L'armée afghane force un homme suspecté d'aider les Taliban à se faire exploser sur une mine

À gauche, l'explosion d'un engin piégé qui a tué un homme suspecté d'être un Taliban. A droite, un soldat de l'armée afghan assistant à la scène.
À gauche, l'explosion d'un engin piégé qui a tué un homme suspecté d'être un Taliban. A droite, un soldat de l'armée afghan assistant à la scène. © Observers

Dans une vidéo publiée le 16 juillet, des soldats afghans ont forcé un homme à s’asseoir sur une mine, qui a ensuite explosé, car ils le soupçonnaient d’appartenir au groupe extrémiste des Taliban. Cette scène s’est produite dans le sud-est de l’Afghanistan. Un journaliste afghan explique que ce type d’abus est loin d’être isolé et symbolise l’impunité qui règne au sein de l’armée.

Publicité

La vidéo, diffusée le 16 juillet sur un compte TikTok dure 2 minutes 30. À la 12e seconde, on entend un tir, puis une dizaine de secondes plus tard, une explosion. On voit alors une épaisse fumée grise s'élever dans le ciel, et des masses sombres projetées à des dizaines de mètres.

France 24 a décidé de ne pas diffuser cette vidéo choquante. En voici une capture d’écran montrant une masse sombre retomber au sol.
France 24 a décidé de ne pas diffuser cette vidéo choquante. En voici une capture d’écran montrant une masse sombre retomber au sol. © Observers

On entend des soldats en uniforme de l’armée afghane s’écrier et féliciter leur commandant pour sa "bravoure". La personne qui filme se dirige vers une première partie d’un cadavre, avant de filmer une autre partie du corps gisant quelques mètres plus loin. 

Alors qu’un de ses comparses lui dit de ne pas filmer, le soldat qui enregistre la vidéo s’exclame : "Voilà le corps de ce fils de p***, c’est ça le destin de ces gens-là", une référence aux Taliban.

Sur cette autre capture d’écran floutée par France 24, une partie du corps de la victime gît au sol.
Sur cette autre capture d’écran floutée par France 24, une partie du corps de la victime gît au sol. © Observers

Avant de stopper l’enregistrement, la personne filme l’homme qu’il présente comme son commandant. Ce dernier déclare : "Quiconque détruit des propriétés ou des installations nationales subira le même sort".

Où et quand la scène a-t-elle eu lieu ?

À partir d’informations relayées par Naseeb Zadran, un journaliste afghan qui a parlé à des habitants de la région, la rédaction des Observateurs de France 24 a pu vérifier cette vidéo.

L'évènement s'est produit le 8 juillet, sur la route NH19, dans le district de Sarhawza, dans la province de Paktika, à 30 km au sud de la ville de Sharan, dans le sud-est de l'Afghanistan, où l'armée afghane et les Taliban se sont livrés à des combats sanglants au cours des dernières semaines. Ils se sont soldés par des pertes en vies humaines dans les deux camps, dont notamment des commandants de l'armée afghane. Des fonctionnaires locaux ont également été tués.

Un autre bâtiment que l'on peut voir dans la vidéo est un restaurant. Sur Google Street View, on peut retrouver une photo plus ancienne de ce même restaurant sur la NH19 qui avait en 2019 une couleur différente. 

La victime battue par des milices anti-Taliban avant d’être remise à l’armée

Selon les témoignages recueillis par Naseeb Zadran, la victime s’appelait Barakatullah. Ce dernier aurait été sévèrement battu par la police et des miliciens anti-Taliban en civil avant d'être remis aux soldats afghans. Ces derniers l’auraient ensuite forcé à s'asseoir sur une mine, qui a explosé.

Naseeb Zadran a notamment reçu une autre vidéo où l’on peut voir des dizaines de miliciens frapper Barakatullah avec des bâtons et lui donner des coups de pied alors qu’il est au sol, sous la surveillance de soldats de l'armée. On aperçoit aussi le commandant visible dans la première vidéo.

