LIBAN

Tagué, effacé, re-tagué : comment un graffiti sur un muret est devenu un symbole du ras-le-bol des Libanais

Capture d'écran d'une vidéo, diffusée le 8 avril 2021 sur Twitter, montrant l'activiste libanais Khaldoun Jaber taguer l'inscription "Mon gouvernement a fait ça", sur un muret longeant le port de Beyrouth.
Capture d'écran d'une vidéo, diffusée le 8 avril 2021 sur Twitter, montrant l'activiste libanais Khaldoun Jaber taguer l'inscription "Mon gouvernement a fait ça", sur un muret longeant le port de Beyrouth. © Twitter

Plus de huit mois après l’explosion meurtrière du port de Beyrouth, la colère est toujours vive au Liban. Une inscription pointant la responsabilité du gouvernement dans ce drame, taguée sur un muret près du port, a disparu sous une couche de peinture blanche, début avril, provoquant l’ire de nombreux Libanais.

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Cette inscription, qui proclamait "mon gouvernement a fait ça" ("My government did this"), était apparue sur un muret au bord d’une autoroute longeant le port, peu de temps après l’explosion du 4 août 2020, qui a fait plus de 200 morts et 6 500 blessés. Les images, montrant l’inscription au premier plan et les dégâts de l’explosion en fond, avaient alors été largement partagées par les médias et sur les réseaux sociaux.

Traduction : "Mon gouvernement, incompétent, corrompu, négligeant, criminel [...] refuse de rendre des comptes. Il a fait ça."  

 

Mais le 8 avril, une photo montrant le muret recouvert de peinture fraîche suscite des réactions indignées sur Twitter. De nombreux internautes accusent les autorités de vouloir passer sous silence leur responsabilité dans cette explosion.

Le jour même, un jeune activiste, Khaldoun Jaber, s’est rendu sur le même lieu, et a tagué de nouveau la fameuse phrase par-dessus la peinture : "Mon gouvernement a fait ça", et il y a ajouté la phrase : "Vous ne pouvez pas effacer vos crimes."

Traduction : "Vous ne pouvez pas effacer vos crimes."

 

Interrogé par chaîne de télévision Sky news, il a déclaré  : 

Cette peinture, ça m’a vraiment mis en colère. Comme si l’État voulait nous obliger à nous taire à propos de ce crime [...]. Le crime du 4 août a été commis contre un pays, une ville et plus de 1 000 familles. Ce n’est pas un délit banal qu’on oublie. Nous attendons de la justice qu’elle fasse son travail avec indépendance, qu’elle désigne et sanctionne tous les responsables qui ont participé à ce crime. Tant que ce n’est pas fait, nous ne nous tairons pas.

Depuis, d’autres activistes lui ont emboîté le pas, et se sont rendus à un autre endroit sur ce muret pour taguer la fameuse phrase, comme on le voit sur cette vidéo :

"Je fais partie des personnes qui ne peuvent pas accepter ça", explique l’homme en t-shirt rouge. "S’ils l’effacent mille fois, on reviendra et remettra cette phrase". 

Qui a effacé ce graffiti ?

Peu après, une présidente d’association qui dispense des cours en communication non-violente, Lara Karam, a déclaré à une chaîne de télévision qu’elle était à l’origine de recouvrement de l’inscription d’origine. Elle a expliqué avoir fait retirer les graffitis du muret, après avoir obtenu une autorisation de la mairie de Beyrouth, pour y réaliser un atelier de dessin avec des familles des victimes de l’explosion.

Alors que le Liban est secoué par la pire crise économique de son histoire, marquée par une situation d’hyperinflation et une pauvreté galopante, des milliers de Libanais descendent régulièrement dans la rue pour dénoncer la "corruption" des élites politiques. Ils réclament en outre une enquête impartiale sur les explosions du port de Beyrouth.

Deux explosions s'y sont produites le 4 août dernier. La deuxième détonation, l’explosion d’un hangar contenant 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium, a provoqué des dégâts de grande ampleur à travers la ville et parmi les navires mouillant au port. 

Au lendemain de la double explosion, des appels à une enquête internationale sur les circonstances avaient été lancés notamment par des responsables politiques libanais. Mais cette revendication, soutenue notamment par le président français Emmanuel Macron, avait été écartée par le président Michel Aoun.

Le 18 février, le juge chargé de l’enquête, Fadi Sawan, avait été révoqué après un recours en justice déposé par deux anciens ministres accusés dans cette affaire, une décision qui a provoqué la colère des familles des victimes. Deux mois auparavant, en décembre 2020, Fadi Sawan avait mis en examen le Premier ministre au moment des faits, Hassan Diab, et trois anciens ministres, pour négligence. 

Un nouveau juge d’instruction a depuis été nommé pour poursuivre les investigations.