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Cette vidéo montre-t-elle des "enfants" sur le front de la guerre en Ukraine ?

Cette vidéo prétendant montrer des "enfants" combattant dans les forces armées ukrainiennes est trompeuse.
Cette vidéo prétendant montrer des "enfants" combattant dans les forces armées ukrainiennes est trompeuse. © Observateurs

Depuis le 8 novembre 2022, des comptes affirment que des "enfants" sont envoyés sur le front par l’Ukraine. Ils s’appuient sur une vidéo montrant trois personnes en uniforme militaire. Cette vidéo ne peut constituer une preuve de telles allégations. Il est possible d’identifier deux des trois "soldats", qui ont en fait 23 et 25 ans. Contactée par la rédaction de France 24, l’ONG Amnesty International a fait savoir qu’elle "n'avait pas eu connaissance de cas documentés d'enfants soldats dans l'armée ukrainienne".

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La vérification en bref

  • Une vidéo, partagée en novembre 2022 et relayée à nouveau depuis le 7 janvier 2023, est utilisée pour affirmer que des "enfants" combattent dans l’armée ukrainienne.
  • Ces images étaient aussi utilisées dans le cadre d’un sujet vidéo publié en novembre par le média russe Ura.ru, dans lequel un combattant russe déclarait que des jeunes "de 14 à 16 ans" combattaient dans les forces ukrainiennes.
  • Sur les trois personnes apparaissant sur la vidéo, deux ont pu être identifiées. L’une est une ambulancière de 23 ans et l’autre un soldat de 25 ans, toutes deux volontaires. Leur implication dans le conflit actuel ne constitue donc pas une violation de la loi ukrainienne, qui fixe à 18 ans l’âge minimal de conscription.
  • Contacté par la rédaction de France 24, l’ONG Amnesty International a fait savoir qu’elle "n'avait pas eu connaissance de cas documentés d'enfants soldats dans l'armée ukrainienne".

 

Le détail de la vérification

Trois personnes en uniforme militaire, munis de gilets pare-balles et de casques, et jeunes d’apparence. C’est ce que montre une vidéo partagée dernièrement sur les réseaux sociaux.

"Voici les 'soldats' que Zelensky envoie au front. Des enfants. Et l’Europe et les États-Unis soutiennent cela", peut-on lire en accompagnement de la vidéo dans ce tweet en français du 7 janvier 2023, partagé plus de 350 fois.

Pour cette autre utilisatrice de Twitter, "la Convention internationale des droits de l'enfant" aurait même "dénoncé l’implication" de ces enfants dans la guerre en Ukraine.

La vidéo avait déjà été partagée dans un tweet en anglais du 8 novembre 2022 qui affiche près de 1 300 retweets. "Ce ne sont que des enfants ! Ukraine, pourquoi faites-vous cela à votre peuple ? Ces enfants devraient être au lycée ou à l'université ! Enlevez-les des lignes de front !", est-il écrit.

Captures d'écran d'une publication du 7 janvier 2023 partageant ces vidéos.
Captures d'écran d'une publication du 7 janvier 2023 partageant ces vidéos. © Observateurs

Des images utilisées dans le reportage d’un média russe

Certaines de ces séquences avaient par ailleurs été utilisées pour illustrer un sujet vidéo de la chaîne Ura.ru, comme on peut le lire sur le site du projet ukrainien de vérification Stopfake.org. Cette vidéo n’est plus disponible sur le site du média russe, mais une archive du 15 novembre de ce site permet d’accéder au contenu de l’interview réalisée.

Un soldat de la 3e Brigade spéciale des gardes séparés de la direction principale de l'état-major général des forces armées de la Fédération de Russie y déclarait ainsi : "On remarque que des jeunes sont apparus. Ils ont entre 14 et 16 ans (...). Les jeunes sont apparus il y a environ deux mois, je pense, en raison du fait qu'à l'âge de 14 ans, le cerveau se prête facilement au lavage de cerveau. Et à en juger par la façon dont nous nous sommes battus à l'époque, ils étaient sous l’effet d’une sorte de drogue."

Le contenu de l’interview est également disponible dans cet article de Riafan.ru, une agence de presse russe qualifiée d’"usine à trolls financée par le Kremlin" par Conspiracy Watch.

Le sujet vidéo peut quant à lui être visionné sur le réseau social russe VKontakte, sur cette chaîne YouTube, dans ce canal Telegram ou sur Twitter.

Mais les trois combattants apparaissant sur la vidéo sont-ils bien des "enfants" ou des "adolescents", comme le prétendent ces publications ?

Une ambulancière de 23 ans

Pour déterminer l’âge de ces "soldats", il faut tout d’abord retrouver l’origine de ces vidéos.

Comme expliqué dans cet article de Stopfake.org, la première séquence a été publiée sur Tiktok en octobre 2022 sur le compte de @callname_chaika.

Capture d'écran d'une vidéo publiée le 5 octobre 2022 et utilisée dans les récentes publications affirmant que des "enfants" combattent dans les forces armées ukrainiennes.
Capture d'écran d'une vidéo publiée le 5 octobre 2022 et utilisée dans les récentes publications affirmant que des "enfants" combattent dans les forces armées ukrainiennes. © Observateurs

Contactée par la chaîne de télévision ukrainienne STB, la soldate en question, prénommée Elizabeth, a expliqué qu’elle était ambulancière dans la Légion internationale et qu’elle avait "23 ans, et pas 14".

