Fausses promesses et agents véreux : comment les universités de Chypre Nord arnaquent les étudiants africains

Un étudiant camerounais filme ses diplômes (à gauche). Un agent de recrutement et un responsable universitaire de Chypre Nord posent ensemble (en haut à droite). Publication d'un agent (en bas à droite) qui propose également de faire passer les étudiants de Chypre Nord à la République de Chypre, membre de l'Union européenne.
Un étudiant camerounais filme ses diplômes (à gauche). Un agent de recrutement et un responsable universitaire de Chypre Nord posent ensemble (en haut à droite). Publication d'un agent (en bas à droite) qui propose également de faire passer les étudiants de Chypre Nord à la République de Chypre, membre de l'Union européenne. © Observateurs / D.R

Ils rêvent d’obtenir un diplôme "européen", voire d’en profiter pour gagner l’Union européenne : des étudiants, majoritairement africains, déboursent des milliers d’euros pour étudier dans une université de Chypre du Nord, un État autoproclamé, appâtés par des agents grassement rémunérés par ces établissements. Sur place, quand ils ne sont pas expulsés dès leur arrivée, ils accumulent les déceptions. Nos Observateurs témoignent des méthodes obscures d’un système guidé avant tout par les profits.

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"J’ai postulé et j’ai immédiatement reçu ma lettre d’admission. Mais une fois arrivé à Chypre du Nord, on m’a expulsé…" Face aux agents de contrôle des passeports à l’aéroport international d’Ercan le 28 octobre dernier, notre Observateur issu de Sierra Leone, que nous appellerons Edward, a tout essayé pour prouver qu’il avait le droit d’entrer. Plusieurs tentatives sans succès. Pourtant, il disposait d’une lettre d’admission signée par l’une des 21 universités de Chypre-Nord, seule condition à remplir pour la majorité des étudiants africains souhaitant y entrer légalement. Son passeport confisqué, Edward est ensuite forcé de monter à bord du premier avion de retour dans son pays d’origine, sans qu’il ne lui soit donné d’explications. 

Capture d'écran de la lettre d’admission en Master International Tourism de l’université l’Onbes Kasim Kibris qu'Edward a reçue après qu’il a réglé la moitié des frais annuels, soit 1500 dollars (équivalant 1440 euros).
Capture d'écran de la lettre d’admission en Master International Tourism de l’université l’Onbes Kasim Kibris qu'Edward a reçue après qu’il a réglé la moitié des frais annuels, soit 1500 dollars (équivalant 1440 euros). © Observateurs

Plusieurs autres Observateurs, "ruinés", se sont confiés à notre rédaction et racontent le calvaire vécu par des centaines de leurs pairs dans ce territoire isolé du reste du monde.

"C’est le seul endroit où je pouvais poursuivre mes études à l’étranger"

Kevin Gildas, un Observateur camerounais qui voulait se rendre à Chypre du Nord pour poursuivre ses études, affirme :

Faute de mieux, c’est le seul endroit où je peux poursuivre mes études à l’étranger. Mes amis qui y étudient m’ont aidé à postuler et j’ai eu une lettre d’admission de la Cyprus West University (CWU) immédiatement après avoir payé une partie des frais annuels d’un montant de 1 000 dollars (soit 959 euros).

Un reçu bancaire d’un virement de 1 000 dollars américains envoyé par notre Observateur au compte de l’université Cyprus West University CWU.
Un reçu bancaire d’un virement de 1 000 dollars américains envoyé par notre Observateur au compte de l’université Cyprus West University CWU. © Observateurs
Capture d’écran du site officiel de la CWU qui montre que le compte crédité par le virement de notre Observateur est bien celui de la CWU dédié aux transferts en dollars.
Capture d’écran du site officiel de la CWU qui montre que le compte crédité par le virement de notre Observateur est bien celui de la CWU dédié aux transferts en dollars. © Observateurs

Le 26 septembre dernier, alors que tout semblait en règle quand Kevin Gildas arrivait à Chypre du Nord, il est, lui aussi, arrêté puis expulsé par les autorités chypriotes-turques. De retour au Cameroun, "pour ne laisser aucune excuse aux autorités de Chypre du Nord", il fait "certifier ses diplômes camerounais par les services de l’ambassade turque à Yaoundé" et retente sa chance. Mais le 28 octobre, rebelote : arrivé pour la deuxième fois à l’aéroport d'Ercan, il est de nouveau reconduit et renvoyé au Cameroun, "sans la moindre explication".

