Irak : les conducteurs de tuk-tuk, “héros” déçus des manifestations antigouvernementales

Capture montrant des conducteurs de tuk-tuk se rendre à place Tahrir, à Bagdad, le 14 juin 2020.
Capture montrant des conducteurs de tuk-tuk se rendre à place Tahrir, à Bagdad, le 14 juin 2020. © Youtube

Après avoir longtemps été un symbole des manifestations antigouvernementales qui secouent l’Irak depuis le 25 octobre 2019, les conducteurs de tuk-tuk déchantent. Depuis quelques mois, les autorités irakiennes leur interdisent l’accès aux places où se tiennent les manifestations, et où ils avaient l’habitude de se rendre pour évacuer les blessés. Entre opérations de saisie et interdictions de circuler dans certaines villes, ils se disent aujourd’hui victimes de représailles des autorités.

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Les conducteurs de tuk-tuk se sont fait connaître en octobre 2019 quand ils ont investi les manifestations antigouvernementales dans les grandes villes d’Irak pour évacuer les blessés vers les hôpitaux. Contrairement aux ambulances, ces véhicules trois roues pouvaient se frayer un chemin facilement dans la foule, et ainsi transporter les blessés rapidement. Très appréciés, ils sont devenus des “héros” parmi la population. Les vidéos-clips à leur gloire ont fleuri sur les réseaux sociaux, alors que des manifestants ont imprimé un journal à leur nom.

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Vidéo montrant des tuk-tuk se rendre à place Tahrir, à Bagdad, le 14 juin 2020.

Toutefois, ces derniers mois les autorités ont multiplié les mesures pour les empêcher d’accéder aux manifestations. Lors de la manifestation de mardi 25 mai, à Bagdad, deux manifestants ont été tués par balles des dizaines d'autres blessés. 

Ali (pseudonyme), 25 ans, chauffeur de tuk-tuk, n’a pas pu se rendre sur place pour aider les blessés. Désabusé, il raconte : 

Aucun tuk-tuk n’a pu accéder à la place Tahrir. Tous les accès vers la place étaient bloqués par les forces de l’ordre. C’est vraiment frustrant. Beaucoup de conducteurs de tuk-tuk pensent que ces mesures ont été prises par le gouvernement pour nous faire payer notre soutien à la révolution d’octobre [NDLR : en référence aux manifestations antigouvernementales qui ont lieu dans plusieurs villes d’Irak depuis le 25 octobre 2019].

Un conducteur de tuk-tuk arrêté à un check-point alors qu'il se rendait à place Tahrir, à Bagdad, où une manifestation était organisée mardi 25 mai pour réclamer le départ du gouvernement. Photo prise par un de nos Observateurs sur place.
Un conducteur de tuk-tuk arrêté à un check-point alors qu'il se rendait à place Tahrir, à Bagdad, où une manifestation était organisée mardi 25 mai pour réclamer le départ du gouvernement. Photo prise par un de nos Observateurs sur place. © France24

Le premier tour de vis a été donné en juillet 2020. Les autorités de Bagdad, et dans d’autres villes aussi comme Bassora, ont annoncé qu'elles ne permettraient plus aux tuk-tuk d’entrer dans le centre-ville au prétexte que les conducteurs ne possédaient pas d'autorisation délivrée par les autorités. 

Jusqu’au mois d’octobre 2020, il y avait une tolérance, nous avons pu toutefois obtenir des dérogations pour accéder aux manifestations et évacuer les blessés.

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Vidéo tournée par un conducteur de tuk-tuk le 25 octobre 2020, qui montre des policiers à un checkpoint à Bagdad, lui interdire l’accès à place Tahrir, à Bagdad.

Mais depuis le début de l'année 2021, on nous interdit strictement de nous rendre au centre-ville. Même quand il n’y a pas de manifestations. Pire, la police a saisi plusieurs tuk-tuk, ces derniers mois, au motif que leurs documents n’étaient pas en règle. 

On a organisé plusieurs manifestations de protestation, notamment en avril dernier et en juillet 2020. Mais les autorités restent inflexibles.

