“Je n’ai pas eu le choix” : une Ukrainienne raconte sa fuite d’un Marioupol dévasté

Veronika Tikhonyuk, 19 ans, et sa grand-mère (à droite) se sont mises à l'abri des bombardement russes dans un sous-sol, à Marioupol.
Veronika Tikhonyuk, 19 ans, et sa grand-mère (à droite) se sont mises à l'abri des bombardement russes dans un sous-sol, à Marioupol. © Twitter / Veronika Tikhonyuk

Marioupol, ville portuaire du sud-est de l'Ukraine, est devenue l'épicentre des attaques russes, subissant des semaines de bombardements qui ont à la fois dévasté la ville et laissé des milliers de civils piégés sans eau, chauffage, égouts ou service téléphonique. De nombreuses personnes ont fui la ville pour la Russie, l'Union européenne ou des régions plus sûres en Ukraine. Notre Observatrice, qui a quitté Marioupol vers un village isolé dans les montagnes, nous a raconté sa fuite.

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La plupart des combats les plus violents de l'invasion russe en Ukraine ont eu lieu à Marioupol, une ville portuaire stratégique située entre les zones, sous contrôle russe, de la Crimée et du Donbass. La ville a enduré des semaines d'attaques incessantes qui ont ravagé des cibles civiles et des infrastructures essentielles, créant une situation d’urgence humanitaire.

Vidéo publiée sur Twitter le 23 mars 2022 montrant des lignes électriques à terre et des immeubles d'appartements endommagés à Marioupol, en Ukraine.

Environ 160 000 civils sont toujours piégés à Marioupol, selon le maire Vadym Boichenko.

Jusqu'à 140 000 personnes, cependant, ont tenté le dangereux voyage hors de la ville pour fuir les combats. Certains ont fui l'Ukraine pour l'Union européenne, d'autres sont réfugiés dans des villages en Ukraine ou en Russie.

Vidéo publiée sur Twitter le 26 mars 2022 montre des civils dans des véhicules fuyant la ville de Marioupol, détruite par les bombardements russes.

"J'étais prête à partir à pied, à courir, à mourir sur la route, mais je ne pouvais plus rester à Marioupol"

Veronika Tikhonyuk, 19 ans, est étudiante à l'Université d'État de Marioupol ainsi qu’aspirante joueuse de hockey. Elle s'est échappée de Marioupol le 14 mars avec sa mère après avoir passé plusieurs jours à l'abri des bombardements dans un sous-sol, puis une usine désaffectée, avec sa famille.

Ça a commencé à 5 h 30 le 24 février. Je me suis réveillée au son des bombes et ma première réaction a été “ Je ne veux pas mourir, s'il vous plaît, je veux vivre”. Il faisait très sombre dehors et c’était très dangereux d'aller aux fenêtres alors je suis juste restée dans mon lit, totalement silencieuse. J'ai senti comment ma vie heureuse, ma vie de rêve était totalement détruite. Mon lit bougeait comme si c'était un tremblement de terre. J'ai vu la fin de ma vie défiler devant moi.

Veronika Tikhonyuk (à gauche) et sa grand-mère (à droite) se sont réfugiées dans un sous-sol lors des attaques russes contre leur ville de Marioupol.
Veronika Tikhonyuk (à gauche) et sa grand-mère (à droite) se sont réfugiées dans un sous-sol lors des attaques russes contre leur ville de Marioupol. © Veronika Tikhonyuk

Je n'ai pas pris la décision de quitter Marioupol, je n'avais tout simplement pas le choix. Le 14 mars, la situation était déjà critique et j'ai eu la chance de rencontrer un couple qui avait une voiture. Ils m'ont emmenée avec eux ce matin-là. J'étais prête à partir à pied, à courir hors de la ville, à mourir sur la route. Je ne pouvais plus rester à Marioupol parce qu'il n'y avait plus de Marioupol. La ville était déjà incendiée, les bombes tombaient continuellement du ciel juste à côté de moi. Je n'avais pas le choix et pas le temps de réfléchir. C’était maintenant ou jamais. Je suis partie avec seulement ma mère et le couple qui nous a emmenés. Nous avons quitté la ville par nos propres moyens et nous savions totalement que nous pouvions mourir à tout moment. 

Je n'avais rien emporté du tout, j'avais juste un "pack d'urgence" que j'ai emmené dans un sous-sol : carte d'identité, pansements, téléphone, mes lunettes… rien de plus, pas même des vêtements. Je n'ai rien sauvé, même pas mon petit chat...

Plusieurs tentatives visant à faciliter les couloirs humanitaires officiels pour évacuer les civils de Marioupol ont échoué en mars, les forces russes étant accusées de cibler des convois de secours et des familles s’enfuyant. Le président français, Emmanuel Macron, a déclaré, le 25 mars, que la France, la Turquie et la Grèce procéderaient à une opération d'évacuation de la ville dans les prochains jours. Cependant, le 28 mars, l'Ukraine a déclaré qu'elle n'ouvrirait pas de couloirs d'évacuation car les forces russes n'avaient pas accepté de mettre en place des corridors sûrs pour les civils

Cependant, jeudi 31 mars, Moscou a accepté la création d'un corridor humanitaire vendredi 1er avril. Plusieurs dizaines de bus sont attendus pour évacuer des civils en direction de Zaporijia.