Également interrogés, ses parents ont fait savoir qu’elle avait obtenu deux diplômes dans l’enseignement supérieur avant le début du conflit et qu’elle avait délibérément décidé d’aller défendre son pays quand la guerre a éclaté.

Capture d'écran de l'émission réalisée par la chaîne de télévision ukrainienne STB, dans laquelle l'ambulancière est interrogée et explique qu'elle a 23 ans.
Capture d'écran de l'émission réalisée par la chaîne de télévision ukrainienne STB, dans laquelle l'ambulancière est interrogée et explique qu'elle a 23 ans. © Observateurs

Un soldat de 25 ans dans la deuxième séquence

L’origine de la deuxième séquence présente dans la vidéo peut être retrouvée en entrant dans le moteur de recherche de TikTok le mot-clé "#ЗСУ" (l’abréviation des forces armées ukrainiennes), comme expliqué par les journalistes de Stopfake.org. Ce hashtag est fréquemment utilisé par les militaires ukrainiens.

La séquence a été publiée le 23 septembre 2022 sur le compte TikTok @andreyalesya.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le propriétaire du compte, Andrew Sidis, a fait savoir qu’il avait 25 ans au moment où il a publié la vidéo. Il a expliqué qu’il s’était engagé volontairement dans les forces armées ukrainiennes le 24 février 2022, jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Capture d'écran de la vidéo publiée sur TikTok le 23 septembre 2022 et partagée dans les récentes publications affirmant que des "enfants" combattent en Ukraine.
Capture d'écran de la vidéo publiée sur TikTok le 23 septembre 2022 et partagée dans les récentes publications affirmant que des "enfants" combattent en Ukraine. © Observateurs

Sur des vidéos où son visage est visible en intégralité, le caractère juvénile de son visage est bien moins évident, et donc bien moins trompeur que dans la vidéo partagée dans les récentes publications.

Sur cette autre vidéo d'Andrew Sitis, le caractère juvénile de son visage est bien moins évident.
Sur cette autre vidéo d'Andrew Sitis, le caractère juvénile de son visage est bien moins évident. © Observateurs

Quant à la dernière vidéo, la rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas été en mesure d’identifier la personne qui y apparaît.

En revanche, la vidéo est ancienne. On la retrouve sur la chaîne YouTube Dailyukraine, où elle a été publiée le 25 mai 2022. Elle ne peut donc en tout cas pas appuyer la thèse d’une récente mobilisation des enfants dans le conflit en Ukraine.

"Aucune connaissance de cas documentés d'enfants soldats dans l'armée ukrainienne"

L’inclusion d’enfants dans les forces armées contredit la législation ukrainienne.

Selon l’article 15 de la loi sur le service militaire, celui-ci s’applique aux "citoyens ukrainiens de sexe masculin qui sont aptes à cela en termes de santé, qui ont atteint l'âge de 18 ans le jour de leur envoi dans des unités militaires, et [aux] personnes qui n'ont pas atteint l'âge de 27 ans et n'ont pas le droit à l'exemption ou à l'ajournement".

Aucune étude documentée n’a à ce jour appuyé les allégations de présence d’enfants ukrainiens sur le front.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Denis Krivosheev, directeur régional adjoint chargé de la recherche pour l'Europe de l'Est et l'Asie centrale à Amnesty International, a déclaré : "Amnesty International n'a pas eu connaissance de cas documentés d'enfants soldats dans l'armée ukrainienne."

Un narratif redondant basé sur des allégations non sourcées

L’affirmation selon laquelle des enfants seraient envoyés sur le front par l’Ukraine revient régulièrement sur les comptes prorusses.

Récemment, cette rhétorique a notamment été alimentée par une interview donnée par Douglas Macgregor à Andrew Peter Napolitano, ancien analyste pour la chaîne de télévision américaine conservatrice Fox News.

Dans cette publication partagée plus de 400 fois, un utilisateur de Twitter affirme que "Douglas Macgregor a dit que les Ukrainiens forcent des adolescents à aller sur le front".
Dans cette publication partagée plus de 400 fois, un utilisateur de Twitter affirme que "Douglas Macgregor a dit que les Ukrainiens forcent des adolescents à aller sur le front". © Observateurs

Douglas Macgregor, ancien militaire américain et contributeur à Fox News, dont les positions prorusses ont fait controverse, y déclarait : "Ils envoient des groupes de presse à travers Kiev et d'autres villes et boîtes de nuit pour voir s'ils peuvent trouver des jeunes hommes qui pourraient s'y trouver et les presser ensuite pour les faire servir." Il ne donnait cependant aucune preuve de telles allégations.

En avril, une capture d’écran d’un prétendu tweet de CNN avait été partagée sur les réseaux sociaux. "Alors que les combats s'intensifient dans l’est de l’Ukraine, de courageux enfants s'engagent pour combattre l'envahisseur russe", pouvait-on y lire.

Ce tweet n’avait en fait pas été publié par la chaîne de télévision américaine, comme l’avait expliqué Reuters Fact-check.

Capture d'écran d'une publication du 14 avril 2022 partageant un faux tweet de CNN.
Capture d'écran d'une publication du 14 avril 2022 partageant un faux tweet de CNN. © Observateurs