"Parfois, la découverte d’un simple numéro de téléphone appartenant à la partie sud de l’île suffit à renvoyer l’étudiant"

Emmanuel Achiri, cofondateur de l’ONG Voices of International Students (VOIS) qui défend et sensibilise sur les droits des étudiants internationaux à Chypre du Nord, explique :

Nous avons été notifiés de ces expulsions. Ce n’est pas un phénomène nouveau, ça se produit depuis très longtemps. Nous avons aussi eu connaissance de cas similaires concernant des étudiants syriens, yéménites, philippins. À leur arrivée, ceux-ci doivent parfois donner leurs téléphones portables aux autorités qui les contrôlent. Ils doivent également être en mesure de se subvenir financièrement à leurs besoins (avoir de 500 à 1 000 dollars sur eux) pour pouvoir entrer à Chypre du Nord, ainsi qu’avoir un billet de retour. Toutefois, il est difficile de vérifier les raisons pour lesquelles les autorités renvoient ces étudiants. Parfois, la découverte d’un simple numéro de téléphone appartenant à la partie sud de l’île leur suffit pour penser que ces étudiants vont vouloir y immigrer."

Les "agents-passeurs" au service des universités

Les universités ne s’en cachent pas : pour faire leur promotion auprès d’un nombre toujours plus important d’étudiants, et donc ingurgiter davantage de revenus (règlements acceptés en dollars ou en euros seulement), les universités chypriotes-turques s’appuient sur un réseau d'"agents", souvent eux-mêmes d'anciens étudiants africains recrutés sans critères particuliers. Leur mission consiste à convaincre un maximum de leurs concitoyens de s’inscrire auprès de leur université. Les agents sont doublement rémunérés : les établissements leur payent une commission pour chaque étudiant inscrit en plus des "frais de service" qu’ils font payer aux futures étudiants.

Si certains étudiants parviennent à rejoindre Chypre du Nord et à poursuivre leurs études grâce à ces agents, c’est parfois la grande désillusion sur place. Certaines des annonces, qui pullulent sur les réseaux sociaux, brouillent les pistes. Des agents promettent une admission universitaire "en moins de 48 heures", aucun visa ou niveau d’anglais requis, dans un établissement universitaire à "Chypre", sans préciser qu’il s’agit des universités situées à Chypre du Nord, territoire reconnu par la Turquie seulement. Certains poussent même plus loin la tromperie en arborant sur leurs publications le drapeau de la République de Chypre, la partie sud de l’île, membre de l’Union européenne. "Comme tout le monde, je suis arrivé ici sans savoir qu'en réalité l’île est divisée en deux pays", concède un ancien étudiant.

Capture d’écran d’une publication sur la page Facebook de l’agent Moussa Abdoulaye où il propose des admissions universitaires avec une supposée “bourse” de 50% à “Chypre” et ce sans relevé de compte bancaire ni demander un niveau d’anglais requis.
Capture d’écran d’une publication sur la page Facebook de l’agent Moussa Abdoulaye où il propose des admissions universitaires avec une supposée “bourse” de 50% à “Chypre” et ce sans relevé de compte bancaire ni demander un niveau d’anglais requis. © Observateurs
Avec le drapeau de la République de Chypre, membre de l’Union européenne, cette publication sur la page Instagram d’une agence (intl_hozacademy) assure que les diplômes de Chypre du Nord “garantissent la possibilité de trouver un emploi aux Etats-Unis et en Europe”.
Avec le drapeau de la République de Chypre, membre de l’Union européenne, cette publication sur la page Instagram d’une agence (intl_hozacademy) assure que les diplômes de Chypre du Nord “garantissent la possibilité de trouver un emploi aux Etats-Unis et en Europe”. © Observateurs

Un autre Observateur de nationalité camerounaise, que nous appellerons Omar, confie qu’il souhaitait aller à Chypre du Nord pour rejoindre la partie européenne de l’île.

