“On casse les stéréotypes” : en Ukraine, les soldats LGBT+ espèrent la légalisation du mariage homosexuel

Pacha Iagoyda, 21 ans (photo de gauche) est mitrailleur anti-aérien au sein de l'armée ukrainienne. Son compagnon Vladislav (à droite, avec Pacha) s'est battu pour défendre l'Ukraine en 2014 lorsque la Russie a annexé la Crimée. Mais s’il arrivait que Pacha se blesse sur le front, Vladislav ne pourrait pas lui rendre visite à l'hôpital, car ils ne sont pas mariés.
Pacha Iagoyda, 21 ans (photo de gauche) est mitrailleur anti-aérien au sein de l'armée ukrainienne. Son compagnon Vladislav (à droite, avec Pacha) s'est battu pour défendre l'Ukraine en 2014 lorsque la Russie a annexé la Crimée. Mais s’il arrivait que Pacha se blesse sur le front, Vladislav ne pourrait pas lui rendre visite à l'hôpital, car ils ne sont pas mariés. © pasha_13828

Pacha Iagoyda se bat dans les rangs de l’armée ukrainienne depuis l’invasion russe le 24 février. Il est tireur anti-aérien. Mais s'il lui arrive quelque chose, son compagnon n'aura pas le droit de lui rendre visite à l'hôpital ou de récupérer son corps. En tant que couple de même sexe, ils ne sont pas légalement liés l'un à l'autre selon la loi ukrainienne. Comme de nombreux hommes et femmes homosexuels qui se battent en Ukraine, ils espèrent une future légalisation.

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En Ukraine, seuls les membres de la famille ont le droit de rendre visite aux soldats blessés à l’hôpital, ou de récupérer leur corps s'ils venaient à mourir. Mais comme la constitution ukrainienne définit le mariage comme une union entre un homme et une femme, les couples de même sexe n'ont pas d’existence légale.

Une pétition en ligne réclamant la légalisation du mariage homosexuel en Ukraine a reçu plus de 25 000 signatures, suffisamment pour nécessiter l'examen du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

En réponse, Volodymyr Zelensky a indiqué le 2 août qu'il était impossible de modifier la constitution en temps de guerre. Mais il a promis d'étudier la possiblité de mettre en place une “union civile”, qui pourrait servir d'alternative au mariage, afin de garantir le droit de visite aux couples de même sexe, pendant la guerre.

La pétition a été lancée en juin dernier par Anastasia Svenko, une enseignante d'anglais de 24 ans qui était contrariée par le fait que les couples de même sexe ne puissent pas se marier avant de partir en guerre. Contactée par la rédaction des Observateurs, dimanche   7 août, elle s’est dite satisfaite de la proposition de Zelensky.

 

Au moins, on a obtenu quelque chose maintenant pour que nos soldats et nos citoyens puissent vivre heureux et protégés par la loi. J'espère que ce n'est que le début, et qu’on pourra en obtenir davantage plus tard, après la guerre.

"Si je meurs, mon copain ne pourra pas récupérer mon corps"

Des soldats de la communauté LGBT+ partagent leurs expériences personnelles sur la page Instagram LGBTIQ Military
Des soldats de la communauté LGBT+ partagent leurs expériences personnelles sur la page Instagram LGBTIQ Military © Observers

Quand la Russie a lancé son invasion de l'Ukraine en février 2022, Pacha Iagoyda a été transféré dans un détachement de volontaires, où il sert aujourd'hui comme tireur anti-aérien. Son compagnon, Vladislav, s'est lui battu dans les rangs de l’armée ukrainienne lors de l'invasion de la Crimée en 2014.

Mon petit ami a déjà combattu dans l'opération antiterroriste en 2014, au cours de laquelle la Crimée a été prise [par l’armée russe]. Il ne se bat plus aujourd'hui, parce que je ne lui ai pas permis de le faire.

Pour le moment, nous communiquons par des appels téléphoniques ou vidéos. Je reçois beaucoup de soutien moral de sa part, et il s'inquiète pour moi.

Si quelque chose m'arrive, mon petit ami ne sera pas autorisé à récupérer mon corps à la maison parce que nous ne sommes pas mariés. Le mariage homosexuel en Ukraine doit être légalisé.

Notre président est une personne merveilleuse, et il fait tout son possible pour qu’on puisse être légalement liés malgré l’instauration de la loi martiale au début de la guerre. Je comprends sa logique, et quelle que soit sa décision, je l'accepterai. Je suis juste heureux qu'il prenne le problème au sérieux.

