"Le colonialisme n'était pas sa faute" : dans le Commonwealth, nos Observateurs réagissent au décès d'Elizabeth II

Le Canada fait partie des pays du Commonwealth où Elizabeth s'est le plus rendue tout au long de sa vie : au moins 27 fois, selon le Daily Telegraph. Ici, le 18 octobre 1951, accompagnée du prince Philip, la princesse reçoit un cadeau d'un chef amérindien et de sa femme, lors du Stampede de Calgary, en Alberta, un festival qui célèbre l'esprit western depuis le début du XXe siècle.
Le Canada fait partie des pays du Commonwealth où Elizabeth s'est le plus rendue tout au long de sa vie : au moins 27 fois, selon le Daily Telegraph. Ici, le 18 octobre 1951, accompagnée du prince Philip, la princesse reçoit un cadeau d'un chef amérindien et de sa femme, lors du Stampede de Calgary, en Alberta, un festival qui célèbre l'esprit western depuis le début du XXe siècle. © AP

Alors que le décès d’Elizabeth II suscite une vague d’émotion dans le monde entier, nos Observateurs des pays du Commonwealth, autrefois des colonies britanniques, font eux part de réactions mitigées. Si beaucoup affirment que la reine n'était pas au cœur de leurs préoccupations, sa mort a néanmoins fait resurgir des sentiments qui perdurent des décennies après la fin de l'Empire britannique.

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Fidji : "Il y a beaucoup de respect pour elle ici"

Les Fidji, un archipel dans le Pacifique Sud, ont été une colonie britannique de 1874 jusqu'à leur indépendance en 1970. Le monarque britannique en est le chef de l'État. Antoine N'Yeurt, biologiste marin à l'Université du Pacifique Sud, estime que la reine restera dans les mémoires.

Les Fidji sont un pays du Commonwealth et, jusqu'à il y a quelques années seulement, la reine figurait sur nos billets de banque et nos pièces de monnaie. Il y a donc un lien très fort entre les Fidji et la monarchie britannique.

C'est la fin d'une époque. Elle était reine depuis que je suis né. La plupart des Fidjiens vivant aujourd'hui sont nés après son accession au trône. Il y a un sentiment de perte et de changement d'époque, car elle donnait un sentiment de constance. Elle était toujours là, comme un élément permanent. Il est difficile aujourd'hui d'imaginer un monde sans la reine. Il est maintenant temps d'accepter le roi Charles III.

La reine est venue en 1953 lors d'une tournée, quelques mois après son couronnement. Il y avait beaucoup d'excitation ici quand elle est venue. Sa mort sera un grand choc, surtout pour les personnes âgées. Il y a beaucoup de respect pour elle ici aux Fidji.

Nigeria : "Le colonialisme n'était pas la faute de la reine"

Le Nigeria a été une colonie britannique du milieu du XIXe siècle jusqu'à son indépendance en 1960. Elizabeth II a été reine du Nigéria pendant trois ans, jusqu'à l'abolition de l'éphémère monarchie nigériane en 1963, et l'institution d’un régime présidentiel.

Kingsley Odion, diplômé en psychologie dans la capitale nigériane Abuja, affirme que nombre de ses compatriotes ont des sentiments mitigés à l'égard de la reine.

Beaucoup de Nigérians pensent que le règne de la reine Elizabeth nous a apporté beaucoup de mauvaises choses : notre religion et notre culture ont été fortement influencées, positivement et négativement, par le colonialisme britannique. Cela a provoqué beaucoup de ressentiment : les gens pensent que le pouvoir britannique n'avait aucun respect pour la culture nigériane ou la diversité ethnique.

Les Britanniques sont arrivés en Afrique et ont balayé notre mode de vie du revers de la main. Beaucoup de Nigérians, dont moi-même, regrettent cela. Mais le colonialisme n'était pas la faute de la reine. Ce sentiment n'est pas envers la reine, mais envers la Grande-Bretagne, le pays qui a colonisé le Nigeria. Il ne s'agit pas de la reine, mais de l'ensemble du système britannique.

Il ne faut pas oublier que le Nigeria a obtenu son indépendance sous son règne. Je pense qu'il n'y aurait pas eu de Nigeria indépendant sans son règne.

