Liban : ambiance tendue à Tripoli après l’apparition de "manifestants" armés

Captures d'écran, de gauche à droite :  un individu en tenue civile tire en l'air à la Kalashnikov ; un autre civil en train de patrouiller dans la rue, armé d'un fusil. Vidéos tournée mercredi 30 juin, dans quartier de Kobbé, à Tripoli.
Captures d'écran, de gauche à droite : un individu en tenue civile tire en l'air à la Kalashnikov ; un autre civil en train de patrouiller dans la rue, armé d'un fusil. Vidéos tournée mercredi 30 juin, dans quartier de Kobbé, à Tripoli. © Twitter

La ville de Tripoli au Liban est secouée depuis plusieurs jours par des manifestations contre les mauvaises conditions de vie alors que le pays traverse une grave crise économique, marquée notamment par une pénurie d’essence et de médicaments. Mercredi 30 juin, la situation s’est dangereusement tendue quand des manifestants se sont mis à tirer en l’air, tandis que l’armée était déployée dans la ville. Notre Observateur à Tripoli raconte cette journée sous haute tension.

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Sur fond d’une forte dépréciation de la livre libanaise, le gouvernement du Liban a réduit son importation de produits hydrocarbures ces derniers mois, ce qui a provoqué de fortes pénuries d’essence à la pompe partout à travers le pays.  

Le fioul vient aussi à manquer. Or, de nombreux Libanais l’utilisent pour faire fonctionner les groupes électrogènes, car l’électricité fournie par l’État subit des rationnements drastiques. 

À Tripoli, deuxième ville du pays, les manifestations contre ces mauvaises conditions ont failli dégénérer : ces derniers jours, des groupes d’individus armés se sont déployés dans la ville et ont obligé les commerces à fermer pour montrer leur soutien aux protestations.

Le 26 juin, des protestataires ont également tenté de prendre d’assaut des bâtiments publics, dont une agence de la Banque du Liban. Les échauffourées ont fait une vingtaine de blessés, selon des médias libanais. 

Mercredi 30 juin, l’armée libanaise s’est fortement déployée dans les rues de la ville pour tenter de ramener le calme. Toutefois, cela n’a pas empêché des frictions avec les manifestants. Plusieurs vidéos, relayées notamment sur Twitter, montrent des militaires battre en retraite devant des manifestants leur lançant des projectiles. Sur d'autres images en outre, on voit des hommes en tenue civile tirer à l’arme à feu.

Des soldats sur un char se replient en tirant en l’air face à des manifestants qui leur lancent des projectiles, dans le quartier de Bab el-Tebbaneh, le mercredi 30 juin.

Ici, un véhicule de l’armée se retire devant un groupe de manifestants à Bab el-Tebbaneh. On entend des tirs, mais on n’en connaît pas l’origine.

Les armes à feu sont très répandues parmi la population au Liban. Selon une étude réalisée par Lebanon Statistics en octobre 2020, 31,5 % des foyers libanais possèdent une arme de chasse ou de type militaire. 

"La situation peut dégénérer à tout moment"

Mustapha (pseudonyme) est journaliste à Tripoli. Il raconte l’ambiance dans la ville durant cette journée de protestations. 

Les zones de la ville où la situation était le plus tendue mercredi [30 juin] sont les quartiers de Bab el-Tebbaneh et Kobbé. C’est dans ces quartiers que des individus armés ont fait leur apparition, parfois bloquant les routes. Cela a provoqué l’inquiétude de la population et la peur que la situation ne dégénère. Toutefois, les autres zones de la ville sont restées relativement calme.

Dans la journée de mercredi, l’armée s’est donc déployée dans les quartiers les plus sensibles de la ville, Bab el-Tebbané et Kobbé, pour y ramener l’ordre. Mais après un moment, elle s’est retirée face aux manifestants pour éviter d'exacerber les tensions.

En parallèle, des éléments des commandos marines ont été appelés en renfort, dont des snipers qui se sont déployés sur les toits des bâtiments.

Cette vidéo filmée depuis un appartement montre un homme en civil au milieu de la route avec un fusil, dans le quartier Kobbé. On entend également des tirs. Vidéo diffusée mercredi 30 juin.

Deux hommes en scooter, dont le passager est armé d’un fusil, discutent brièvement avec un autre civil armé d’un fusil. Puis ce dernier tire une rafale en l’air. Vidéo filmée dans le quartier Kobbé, mercredi 30 juin.

Heureusement, la situation s’est dénouée dans la soirée : des hauts gradés de l’armée ont rencontré des responsables locaux, et finalement l’armée a accepté de faire don de plusieurs centaines de litres de fioul aux habitants afin qu’ils puissent avoir l’électricité quelques jours. 

L'électricité fournie par l’État est rationnée à deux heures par jour à Tripoli. Si la population n’a pas de carburant pour faire fonctionner les groupes électrogènes, elle n’a aucune autre solution. Et c’est ce qui a mis le feu aux poudres.

Jeudi 1 juillet, l’armée était toujours déployée dans la ville, où régnait un calme précaire. Mais ça peut dégénérer à tout moment.   

 

Depuis le début de la semaine, des manifestants ont bloqué plusieurs axes routiers à travers le Liban pour protester contre les graves pénuries d’essence, mais aussi contre le fait que son prix ait augmenté, mardi 29 juin, de plus de 30 %, après une levée partielle des subventions de l’État sur les produits hydrocarbures. 

->> Lire sur les Observateurs : Au Liban, les interminables attentes devant les stations-services dégénèrent en affrontements armés