par les cas de Covid-19

Dans une autre vidéo amateur publiée sur les réseaux sociaux le 3 août, on voit également des patients se faire soigner dans les jardins de l’hôpital Masih Daneshvari de Téhéran, désigné par les autorités comme le principal établissement de soins de la capitale pour les patients Covid.

Cette vidéo publiée sur les réseaux sociaux le 3 août dernier montre les conditions de surpopulation à l'hôpital Masih Daneshvari de Téhéran, le principal centre de traitement Covid de la capitale iranienne.

Cette vidéo, postée sur les réseaux sociaux le 3 août, montre l'hôpital Masih Daneshvari de Téhéran, le principal centre de soins de la capital iranienne, totalement surchargé.

Une autre vidéo amateur, prise à l'hôpital du golfe Persique à Bushehr, dans le sud de l'Iran, et postée le 2 août, montre des patients allongés sur le sol, dans les couloirs. 

Cette vidéo amateur a été prise à l'hôpital du golfe Persique à Bushehr, dans le sud de l'Iran, et publiée le 2 août 2021.

Cette vidéo amateur a été prise à l'hôpital du golfe Persique à Bushehr, dans le sud de l'Iran et postée le 2 août 2021.

"On doit décider qui vit et qui meurt"

Abtin* est médecin, il travaille dans l’hôpital public d'une ville du centre de l'Iran : 

Une cinquième vague d'infections par le virus Covid a frappé l'Iran il y a trois semaines. La semaine dernière, tous les tests que j'ai effectués sur mes patients étaient positifs. C'est la pire situation que nous ayons connue depuis le début de la pandémie en Iran.

Tous les hôpitaux de notre ville sont pleins. Au cours des dernières 24 heures, j'ai personnellement examiné 295 nouveaux patients atteints du Covid et demandé plus de 240 scanners de leurs poumons. Je suis en contact avec des collègues médecins dans tout l'Iran : c'est la même chose partout.

Nous n'avons même pas d'eau stérile pour faire les injections. Nous n'avons pas non plus de solution saline de base, nécessaire à l'injection de médicaments.

Et nous manquons d'oxygène. Nous devons couper l'oxygène pendant des heures chaque jour pour le conserver. Quand on peut l’utiliser, nous ne fournissons que la moitié de la quantité nécessaire, pour pouvoir tenir, en espérant que le lendemain nous recevrons plus d'oxygène.

Quant aux médicaments que nous donnons habituellement à nos patients Covid, je ne les ai pas vus depuis des jours. Nous sommes en pénurie. Complètement. Si les familles des patients peuvent trouver des médicaments sur le marché noir, tant mieux pour elles.

Il n’y a plus de lits disponibles. Il n'y a même plus de place pour les brancards dans le jardin. Quand de nouveaux patients arrivent, je les examine, mais je dois les renvoyer chez eux, quel que soit leur état. Il n'y a tout simplement pas de place, ni dans les salles, ni dans les couloirs, ni dans le jardin.

Hier encore, j'ai dû renvoyer chez lui un homme très malade, avec 60 % des poumons infectés. Je ne suis pas sûr qu'il survivra, mais je n'avais pas d'autre choix. Nous sommes déjà à notre capacité maximale, avec des patients encore plus malades. Nous sommes dans une position qui nous oblige à décider qui vit et qui meurt.

>> Lire sur les Observateurs : En Iran, les autorités “dissimulent” de nombreux décès liés au Covid-19

Dès que je sors de l'hôpital, c'est comme si rien ne se passait dans ce pays. Les magasins et les restaurants sont toujours ouverts. Aucune mesure spécifique n'a été prise. La radio et la télévision d'État admettent que nous traversons une cinquième vague, mais les médias ne montrent pas ce qu'il se passe réellement. L'État ment sur le nombre total de personnes infectées et sur le nombre de morts par jour.

Ils ont fixé un quota pour le test PCR Covid par ville. Le quota de notre ville est de 50 tests par jour. Peu importe le nombre de patients que nous avons, tout ce que les hôpitaux de la ville peuvent demander, c'est un total de 50 tests par jour, pour une ville de plus de 125 000 habitants. C’est pareil pour toutes les villes d'Iran.

Ce quota fait que les chiffres officiels de l'infection n'ont aucune signification. Hier, par exemple, j'ai personnellement vu 295 nouveaux cas de coronavirus, mais notre ville entière n'a signalé que 50 nouveaux cas parce que nous n'avions que 50 tests PCR. 

Deuxièmement, lorsque mes patients meurent, je ne suis autorisé à déclarer la cause de décès comme étant le Covid seulement s'il a eu un test PCR positif. Donc même si 145 personnes meurent du Covid dans notre ville en un jour, dans les documents officiels il n’y aura maximum que 50 personnes.

Cela fait maintenant deux ans que les Iraniens voient ces faux chiffres du gouvernement et ces images irréalistes à la télévision d'hôpitaux qui se portent bien. Comme ils veulent retrouver une vie normale, ils ne se soucient pas de la pandémie. Mais ces mensonges vont finir par tuer des gens. Les Iraniens doivent comprendre la gravité de la situation afin de prendre les mesures appropriées pour éviter d'être infectés. Ils doivent savoir que s'ils tombent malades, ils sont livrés à eux-mêmes, nous ne pouvons rien faire pour eux.

 

 

>> Lire sur les Observateurs : Une vague “apocalyptique” de Covid-19 frappe l’Iran : “il n’y a même plus un brancard disponible”

Selon le décompte officiel annoncé lundi 9 août, 94 603 personnes sont mortes de la Covid-19 en Iran jusqu'à présent. Ce chiffre est contesté par des spécialistes. 

En octobre 2020, Hossein Qashlaqi, membre du Conseil scientifique iranien, estimait dans une interview à un média iranien que le véritable bilan était quatre fois plus élevé que le chiffre officiel. 

* Le prénom a été changé.