Iran

Iran : un influenceur se met en scène avec crânes et poteries dans un site archéologique inexploré

Soheil Taghav un influenceur  iranien, a cru bon d’entretenir sur popularité sur Instagram en s’affichant avec crânes, os et bouts de poteries sur le site archéologique de Tasuki
Soheil Taghav un influenceur iranien, a cru bon d’entretenir sur popularité sur Instagram en s’affichant avec crânes, os et bouts de poteries sur le site archéologique de Tasuki © .

Le 5 décembre, Soheil Taghavi a cru bon d'entretenir sa popularité sur Instagram en s’affichant avec crânes, os et morceaux de poteries sur le site archéologique encore inexploré de Tasuki, situé dans la province iranienne du Sistan-et-Balouchistan (sud-est). Ces images ont choqué en Iran, à commencer par les férus d’histoire et d'archéologie. Notre Observateur explique que déplacer le moindre objet sur un site de ce genre peut entraver sérieusement les fouilles futures et annihiler des informations capitales sur le passé des lieux.

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Sur Instagram, Soheil Taghavi se présente comme un guide touristique, ce qui lui vaut d'être suivi par 29 000 personnes. Dans les vidéos qu'il a postées de son passage sur le site de Tasuki, on voit l'influenceur en train de creuser pour attraper et manipuler des crânes, des ossements, le tout en prenant la pose devant la caméra. “J'ai rassemblé les éléments les mieux préservés pour vous”, dit-il notamment. "Maintenant, c'est le moment de partager ma page et permettre à vos amis d'admirer ces trucs cools” ajoute le jeune homme, tout sourire.  

 

“Un voyage à des milliers d’années d’aujourd’hui”
“Un voyage à des milliers d’années d’aujourd’hui” © .

Le site de Tasuki n'a pas encore été exploré par les archéologues, mais selon certaines estimations, on y trouve des traces de vie remontant à environ 4 000 ans avant Jésus-Christ.

“Le simple fait de toucher ces éléments à mains nues peut les endommager”

Fatemeh Aliasghar est un journaliste iranien, expert des sites archéologiques.

Bien que ce site a été inscrit au registre national des sites historiques, il n'a pas encore été fouillé et reste complètement vierge. 

 

“J’ai rassemblé quelques poteries que j’ai trouvées, regardez et appréciez” , avait écrit Taghavi dans cette publication.
“J’ai rassemblé quelques poteries que j’ai trouvées, regardez et appréciez” , avait écrit Taghavi dans cette publication. © .

Il se trouve à 24 km de Shahr-e Sukhteh un site historique classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, donc on peut imaginer que ceux qui vivaient là avaient des pratiques et mode de vie sans doute proches. Shahr-e-Sukhteh date de 3 200 avant Jésus Christ. Mais il est aussi possible que ceux qui vivaient à Tasuki constituent une culture encore inconnue aujourd'hui. Dans tous les cas, on parle d'un site archéologique important.

D'autant plus que ce site est situé dans une zone assez isolée, loin des villes et de totue activité humaine, ce qui laisse penser qu'il est bien préservé. D'ailleurs on voit dans les images de Taghavi qu'il manipule des crânes bien conservés, des os et des poteries également, il y a donc ici des informations cruciales pour comprendre ceux qui ont vécu là. 

Taghavi a pris des os, des crânes, les a déplacés, or ce genre de manipulations d'éléments fragiles nécessite des outils spécifiques et d'être qualifié pour éviter de causer des dégâts. Même le simple fait de toucher ces éléments à mains nues peut les endommager. Il a ensuite déplacé ces éléments, et les a mis là où il voulait pour faire ses images. Or la localisation précise de chaque os, chaque poterie, c'est une information importante, qui a été détruite par ces gestes inconscients. 

“J’ai rassemblé les éléments les mieux préservés pour vous”. "Maintenant, c’est le moment de partager ma page et permettre à vos amis d’admirer ces trucs cools” écrit ici Soheil Taghavi.
“J’ai rassemblé les éléments les mieux préservés pour vous”. "Maintenant, c’est le moment de partager ma page et permettre à vos amis d’admirer ces trucs cools” écrit ici Soheil Taghavi. © .

Lorsque les archéologues trouvent des éléments de poteries, ils peuvent les rassembler, puis essayer de les assembler, éventuellement reconstituer un objet, mais lorsque ces éléments sont éparpillés n'importe comment, le puzzle devient impossible à reconstituer.

“Les fouilles illégales, en Iran, c'est la norme”

Taghavi rassemble des morceaux de poterie en disant “jouons avec et reconstituons-les”  alors que ces éléments peuvent provenir de différents objets, qui peuvent dater de siècles différents, peut-être même de différents peuples qui ont vécu sur ce site à travers le temps. 

Tous ces dégâts pour gagner des abonnés, c'est comme un crime contre l'humanité à mes yeux. 

Ces images sont aussi révélatrices du peu d'encadrement dont bénéficient les sites archéologiques en Iran. La plupart d'entre eux n'ont pas de gardiens, même ceux qui sont qui les plus connus n'ont que deux ou trois personnes pour surveiller des dizaines de kilomètres carrés. Les fouilles illégales, en Iran, c'est la norme. Et l'Organisation pour le patrimoine culturel, l'artisanat et le tourisme, qui est chargée de leur préservation et leur sécurité ne signale pas la plupart de ces fouilles, pour se sauver la face. C'est exactement ce qui s'est passé avec Taghavi : ils n'ont même pas engagé la moindre poursuite contre lui pour cacher leur incompétence

“ C’est vraiment un crâne humain, montez le son !” écrit ici Taghavi.
“ C’est vraiment un crâne humain, montez le son !” écrit ici Taghavi. © .

Face au tollé, Soheil Taghavi a finalement effacé toutes ses vidéos, et publié une vidéo d'excuses : "Je m'excuse sincèrement, tout ce que je voulais c'était montrer les beautés du Sistan-et-Balouchistan" dit-il notamment. Il a également remercié quelques officiels locaux de l'Organisation pour le patrimoine culturel, l'artisanat et le tourisme. Alireza Jalalzaei, responsable de l'antenne de cette organisation au Sistan-et-Balouchistan, a assuré,  le 7 décembre, avoir adressé un avertissement à  Soheil Taghavi. Selon plusieurs de nos Observateurs, le comportement de Soheil Taghavi est passible de 10 ans de prison et l'équivalent de plusieurs centaines d'euros d'amende.  

L'influenceur n'en est pas à sa première : en 2018, il avait recouvert de poudre de couleur le sol d'un site géologique sur l'île de Hengam dans le golfe Persique, en organisant une fête inspirée de la fête des couleurs en Inde. 

Les dommages causés sur une plage de l’île de Hengam en 2018 par Soheil Taghavi.
Les dommages causés sur une plage de l’île de Hengam en 2018 par Soheil Taghavi. © .

Le site voisin de Tasuki, Shahr-e-Sukhteh date de l'âge de bronze, et est classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2014. Il regroupe entre 25 000 et 40 000 tombes. On y a découvert le plus ancien globe oculaire artificiel, le plus ancien jeu de backgammon, ou les plus anciennes graines de carvi. Un crâne humain avait révélé les prémices de la chirurgie, et un gobelet en terre que les archéologues considèrent comme le plus ancien exemple d'animation dessinée.