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Pourquoi ce chiffre sur le dos d’un insecte ne prouve pas qu’il est “génétiquement modifié”

Contrairement à ce qu’affirment certains comptes Twitter et TikTok, cette vidéo ne montre pas un “moustique génétiquement modifié”.
Contrairement à ce qu’affirment certains comptes Twitter et TikTok, cette vidéo ne montre pas un “moustique génétiquement modifié”. © Observateurs

Une vidéo d’un insecte vert publiée sur TikTok le 13 septembre 2022 a été partagée sur d’autres réseaux sociaux par des comptes francophones et anglophones. Certains de ces comptes affirment que cette vidéo cumulant 12 millions de vues montre un “moustique génétiquement modifié”. Mais d’après deux entomologues contactés par les Observateurs, cette explication est fausse : l’insecte en question est un simple puceron.

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La vérification en bref

  • Depuis le 13 septembre, des comptes TikTok et Twitter partagent une vidéo montrant un insecte vert dont l’abdomen semble indiquer le chiffre “38”. D’après certains de ces comptes, il s’agirait d’un “moustique génétiquement modifié”, issu d'un projet du milliardaire Bill Gates, qui pourrait transmettre de graves maladies. 
  • La rédaction des Observateurs a contacté deux entomologues, spécialistes de l’étude des insectes. D’après eux, cet insecte n’est pas un moustique mais une espèce de puceron. 
  • S’il n’est pas possible d’identifier exactement l’espèce en question, elle semble correspondre au Euceraphis betulae, un puceron vert qui a souvent des tâches noires naturelles similaires à celles de l’insecte visible sur la vidéo. 
  • Des projets de “fermes de moustiques” financés par la Fondation Gates existent bien, notamment en Colombie, mais dans le but de lutter contre des maladies comme le paludisme.

Le détail de la vérification

Près de douze millions de vues pour une vidéo montrant… un petit insecte. Depuis le 13 septembre 2022, une vidéo circule sur TikTok mais aussi Twitter. On y aperçoit un homme tenant dans sa main un petit insecte vert dont l’abdomen est recouvert de deux tâches noires aux allures de chiffres. La personne qui a publié cette vidéo y a ajouté un texte en russe qui peut se traduire par : “Les gars, qui sait d’où viennent les chiffres sur ce moucheron ?”. 

A la suite de cette publication, la vidéo a été partagée à de très nombreuses reprises par des comptes francophones et anglophones. D’après certains de ces utilisateurs, cet insecte à chiffres serait “un moustique génétiquement modifié”. D’autres comptes affirment que ce moustique serait issu d’un “projet secret” du milliardaire Bill Gates, et s’inquiètent des maladies que pourraient transmettre une piqûre de cet insecte.

Capture d’écran d’un tweet, ici publié le 13 septembre 2022, partageant cette vidéo dans laquelle on aperçoit un insecte vert aux tâches en formes de chiffres.
Capture d’écran d’un tweet, ici publié le 13 septembre 2022, partageant cette vidéo dans laquelle on aperçoit un insecte vert aux tâches en formes de chiffres. © Observateurs

“Un moustique ne peut pas avoir deux paires d’ailes”

Pour savoir ce que montre réellement cette vidéo, la rédaction des Observateurs a contacté deux entomologues, à savoir des spécialistes de l’étude et l’identification d’insectes : Johanna Villenave-Chasset, docteure en entomologie et écologie du paysage, et Benoît Gilles, Vice-Président de la Société Entomologique de France.

Après avoir visionné cette vidéo, Johanna Villenave-Chasset et Benoît Gilles ont d’abord expliqué qu’il ne pouvait pas s’agir d’un moustique puisque cet insecte a deux paires d’ailes, alors que les moustiques n’en ont qu’une seule. Une observation confirmée par d’autres indices, telle que la couleur verte de l’insecte qui ne correspond pas à celles des différentes espèces de moustiques connues.

Capture d’écran de la vidéo publiée sur TikTok le 13 septembre 2022. On distingue ici les deux paires d’ailes de l’insecte.
Capture d’écran de la vidéo publiée sur TikTok le 13 septembre 2022. On distingue ici les deux paires d’ailes de l’insecte. © Observateurs

D’après Johanna Villenave-Chasset, les différentes caractéristiques de cet insecte indiquent qu’il s’agit en fait d’un puceron. Pour en apprendre plus sur ce spécimen, il est possible de réaliser une recherche d’image inversée sur cette photo (voir ici comment procéder). Cette recherche permet de retrouver plusieurs photographies d’une espèce de puceron nommée Euceraphis betulae.

Or, sur ces photographies, plusieurs de ces pucerons verts ont également des tâches noires au niveau de l’abdomen. Certaines de ces tâches ont d’ailleurs également la forme de chiffres, tandis que d’autres ne correspondent à rien.

Comparaison entre l’insecte visible dans la vidéo (à gauche), et un Euceraphis betulae observé à Bruxelles le 26 octobre 2016 et photographié par Hanssens Bart.
Comparaison entre l’insecte visible dans la vidéo (à gauche), et un Euceraphis betulae observé à Bruxelles le 26 octobre 2016 et photographié par Hanssens Bart. © Observateurs

Johanna Villenave-Chasset explique que la faible qualité de la vidéo et la très grande variété d’espèces de pucerons rendent difficile l’identification exacte de cet insecte. Mais elle indique aussi : “Je ne suis pas sûre à 100 % que cet insecte soit bien l’espèce Euceraphis betulae, mais il y ressemble fortement. Ce qui est sûr à 100 % c’est qu’il s’agit bien d’un puceron et non d’un moustique”. 

L’insecte visible sur la vidéo n’est donc pas un “moustique génétiquement modifié”, mais un insecte appartenant à la famille des pucerons. S’il est impossible d’identifier exactement l’espèce qui correspond à cet insecte, il pourrait s’agir d’un Euceraphis betulae, un puceron vert qui comporte des tâches naturelles noires sur le dos.

Des projets de fermes à moustiques pour lutter contre les maladies

Quant aux projets de Bill Gates concernant les moustiques, il s’agit d’initiatives de la fondation Bill & Melinda Gates visant à lutter contre le paludisme et d’autres maladies.  

Nos confrères néerlandais du média Knack relèvent notamment que Bill Gates : “investit dans une ferme de moustiques en Colombie”. A l’image de ce projet, l’objectif de ces fermes de moustiques est parfois de répandre dans la nature des moustiques dont la faculté à transmettre des maladies, telles que la dengue ou le paludisme, est réduite. En Colombie, cela passe par l’élevage d’individus porteurs de la bactérie Wolbachia

D’autres lâchers visant à réduire directement la population de moustiques responsables de la transmission de maladies ont été effectués ces dernières années. C’est par exemple le cas au Burkina Faso où, le 1er juillet 2019, 6 400 moustiques génétiquement modifiés ont été répandus dans la nature.

Mais ce projet financé par la fondation Bill & Melinda Gates ne fait pas l’unanimité. Un article publié par Le Monde le 4 juillet 2019 explique que la technique utilisée pour réduire la population de moustiques porteurs de maladies, dite de “forçage génétique”, ainsi que le manque d’informations à l’égard des populations locales, ont été critiqués à plusieurs reprises par des ONG burkinabè.