“Beaucoup de diplômés font ce métier parce qu’ils ne trouvent pas de travail”

Selon notre Observateur, près e 18 000 tuk-tuk seraient en circulation dans la ville de Bagdad. Alors qu’une étude menée par le Fonds monétaire international (FMI) estime que le taux de chômage des jeunes Irakiens était de plus de 40% en 2018, de nombreux conducteurs demandent au gouvernement de les aider à trouver un travail qui constituerait une alternative au tuk-tuk. 

Ali poursuit : 

Les tuk-tuk sont une bouée de sauvetage pour de nombreux jeunes en Irak. Il y a beaucoup de diplômés qui font ce métier, parce qu’ils ne trouvent pas de travail. Nous sommes harcelés par les autorités, parfois tabassés par la police. 

Les conducteurs de tuk-tuk ont beaucoup donné pour soutenir les manifestations qui réclament la fin de la corruption et le retour de la sécurité en Irak. Et ils l’ont payé au prix fort. Les forces de l’ordre ont incendié de nombreux tuk-tuk depuis le début de ces manifestations. Lors des rassemblements d’octobre 2019, au tout début du mouvement, des conducteurs étaient visés par des snipers alors qu’ils évacuaient les blessés. Certains sont morts. 

Vidéo montrant des tuk-tuk se précipiter place Tahrir pour évacuer les manifestants dispersés notamment à coups de bombes fumigènes par les forces de l’ordre. Vidéo publiée le 26 octobre 2019.

En novembre 2019, lors d’une manifestation à Bagdad, un conducteur est mort brûlé après que les forces de l’ordre avaient lancé une bombe fumigène sur son tuk-tuk. Il s’appelait Ahmed Adel Ellami.

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tuktuk. © Youtube
Une affiche en hommage à Ahmed Adel Ellam, le conducteur de tuk-tuk mort à Bagdad, en novembre 2019, après qu’une bombe fumigène lancée par les forces de l’ordre a provoqué un incendie dans son véhicule. En bas, on peut voir la carcasse incendiée de son tuk-tuk.   

Notre participation au mouvement d’octobre 2019 ne se limite pas à prêter assistance aux blessés. Nous organisons régulièrement des visites aux familles des victimes des manifestations pour les consoler, leur apporter un peu de réconfort. Lors des périodes de pèlerinages dans les lieux saints [chiites], nous proposons  aussi de transporter gratuitement les fidèles. 

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Un groupe de conducteurs de tuk-tuk rendent visite, le 14 août 2020, à une famille dont le fils est décédé alors qu’il participait à une manifestation contre le gouvernement.

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Des conducteurs de tuk-tuk proposent de transporter gratuitement les fidèles qui se rendent au mausolée du saint Moussa al-Kazim, à Baghdad, le 8 avril 2021.

Nous avons les mêmes revendications que les gens qui manifestent depuis plusieurs mois : la fin de la corruption, un contrôle renforcé des armes qui sont en circulation, et des enquêtes sérieuses pour la poursuite des assassins qui tuent les militants qui s’opposent au gouvernement. Quant aux mesures prises contre les conducteurs de tuk-tuk, le gouvernement doit nous proposer une alternative, un autre emploi, s’il veut qu’on abandonne le nôtre. S’il n’a pas de solution, qu’il nous laisse travailler tranquillement. 

Lire aussi sur les Observateurs -> Irak : les militants se terrent pour échapper à une vague d'assassinats des milices pro-Iran

Entamé le 25 octobre 2019, le mouvement de contestation en Irak, porté essentiellement par les étudiants, réclame la fin de la corruption ainsi que l’abolition du système politique de répartition des postes en fonction des confessions et des ethnies. Les manifestants exigent aussi la fin de l'influence de l’Iran dans le pays. Le mouvement est réprimé dans le sang par les forces de sécurité qui n’hésitent pas à faire usage de balles réelles pour disperser les manifestants, notamment sur l’emblématique place Tahrir de Bagdad. Rien qu’entre octobre 2019 et le 20 janvier 2020, Amnesty International avait dénombré 600 morts. 

Des élections législatives sont prévues en octobre. Mais en raison d’assassinats ciblés visant plusieurs militants, plusieurs personnalités politiques ont lancé des appels au boycott