Iran

Piscine gelée et coups de bâtons : en Iran, les cures de désintoxication entre torture et humiliations

Une vidéo qui a émergé le 29 janvier sur Telegram montre des hommes obligés de nager un à un dans une piscine sous des températures glaciales
Une vidéo qui a émergé le 29 janvier sur Telegram montre des hommes obligés de nager un à un dans une piscine sous des températures glaciales © Observers

Une vidéo qui a émergé le 29 janvier sur Telegram montre des hommes obligés de nager un par un dans une piscine sous des températures glaciales, pendant que d’autres sont frappés à coups de bâton. Il ne s’agit pas d’une prison, mais d’un centre de désintoxication en Iran, où ce genre de pratiques est courant.  

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La vidéo a été tournée le 13 janvier dans le centre de désintoxication de Nourandishan, où la plupart des anciens toxicomanes ont été placés sur décision judiciaire. Ce centre se trouve à Qalat, un village à 45 km de Shiraz, au centre de l’Iran. Le 30 janvier, le procureur de Shiraz a annoncé l’arrestation de cinq hommes en lien avec cet incident. 

À l’image, on voit des toxicomanes obligés de nager dans une piscine gelée, alors que la température extérieure oscille entre -3 et 2 degrés. Ceux qui se font frapper à coup de bâtons reçoivent en plus des insultes, “espèce de fils de p…”  peut-on notamment entendre en persan. La personne qui filme commente : “Ouais, c’est un autre univers ici, c’est Qalat” . 

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Sur la page Instagram officielle du centre, ce n’est pas franchement cette réalité qui est mise en avant, comme le montrent ces images. 

 

“Les toxicomanes subissent de tels abus que beaucoup d’entre eux replongent dans la drogue à peine sortis de cure.” 

Dans les centres de désintoxication, la violence est la norme, explique notre Observatrice, Shamila P. (pseudonyme), journaliste spécialiste des questions de dépendance. Elle connait bien les centres de désintoxication en Iran.

Il y a différents centres en Iran, mais on peut les catégoriser en deux grands types  : les centres légaux et les centres illégaux. La différence en fait n’est pas si grande : les centres illégaux sont moins chers, et proposent des services supplémentaires aux centres agréés. Un centre illégal va coûter environ 700 000 tomans pour trois semaines [environ 26,40 euros ] alors que les centres agréés vont commencer à partir de 900 000 tomans [environ 33,5 euros] [en Iran, le salaire moyen équivaut à 70 euros, NDLR]. Quoi qu'il en soit on demande en général aux familles de payer pour quatre mois, on estime qu’en dessous, ce n’est pas efficace. 

Les méthodes violentes sont habituelles dans tous les types de centres. Ce qu’on voit sur cette vidéo fait partie d’une vieille croyance selon laquelle mettre un toxicomane dans de l’eau gelée va contribuer au processus de détoxification. Les coups, les insultes, c’est banal dans ce genre d’endroits. Le plus choquant je trouve, c’est que bien souvent ceux qui commettent ces actes sont eux-mêmes d’anciens toxicomanes. 

Légalement, ces centres sont censés employer des médecins, des psychologues, mais ce n'est souvent pas  le cas, il y a beaucoup d'anciens toxicomanes qui ne trouvent nulle part d'autre où travailler. Je ne surprendrai personne en disant que le succès de ces centres est très modéré : les toxicomanes subissent de tels abus physiques et psychologiques, que beaucoup d’entre eux replongent dans la drogue à peine sortis de cure.

Captures d’écran d’une vidéo d’avril 2018 : tournée au centre de désintoxication de Ramsar (nord), on y voit un des employés frapper les toxicomane avec une barre en plastique. On entend un homme nommer les personnes qui doivent être frappées.
Captures d’écran d’une vidéo d’avril 2018 : tournée au centre de désintoxication de Ramsar (nord), on y voit un des employés frapper les toxicomane avec une barre en plastique. On entend un homme nommer les personnes qui doivent être frappées. © Observers

En 2014,  les autorités de Santé ont confirmé la mort d’au moins 39 personnes en cure, mais elles les ont liées à “des complications lors des premiers jours de détoxification". Aucune statistique n’existe pour les centres illégaux. 