Pacha Iagoyda indique que même s'il n'a jamais connu l'homophobie au sein de l'armée, nombre de ses camarades hétérosexuels ont des préjugés sur les homosexuels qui sont courants dans la société ukrainienne. Il espère que son service dans l'armée et celui d'autres hommes et femmes homosexuels luttant contre l’invasion russe contribueront à casser ces stéréotypes.

Je n'ai pas peur d'être ouvertement gay dans l'armée ! C'est juste que beaucoup de gens ne comprennent pas complètement ce qu'est l'homosexualité. C'est pourquoi ils posent encore des questions stupides. Les plus courantes sont : “Tu n'aimes pas être avec des filles ?”, “Comment fais-tu l'amour ?’ et "Comment pouvez-vous aimer les pénis ?"

En Ukraine, les homosexuels sont généralement considérés comme plus faibles. Certaines personnes pensent qu’ils sont incapables de se défendre.

"Les soldats homosexuels cassent les stéréotypes"

Dans une enquête publiée en 2019, seuls 14 % des Ukrainiens interrogés ont déclaré qu'ils pensaient que l'homosexualité devrait être acceptée par la société, soit nettement moins qu'ailleurs en Europe.

En temps de paix, Sergey Fontantskiy, 40 ans, est navigateur sur des navires marchands. Il s'est porté volontaire pour servir en tant qu’artilleur dans l'armée lors de la guerre de Crimée 2014. Il s’est de nouveau porté volontaire en 2022. Fontantskiy, qui est ouvertement gay, a détaillé pour la rédaction des Observateurs les stéréotypes les plus courants sur les soldats LGBT+ en Ukraine.

Sergey Fontantskiy, un soldat ukrainien
Sergey Fontantskiy, un soldat ukrainien © @__serhii__fontantskiy

 

Je connais d'autres soldats homosexuels dans l'armée, et il y a même un groupe qui permet aux soldats homosexuels de communiquer, de discuter de leur vie personnelle, de se rencontrer, à la fois en ligne et en personne. Il y a autant d'homosexuels que dans les autres professions, je dirais 5 % environ.

Je crois que le pourcentage d'Ukrainiens qui sont prêts à accepter les personnes LGBT+ est bien supérieur à 14 % comme indiqué dans l'enquête réalisée en 2019. Bien sûr, c'est mon expérience personnelle, mais je n'ai jamais rencontré d'homophobie.

Il existe cependant des stéréotypes éculés sur les homosexuels en Ukraine. Les plus plus courants : les homosexuels seraient trop timides et pas assez courageux pour défendre leur pays avec des armes, ou ils seraient trop égoïstes et ne se préoccuperaient que de leur propre intérêt.

Mais les soldats homosexuels cassent ces stéréotypes. La guerre montre que les Ukrainiens LGBT+, comme nos frères et sœurs hétérosexuels, défendent également notre patrie.

"On protège le pays au même titre que les hétérosexuels"

Selfie of Aleks Shadskykh in uniform

Selfie of Aleks Shadskykh in uniform

Selfie d'Aleks Shadskykh en uniforme.

 

Aleks Shadskykh, a gay Ukrainian soldier, in the field fighting against Russia.

Aleks Shadskykh, a gay Ukrainian soldier, in the field fighting against Russia.

Aleks Shadskykh, un soldat homosexuel ukrainien, sur le terrain combattant la Russie.

 

Aleks Shadskykh sert comme infirmier au sein de l’armée ukrainienne. Il était étudiant en médecine avant l'invasion russe.

J'ai rejoint l'armée en tant que volontaire médical. Depuis le 10 mars, je suis en première ligne, je soigne les soldats blessés.

J'ai entendu dire qu'au début de l'invasion russe, certains Ukrainiens pensaient que les personnes LGBT+ ne voulaient pas se battre et ont tous fui le pays. Mais ce n'est pas vrai. Beaucoup parmi les membres de notre communauté se sont portés volontaires pour se battre sur le front, ou pour porter secours aux blessés, comme moi.

Par le passé, les personnes LGBT+ n'étaient pas bien considérées en Ukraine. Cependant, le niveau d'acceptation a augmenté maintenant. Après tout, on protège le pays de la même manière que les hétérosexuels. Je pense que la situation des personnes LGBTQ va connaître une amélioration en Ukraine.

Notre société est devenue plus conviviale pour les LGBT+. Par exemple, quand j'ai dit à mes camarades dans l'armée que j'étais gay, personne ne m'a battu. L'autre jour, j'ai vu deux mecs marcher dans le parc en se tenant par la main, et personne n'a fait de commentaire. Après la légalisation du mariage homosexuel, je crois qu’on pourra avoir les mêmes droits que les couples hétérosexuels.