Sur Internet, de nombreux Nigérians ont fait le lien entre la reine et la colonisation du Nigeria par la Grande-Bretagne qui a duré un siècle. D'autres ont fait référence aux tensions qui ont conduit le prince Harry et son épouse noire américaine Meghan Markle à se retirer de leurs fonctions royales en 2020. Meghan Markle a déclaré à la journaliste Oprah Winfrey que la famille ne l'avait pas suffisamment défendue contre les critiques racistes dans la presse. Elle a également déclaré qu'un membre anonyme de la famille royale s'était inquiété du fait que l'enfant du prince pourrait avoir un teint "foncé".

 

 

Cameroun : "Pourquoi se sentir mal que la reine soit morte ?"

Lesley Bongajum, une entrepreneure de Buea, au Cameroun, était en visite au Royaume-Uni au moment du décès de la reine. Le Cameroun a été colonisé par l'Allemagne, puis divisé entre la France et la Grande-Bretagne. C'est l'un des deux seuls membres du Commonwealth que la reine n'a pas visité au cours de ses 70 ans de règne.

J'étais dans une église de Southwark pour le lancement d'un livre sur les entrepreneurs africains lorsque nous avons appris la nouvelle. Le lancement du livre était sur le point de commencer lorsque le curé est entré et a annoncé : "La reine est morte." J'ai d'abord été contrarié que le lancement du livre soit annulé. Mais ensuite, j'ai regardé autour de l'église et j'ai vu les bougies allumées pour la reine, et je me suis sentie mal. Je me suis souvenu que je suis bénéficiaire d'une bourse du gouvernement britannique. Et il y a quelques mois à peine, nous célébrions son jubilé chez nous, au Cameroun.

Aujourd'hui, j'ai exprimé mes profondes condoléances à mes amis camerounais. L'un de mes amis m'a dit "Pourquoi as-tu de la peine ? Pourquoi devrais-tu te sentir mal que la reine soit morte ? Ce sont les gens qui ont causé tous les problèmes au Cameroun, comme la crise anglophone et la guerre civile entre les Camerounais francophones et anglophones."

Les anglophones du Cameroun se soucient davantage de la reine que les francophones. La reine représente beaucoup pour les Camerounais anglophones, surtout en matière de culture. Pendant le jubilé, les mères anglophones disaient à leurs filles d'apprendre à bien s'habiller comme les souverains britanniques.

 

À Douala, Muller Nandou Tenkeu, entrepreneur dans le milieu du charbon écologique créé à partir de matière recyclée, explique avoir constaté un certain intérêt suite à l'annonce du décès de la reine Elizabeth II.

La reine était très appréciée ici dans la région de Douala. Deux régions du Cameroun sont anglophones et font d'ailleurs allégeance à la couronne britannique, et c'est pour cette raison que le Cameroun fait partie du Commonwealth [depuis 1995, NDLR]. La couverture médiatique du décès de la reine, très présente dans les tabloïds ici, m'a rendu davantage sensible à cette situation.

Si je veux être un peu critique, je dirais qu'elle n'a pas assez fait pour les réfugiés au Cameroun, Nigeria, Liberia, Soudan ou Ethiopie, et ce malgré sa fortune colossale. Ces pays dont membres du "Commonwealth". Or, "wealth" signifie "richesse". Mais force est de constater que ce n'était pas le cas pour plusieurs pays...

 

Canada : "Envers les peuples indigènes, il n'y a pas toujours eu que des aspects positifs"

Kyra Kilabuk est une activiste inuite qui vit à Iqaluit et documente la vie de sa communauté, notamment sur TikTok.

La nouvelle de la mort de la reine me laisse un sentiment un peu mitigé, dans un sens. Bien sûr, lorsqu'on entend parler de la mort de quelqu'un, on ressent de la tristesse dans un moment aussi difficile. Je compatis avec sa famille et avec ceux qui étaient proches d'elle et je leur envoie mon amour.

Pour moi, la mort de la reine est un moment charnière où le changement viendra. Quand on regarde la façon dont elle a vécu sa vie de reine, plus particulièrement envers les peuples indigènes, il n'y a pas toujours eu que des aspects positifs. Néanmoins, c'est un moment triste, qui, je l'espère, apportera le changement nécessaire et rapprochera les familles.