Pour avoir une lettre d’admission de l’Eastern Mediterranean University EMU, j’ai contacté l’agence Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD domiciliée à Famagouste et dirigée par Moussa Abdoulaye.

Il dit lui avoir payé 300 dollars (soit 288 euros) pour cette inscription et s’être ensuite rendu par ses propres moyens à Chypre du Nord.

Capture d’écran de la lettre d’admission qu’Omar a reçue de Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD qui prouve son admission à l’EMU après avoir payé 1 000 dollars (soit 959 euros) de frais.
Capture d’écran de la lettre d’admission qu’Omar a reçue de Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD qui prouve son admission à l’EMU après avoir payé 1 000 dollars (soit 959 euros) de frais. © Observateurs

Mais arrivé sur place, son passeport a été confisqué dès la douane de l'aéroport, sans que lui soit donné d’explications. Ensuite, il a été renvoyé au Cameroun.

Contactée par notre rédaction, l’EMU, seul établissement d’État d'enseignement supérieur situé à Famagouste et qui compte près de 20 000 étudiants, répond que le refus d’entrée sur le territoire de Chypre du Nord peut être dû "au fait d’avoir des connexions avec le sud de l’île ou vouloir y aller pour travailler".

Pourtant, aller dans le Sud, c’est exactement ce que promet l’un de ses agents aux futurs étudiants. Moussa Abdoulaye, à la tête de l'agence Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD est un ancien étudiant camerounais de l’Eastern Mediterranean University (EMU) devenu un des agents officiels de l’établissement.

Présent sur plusieurs réseaux sociaux, ce profil propose, contre une somme d’argent, des admissions universitaires en Chypre du Nord mais n’hésite pas également à prétendre offrir un "service de transit" vers la partie européenne (sud) de l'île chypriote contre 2 100 dollars (soit 2 020 euros). 

Une attestation officielle de l’Eastern Mediterranean University (EMU) prouvant que Moussa Abdoulaye est un agent “agissant au nom de l’université pour promouvoir celle-ci et recruter des étudiants”
Une attestation officielle de l’Eastern Mediterranean University (EMU) prouvant que Moussa Abdoulaye est un agent “agissant au nom de l’université pour promouvoir celle-ci et recruter des étudiants” © Observateurs
Une capture d’écran montrant un commentaire de l’agent Moussa Abdoulaye où il propose publiquement des « services de transit » vers la partie européenne de l’île chypriote contre 2100 dollars américains (soit 2016 euros).
Une capture d’écran montrant un commentaire de l’agent Moussa Abdoulaye où il propose publiquement des « services de transit » vers la partie européenne de l’île chypriote contre 2100 dollars américains (soit 2016 euros). © Observateurs

Omar confie :

J’étais convaincu qu’il ne s’agissait pas d’une arnaque parce que l’agent est un ancien étudiant de l’université, présent sur place et est lui-même un concitoyen.

Relancée pour un commentaire sur ses liens avec les "agents", l’EMU nous a répondu qu’il "n’était pas éthique de demander des informations confidentielles sur les partenariats avec les agences".

Le passage de la partie nord à la partie sud de l’île est courant : deux tiers des 16 700 demandeurs d'asile enregistrés entre janvier et septembre 2022 dans la République de Chypre sont venus de la partie nord de l’île d’après le Haut-Commissariat pour les réfugiés HCR.

Un marché à plus d’un milliard de dollars

Moussa Abdoulaye et son agence sont aussi les partenaires officiels d’autres universités.

Sur le site de Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD, une photo montre l’agent Moussa Abdoulaye avec le directeur du bureau d’admissions à l’université Cyprus West University CWU, Abdul Rahman Abo Jmei.
Sur le site de Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD, une photo montre l’agent Moussa Abdoulaye avec le directeur du bureau d’admissions à l’université Cyprus West University CWU, Abdul Rahman Abo Jmei. © Observateurs
Le directeur du bureau d’admissions à l’université Cyprus West University CWU Abdul Rahman Abo Jmei promeut le partenariat avec Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD dans une vidéo publiée par l’agence.
Le directeur du bureau d’admissions à l’université Cyprus West University CWU Abdul Rahman Abo Jmei promeut le partenariat avec Blue Ocean Travel Consulting and Tourism LTD dans une vidéo publiée par l’agence. © Observateurs

Emmanuel Achiri de l’ONG VOIS insiste :

Toutes les universités, sans exception, ont des agents travaillant pour elles. La seule différence est la rémunération. La commission que ces agents perçoivent peut aller de 300 à 700 dollars par étudiant inscrit. C’est une sorte de cadeau. Plus il y a d'étudiants inscrits, plus la rémunération est élevée. 

