Liban

Liban : après l'incendie d'un camp de réfugiés, "un risque de stress de post-traumatique" chez des victimes

Le camp de Bhannine pour les réfugiés syriens, au lendemain de l'incendie criminel, réduit totalement en cendres.
Le camp de Bhannine pour les réfugiés syriens, au lendemain de l'incendie criminel, réduit totalement en cendres. © Réseaux sociaux.

Près de 100 tentes ont été réduites en cendres, après qu’un incendie volontaire a ravagé un camp de réfugiés syriens, fin décembre, dans le nord du Liban. Près de 600 personnes se sont retrouvées sans abri. Pour nos Observateurs, la vague de violences envers les réfugiés syriens au Liban ne fera qu’empirer avec la crise économique que traverse le pays et la pandémie de Covid-19.

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Les flammes ont ravagé le camp n°9 de Bhannine dans le district de Minieh, dans le nord du Liban, le soir du 26 décembre. Au total, 560 personnes y vivaient, dont 95 familles. Au moins 400 réfugiés, dépouillés de leurs affaires et de leurs papiers d'identité, ont dû fuir le camp, devenu un amas de boue et de cendres.

L'Agence nationale de l'information (NNA) a rapporté qu'au moins trois personnes ont été blessées, le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations Unies (HCR) compte pour sa part au moins quatre blessés, qui ont été transportés à l'hôpital.

Incendie criminel dans le camp de Bhannine, à Al Minnieh dans le nord du Liban.
Incendie criminel dans le camp de Bhannine, à Al Minnieh dans le nord du Liban. © Observateurs

Compilations de plusieurs vidéos d'angles différents montrant l'étendue des flammes dans le camp. 

À l'origine du feu, un différend opposant un employeur issu d'une puissante famille de Minieh à des travailleurs du bâtiment syriens. Ces derniers réclament deux mois de salaire non perçus. La tension est montée entre les membres de la famille et les employés, puis, le soir même, un groupe de jeunes hommes a mis le feu au camp de réfugiés, vieux de 10 ans.

Cette vidéo diffusée en direct le soir du 26 décembre, montre les flammes qui ravagent le camp de Minieh. 

 

“J'ai vendu une bague de ma mère pour trouver un logement”

La rédaction des Observateurs France 24 a contacté des réfugiés du camp de Minieh, qui ont préféré garder l'anonymat pour leur sécurité. L'un d'eux, qui a fui la Syrie en 2010, raconte : 

Dans la soirée, vers 19 h, cinq jeunes hommes se sont présentés au camp et ont tiré des coups en l'air, en criant “Sortez ! On va mettre le feu !”. Vers 19 h 30 on a entendu : “Sortez des tentes ! Un Libanais met le feu [au camp] !” Lorsque nous sommes sortis, le feu avait largement gagné le camp, c'était impressionnant. 

Des mères de famille ont demandé aux jeunes hommes du camp de ne pas le quitter par l'estrade [une partie inoccupée donnant sur le trottoir, NDLR] mais d'escalader les murs autour du terrain pour échapper à d'éventuelles violences physiques des assaillants.

Des réfugiés tentent de créer une brèche dans un mur entourant le terrain du camp afin de s'en échapper.  

Les pompiers sont restés environs deux heures pour venir à bout de l'incendie, entre temps, presque tous les occupants du camp, ma famille et moi compris, ont passé la nuit sur l'estrade du terrain car le même groupe d'assaillants avait fermé au préalable les deux accès principaux du camp, même aux piétons, ce qui rendait l'évacuation très difficile, surtout avec le chaos régnant ce soir-là.

 

Des bombonnes de gaz ont éclaté après le déclenchement de l'incendie volontaire dans le camp, causant encore plus de dégâts.

Nous sommes revenus le lendemain sur place, mais aucune de nos affaires et notre mobilier n'avaient survécu au feu. La plupart des réfugiés du camp sont partis dans un autre camp à Bhannine dans le district de Minieh, car n'importe quel Syrien vivant au Liban connaît heureusement d'autres syriens émigrés et qui peuvent lui apporter de l'aide. Avec ma mère et mon frère, nous avons pu louer un petit appartement, j'ai dû vendre une bague de ma mère pour obtenir un peu d'argent.

État du camp, réduit en boue en en cendres, deux jours après l'incendie volontaire.  

 

“Les victimes ont besoin d'une réhabilitation psychologique d'urgence”

Le 28 décembre, deux jours après le drame, les Forces armées libanaises ont arrêté six suspects, libanais et syriens, dans le cadre de l'enquête ouverte au sujet de l'incendie, et ont saisi des armes à feu et des munitions chez d'autres suspects. L'enquête est toujours en cours début janvier, mais ça ne doit pas être la priorité des autorités libanaises, estime Amin Kazkaz, directeur exécutif de l'ONG Syrian Center for Refugees Assistance, qui aide les réfugiés et déplacés syriens en Turquie, Jordanie, Égypte et Liban.

Les premières associations sont intervenues immédiatement, en donnant des cartons de nourriture, des couvertures et de l'argent aux victimes, puis ont fourni des bouts de bois dans le but de reconstruire leur camp en cendres. Mais les autorités locales et les habitants de Minieh ont refusé. Donc, les réfugiés ont été transportés vers d'autres emplacements et camps dans le nord du Liban.

Une association sunnite est allée constater l'étendue des dégâts et apporter de l'aide aux réfugiés.  

Nous appelons le HCR à aider en priorité les personnes ayant perdu leurs papiers, leurs cartes de réfugiés et leurs cartes bancaires. Nous travaillons avec des collaborateurs non-gouvernementaux du HCR à Tripoli (à 85 km au nord de Beyrouth) afin de fournir ces papiers aux victimes.

Mais la crise économique et la pandémie du Covid-19 entravent les opérations dont devraient bénéficier les déplacés, puisque le Liban se remet en confinement total ce 7 janvier, et donc les administrations travailleront au ralenti. Notre priorité est d'apporter le soutien psychologique nécessaire aux déplacés, en particulier les mineurs. Avoir vécu cette tragédie a provoqué un syndrome post-traumatique alarmant chez les victimes qui ont déjà fui la guerre en Syrie, ils ont donc besoin d'une aide psychologique d'urgence.

Hausse des tensions sur fond de crise économique et sanitaire 

Amin Kazkaz craint une montée en continu des actes de violence envers les Syriens au Liban : 

Depuis le dernier flux de déplacés et réfugiés syriens au Liban, le problème humanitaire persiste et prend plus d'ampleur. Après l'incident à Bécharré [le 21 novembre 2020, des populations syriennes ont été chassées de chez elles à Bécharré après le meurtre d'un Libanais par un Syrien, NDLR] et le viol d'un enfant syrien par trois hommes libanais, les réfugiés feront face à encore plus de contraintes administratives et populaires dans les prochains mois.

Une cagnotte a été lancée pour venir en aide aux réfugiés du camp de Bhannine. 

Le Liban connaît une violente crise économique depuis plus d'un an qui aggrave les tensions entre la population libanaise et les réfugiés, de même que les contraintes liées à la pandémie de Covid-19. En 2021, plus d'1,5 million de Syriens vivent sur le sol libanais, dont près d'un million sont inscrits auprès du HCR comme réfugiés de guerre.