Une semaine avant la publication de la vidéo de Qalat, des médias Iraniens avaient rapporté la mort d’un toxicomane dans un centre, également près de Shiraz. 

 

“Des familles peuvent carrément faire enlever un toxicomane pour l’envoyer dans un centre”

 

Notre Observatrice poursuit : 

Il y a aussi une dimension économique à prendre en compte  : en moyenne, on estime qu'une personne dépendante  à une drogue dépense entre 100 000 et 150 000 tomans par jour [3,7 à 5,6 euros]. C’est bien plus que ce qu’ils coûtent pour une cure de désintoxication. 

Pour un toxicomane sans moyen ou pour sa famille, si elle est peu aisée, les centres illégaux sont la seule solution. Qui plus est ces centres proposent une chose en plus : alors que les centres agréés demandent aux toxicomanes de souscrire à leur programme et n'accueillent que des personnes selon leur libre consentement, les centres illégaux ne posent pas cette condition. Et lorsqu’un toxicomane refuse de se désintoxiquer, les familles peuvent carrément les faire enlever par le personnel du centre : ils arrivent en van, avec des spray au poivre, des tasers, et enlèvent littéralement le toxicomane, comme un kidnapping. Il est ensuite transféré au centre, d’où il ne sortira que lorsqu’il sera censé être débarrassé de son addiction.

Nombre de violences et parfois des cas de décès ne font l’objet d’aucune enquête. Les familles ne se soucient guère des abus, les tribunaux non plus, et dans les centres, on inculque clairement aux toxicomanes à ne pas parler de ce qu’il se passe à la police - si tant est que celle-ci en aurait quelque chose à faire.

 

Captures d’écran d’une vidéo publiée pour la première fois en février 2019. On y voit un employé du centre de Langarud, au nord de l’Iran, frappant et fouettant des toxicomanes. .
Captures d’écran d’une vidéo publiée pour la première fois en février 2019. On y voit un employé du centre de Langarud, au nord de l’Iran, frappant et fouettant des toxicomanes. . © Observers

Le 1er février, les médias iraniens ont rapporté qu’un toxicomane était mort pendant sa capture et son transfert vers un centre illégal.

Notre Observatrice estime cependant que certains centres proposent des services appropriés, à des prix abordables, en général opérés par des ONG. Des cliniques proposent aussi des traitements, mais généralement très onéreux. 

Si un toxicomane s'inscrit dans un centre de détoxification, il n’encourt rien. Si un juge lui prescrit de s’y rendre, il est tenu de le faire. 

Héroïne, opium et amphétamines 

Voisin de l’Afghanistan, un des plus importants producteurs d’opium, d’héroïne et d’amphétamine au monde, l’Iran est à la fois un marché de choix pour ces produits et une étape dans leur route vers l’Europe. 

Chaque année, la police iranienne saisit jusqu'à 800 tonnes de narcotiques, des montants inégalés ailleurs dans le monde. Ces narcotiques n’en restent pas moins très bon marché en Iran. Selon les statistiques officielles, environ 4 millions d’Iraniens (soit 3,3 % de la population), ont des problèmes de dépendance divers, l’alcool, officiellement interdit, n’étant pas pris en compte dans ces calculs. Avec la crise économique violente que traverse le pays, les prévisions des experts sur l’évolution de la consommation sont pessimistes. 

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Violences, suicide et addictions : une crise économique sans précédent plonge la société iranienne dans les abîmes

Depuis 1997, les consommateurs de drogues ne risquent plus la peine de mort en Iran. Ce n'est pas le cas pour les trafiquants, qui s’exposent à la peine capitale à partir de 2 kilos d’héroïne et de 3 kilos de drogues synthétique. Selon plusieurs ONG de défense des droit de l’Homme, des centaines de personnes ont été exécutées ces trois dernières décennies pour trafic de drogue.