Quelle est l’histoire derrière cette photo “prise au bon moment” d’un Casque bleu de l’ONU ?

Cette photo montrant un casque bleu posant devant une pancarte formant la phrase "Pas impliqué pour la paix" n'a rien du hasard.
Cette photo montrant un casque bleu posant devant une pancarte formant la phrase "Pas impliqué pour la paix" n'a rien du hasard. © Chad Henning / FCB Cape Town pour Die Burger

"C’est la photo prise au moment parfait", s’exclament souvent ceux qui la partagent régulièrement depuis une dizaine d’années : un soldat, avec l’inscription “UN” – pour Nations unies – sur son casque bleu, déforme le sens d’une pancarte promouvant l’action de l’ONU pour la paix, située juste à côté de lui. Ce cliché est en réalité une campagne de publicité qui ne doit rien au hasard, datant de 2007 pour un journal sud-africain. Son photographe en explique les dessous.

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Sur la pancarte, on peut lire en anglais, avec le logo de l’ONU : "Impliquée pour la paix". Mais avec le “UN” du casque du soldat, le sens de la phrase change : on obtient “uninvolved in peace”, soit un message qui consisterait, au contraire, à dire que l’ONU n’est “pas impliquée pour la paix”.

Depuis une dizaine d'années, cette photo est régulièrement associée à plusieurs conflits où certains estiment que les Nations unies ne protègent pas suffisamment les citoyens. La photo a notamment été partagée par un internaute birman, qui a évoqué en mars la “meilleure coïncidence possible”, par un autre utilisateur comme illustration du conflit israélo-palestinien en mai dernier ou encore ici, en 2012, par un compte affirmant que l’ONU n’est "pas impliquée en Afrique".

Le 26 mai dernier, elle a été partagée sans légende sur Twitter et relayée plus de 780 fois, notamment par des comptes associant la photo au hashtag #FreePalestine (“Palestine libre”). 

En faisant une recherche d’image inversée (voir ici comment procéder), on retrouve une version plus large de cette photo avec un détail en bas à droite qui n’est pas présent dans les versions initiales : un logo représentant un journal sur lequel on peut lire "Die Burger", et la phrase "Get talking" signifiant "Parlez-en". On découvre également que la phrase initiale est "Uninvolved in Africa" (pas impliqué en Afrique en français) et pas "Uninvolved in Peace" (pas impliqué pour la paix en français).

Capture d'écran de la campagne initiale photographiée par Chad Henning pour  FCB Cape Town en Afrique du Sud.
Capture d'écran de la campagne initiale photographiée par Chad Henning pour FCB Cape Town en Afrique du Sud. © Flick Peter Casier / Chad Henning pour FCB Cape Town

L’image est en fait une campagne publicitaire pour le journal quotidien sud-africain "Die Burger" en langue afrikaans, publiée en décembre 2007. La photo a été réalisée par le Sud-africain Chad Henning pour l’agence FCB Cape Town, sous la houlette du directeur artistique Anthony de Klerk.

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté le photographe Chad Henning pour en savoir plus sur l’esprit de la campagne publicitaire.

"Le brief original était de concevoir une campagne autour des questions d'actualité destinées à stimuler le débat. Il s’agit bien entendu de mises en scène pour ressembler à une photo journalistique. D’où le slogan "Praat saam" en afrikaans, qui signifie "Parlons-en".

Chad Henning a notamment communiqué à notre rédaction d’autres exemples de la même campagne où l’on voit, par exemple, des soldats qui installent un puits de pétrole parodiant la célèbre photo des soldats hissant le drapeau américain sur l’île japonaise d’Iwo Jima, ou encore des rebelles africains qui posent sur une proue de bateau comme dans le film "Titanic", comme si ces derniers étaient libres de faire ce qu’ils voulaient.

La photo parodiant la scène d’Iwo Jima et celle du Casque bleu ont d’ailleurs remporté en 2008 le "Epica Award" récompensant la campagne la plus créative.

Chad Henning ajoute cependant :

Il faut bien imaginer que quand la photo a été prise, on était en dehors de toute logique des réseaux sociaux, et qu’on ne pensait pas à des détournements potentiels. Mais c’est vrai qu’à l’époque, la perception était déjà que l’ONU s'impliquait peu là où il y avait peu d’argent, notamment en Afrique. Il y avait évidemment un petit côté provocateur à cette campagne. 

D’un côté, si aujourd’hui en 2021, les gens partagent cette photo en pensant que c’est réel, je me dis que j'ai fait mon travail correctement. Mais d’un autre côté, cela ne m’enchante pas de voir que la photo a été modifiée [le mot "Africa" remplacé par "Peace" dans la version manipulée, NDLR], et surtout, il est impossible pour moi de monétiser ces contenus. Il est certain que l’argent que j’ai reçu pour cette campagne à l’époque ne compense absolument pas toutes les utilisations sans droit d’auteur.