Dans ce territoire isolé du reste du monde et placé sous embargo international, l'enseignement supérieur destiné aux étudiants étrangers est devenu un outil crucial pour la survie de l'économie. En plein boom, ce marché génère plus d’un milliard de dollars (environ 959 millions d'euros) de revenus et "représente 35 % du PIB", selon le ministre de l’Éducation Nazim Cavusoglu, cité le 23 novembre 2022 par l’Agence française de presse.

Ces revenus proviennent largement des frais annuels payés par les étudiants étrangers (108 588 étudiants inscrits pour l’année 2021-2022), qui représentent environ un tiers de la population locale. Les étudiants sont majoritairement africains et viennent principalement du Nigeria, de la République démocratique du Congo et du Cameroun.

Le gouvernement nigérian a été le dernier à mettre en garde, dans un communiqué publié le 17 octobre sur Twitter, contre les agents "sans scrupules" qui attirent les étudiants potentiels vers le nord de Chypre avec de fausses déclarations. Nous avons sollicité les autorités de l’aéroport d’Ercan, les ambassades camerounaise et sierra léonaise en Turquie qui n’ont pas donné suite à nos demandes.

Aucun des étudiants que nous avons contacté n’ont reçu aucun remboursement des universités concernées ni de leur "agent".

Enseignement jugé médiocre et coûteux

Ceux qui réussissent à faire leur cursus sont eux aussi bien souvent amers. Un étudiant membre d'une association qui aide à l’orientation des étudiants internationaux à Chypre du Nord, souligne :

Les débouchés de ces universités sont médiocres. Puis il y a la barrière de la langue.  Le prix qu’on paye pour étudier à Chypre du Nord est beaucoup plus cher qu’en Afrique, même si la qualité de l’enseignement est meilleure. Cependant, celui-ci reste très loin de ce qu’on peut trouver en Europe ou ailleurs dans le monde. Je connais des gens diplômés à Chypre du Nord qui ont trouvé un emploi en Europe ou aux États-Unis, mais je ne crois pas que c’est grâce aux diplômes de ces universités. C’est soit grâce à leur travail personnel, soit qu’ils ont des personnes sur place qui peuvent les assister.

Pouvant aller jusqu’à 5 000 dollars américains (soit 4 800 euros) en fonction du niveau de formation visée, les frais annuels dans les universités à Chypre du Nord sont particulièrement élevés, y compris pour les étudiants turcs.

Alors que Chypre du Nord n’est reconnue par aucun autre pays que la Turquie, les universités chypriote-turques parviennent à contourner cet obstacle en se faisant reconnaître par Ankara. "Nous n’effectuons pas de contrôle sur la qualité de l’enseignement des universités accordant ces diplômes. Nous vérifions simplement que ces diplômes soient reconnus et accrédités par le pays d’origine [en l'occurrence la Turquie]", convient-t-on du côté de UK ENIC, l’agence officielle habilitée à reconnaître les diplômes étrangers et dont le logo est affiché sur les sites d’une majorité de ces universités.

Salih Sarpten, l’actuel représentant du Conseil de l'éducation de Chypre du Nord auprès du ministère de l'Éducation nationale turque, a même admis, dans un interview avec un média local en août dernier, que "la qualité de l’enseignement de nos universités a fortement décru car celles-ci acceptent quasiment tous les étudiants étrangers sans condition dès lors qu’ils peuvent payer les frais d’inscription, et ce sans aucune condition préalable".

"Les universités, qui sont en compétition constante entre elles, génèrent beaucoup de profits grâce à leur réseau d’agents. C’est la raison pour laquelle les universités, bien que conscientes des agissements de leurs agents, ne font rien pour les stopper", affirme Emmanuel Achiri.