Selon le journaliste afghan Naseeb Zadran, ces hommes seraient des miliciens civils anti-Taliban accompagnés de la police. La flèche dans l’image indique le commandant visible dans la première vidéo, où la victime est forcée de mourir en explosant sur une mine.
Selon le journaliste afghan Naseeb Zadran, ces hommes seraient des miliciens civils anti-Taliban accompagnés de la police. La flèche dans l’image indique le commandant visible dans la première vidéo, où la victime est forcée de mourir en explosant sur une mine. © Observers

 

"Si vous demandez à n’importe quel villageois, il vous dira que sa maison a été construite par Barakatullah"

Le journaliste afghan Naseeb Zadran a enregistré une courte interview avec Miakhan, père présumé de la victime, qu’il a diffusée sur Twitter. Dans la vidéo, il explique en pachtoune, une des langues de l’Afghanistan :

C'était un pauvre travailleur. Il était ouvrier du bâtiment dans le district de Sarhawza. Tous les villageois le connaissent. Si vous demandez à n'importe quel villageois, ils vous diront que sa maison a été construite par Barakatullah.

Ce jour-là, l’armée afghane avait découvert un engin piégé sous le pont [qu’on voit dans la vidéo, NDLR]. À ce moment-là, Barakatullah a traversé la route.

Les soldats et les miliciens [qui n’étaient pas originaires de ce district précisément, NDLR] ont pensé qu'il avait été envoyé par les Taliban [pour faire exploser l'engin piégé] et ils l’ont battu sauvagement avant de l’exécuter.

La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas pu vérifier de façon indépendante les propos de cet homme, ni s’il était bien le père de la victime. 

"Une propagande terroriste des Taliban" pour l’armée afghane

Selon Naseeb Zadran, les habitants de la région auraient identifié le commandant de l'armée afghane visible dans la vidéo comme le sergent Nasratullah Zadran, dont la rédaction des Observateurs de France 24 a également pu confirmer l’identité.

De son côté, Fawad Aman, un des porte-parole du ministère de la Défense afghan, joint par notre rédaction, a nié cet incident. Il a affirmé que cette vidéo était de l’ordre de la "propagande terroriste des Taliban" et que "les soldats de l'armée afghane sont les vrais et honnêtes enfants de l'Afghanistan [qui] se battent et meurent tous les jours pour le peuple afghan".  

La violence de l’exécution, quelle que soit la raison, a poussé la famille a porter plainte contre l'armée afghane pour meurtre, selon Naseeb Zadran. Mais toujours selon ce dernier, ils ne seraient pas optimistes quant à l'issue de ce procès.

"La plupart des victimes dans ces zones rurales ne savent pas comment faire entendre leur voix"

Pour le journaliste Naseeb Zadran, ce type d’exécution extra-judiciaire est loin d’être un cas isolé.

J’ai déjà reçu des vidéos de corps de Taliban présumés  brûlés par l'armée afghane, mais ces histoires ne sont généralement pas couvertes par les médias afghans qui préfèrent s’intéresser en priorité aux exactions des Taliban. Et si certains journalistes osent s’y intéresser, l'agence de renseignement afghane risque de les arrêter. 

Malheureusement, ce type de violence est loin d’être rare. Et bien entendu, la plupart des victimes dans ces zones rurales ne sont pas éduquées. Elles n'ont aucune idée de leurs droits et ne savent pas comment faire entendre leur voix.

Le problème dans l'armée afghane vient d'abord du fait qu'il n'y a pas de système approprié de contrôle lors du recrutement. Il y a beaucoup d'ethnies et de tribus puissantes dans l'armée comme celle du général Abdul Raziq à Qandahar et Aziz Ullah Karwan à Paktika [ces deux derniers sont morts, mais leurs tribus sont toujours actives, NDLR]. Le gouvernement n'est pas disposé à les contrôler et à poser des questions sur leurs opérations.

Le deuxième problème est que nous n'avons aucun exemple de soldat puni par le système judiciaire pour avoir tué des civils, donc les forces profitent également de ce manque de volonté.

Troisièmement, les forces de l'OTAN ont aussi commis des crimes similaires. Dans la province d'Uruzgan, il y a eu 39 cas documentés de civils tués par les forces australiennes entre 2009 et 2013 [une enquête de 4 ans publiée en novembre 2020 et référencée dans cet article de la BBC , NDLR]. Ainsi, l'armée afghane fait de même. 

Depuis environ deux mois, les Taliban gagnent du terrain en Afghanistan, occupant de plus en plus de régions : ils affirment contrôler plus de 85 % du pays, y compris des postes frontaliers stratégiques avec l'Iran qui génèrent plus de 20 millions de dollars par mois grâce aux taxes douanières qu’ils y imposent. 

Pour autant, au moins 50 % des Afghans vivraient toujours dans les zones principalement sous le contrôle du gouvernement.