 

Vidéo publiée sur Twitter le 26 mars 2022 montrant une file de véhicules arrêtés, dont des bus et des ambulances, évacuant Marioupol vers Zaporizhzhia.

"C'était le trajet le plus fatigant, stressant et dangereux de ma vie"

J’ai quitté Marioupol le 14 mars à 9 h du matin, mais ne suis arrivée à Zaporizhzhia [NDLR : une ville voisine, à environ 200 km au nord-ouest] qu'à 22 h. C'était le trajet le plus fatigant, stressant et dangereux de ma vie. J'ai passé une nuit dans cette ville puis nous avons déménagé à Dnipro [70 km au nord]. La route était beaucoup plus sûre que la précédente, nous sommes donc arrivés à Dnipro rapidement - en une ou deux heures. Nous y avons passé deux nuits puis avons déménagé à Lviv – la route nous a pris 17 heures [NDLR : Lviv est à environ 1 000 km à l'ouest de Dnipro, soit environ 13 heures et demie de trajet en voiture dans des conditions normales, selon Google Maps, NDLR]. Et puis nous avons déménagé à Uzhhorod [250 km au sud-ouest]. Donc, je ne suis arrivée à Uzhhorod que le 17 ou le 18 - je ne me souviens pas, j'étais trop stressée et fatiguée.

Nous roulions sans arrêt. Nous avons dû contourner beaucoup de mines, d'engins militaires y compris détruits, il y avait beaucoup de fragments et de débris sur les routes, donc c'était trop dangereux de rouler vite. De plus, il y avait beaucoup de points de contrôle le long du chemin, à la fois ukrainiens et russes. On a croisé des soldats russes qui nous ont demandé des cigarettes. Nous avions très peur, alors nous leur avons obéi. Heureusement, ils n'ont rien fait avec nous, sauf quelques contrôles. Mais nous avons eu de la chance. Beaucoup d'autres ont été pris dans des combats. 

Photo publiée sur Twitter le 17 mars 2022 documentant des troupes russes installant un poste de contrôle dans la région de Kherson, une région occupée.

L'Ukraine a également accusé la Russie d'avoir relocalisé jusqu'à 40 000 résidents de Marioupol en Russie, potentiellement contre leur volonté et sans l'approbation de Kiev. La ville étant encerclée et partiellement contrôlée par les Russes, certains habitants de Marioupol n'ont eu d'autre choix que de se rendre en Russie pour trouver de la nourriture, de l'eau et des soins médicaux. La Russie a nié avoir expulsé de force des Ukrainiens.

“J'ai survécu à un véritable blocus : il n'y a plus eu de nourriture ni d'eau dans la ville pendant longtemps. Lorsque la neige est soudainement tombée en mars, nous étions les plus heureuses parce que nous pouvions la manger et la boire”, a écrit Veronika Tikhonyuk sur son compte Twitter.

Pour elle, échapper à Marioupol était nécessaire pour survivre, mais elle ne se sent toujours pas complètement en sécurité.

"Grâce aux bénévoles et à des gens bienveillants, j'ai des vêtements, des produits de première nécessité et de la nourriture"

Maintenant, je suis dans un village de montagne. C'est beaucoup plus sûr que Marioupol, mais je ne peux pas dire que  je me sente en sécurité. Mon pays est toujours en danger, je suis traumatisée et je ferai face à ce traumatisme pour le reste de ma vie. Je ne me sentirai plus en sécurité. Grâce aux bénévoles et aux gens bienveillants, j'ai des vêtements, des produits de première nécessité et de la nourriture. Ma mère et moi louons une petite maison à la montagne, sans fioritures. J'essaie de trouver un travail à distance, de faire du bénévolat et de me remettre des traumatismes que la guerre m'a laissés.

Vue du bus lors du trajet de Veronika vers sa destination finale.
Vue du bus lors du trajet de Veronika vers sa destination finale. © Veronika Tikhonyuk
Le soir du 14 mars, Veronika Tikhonyuk a reçu un repas des bénévoles du village où elle se réfugie maintenant.
Le soir du 14 mars, Veronika Tikhonyuk a reçu un repas des bénévoles du village où elle se réfugie maintenant. © Veronika Tikhonyuk

Je sais avec certitude que la maison de mes grands-parents, ma première maison, est entièrement incendiée et [des soldats russes] vivent dans mon appartement, c’est-à-dire ma deuxième maison. Peut-être l’ont-ils également brûlé maintenant, je ne sais pas, personne ne sait. Un couple d’amis m'a appelé récemment, mais d'autres sont toujours silencieux. Je n'ai plus que ma mère maintenant, et mon père qui habite très loin. Je n'ai toujours pas de nouvelles ni d'informations sur le reste de ma famille, je les ai perdus, tous… et mon chat aussi…

La Russie et l'Ukraine ont repris les négociations de paix le 28 mars, sur fond de “situation catastrophique” à Marioupol. Selon un représentant de la ville, l’évacuation d’environ 2 000 personnes est en cours à Marioupol après que la Russie a accepté d’y ouvrir un couloir humanitaire pour évacuer les civils, une information confirmée par les équipes de la Croix-Rouge.

L'Union européenne a accusé la Russie d'avoir commis des crimes de guerre en Ukraine, en particulier à Marioupol, où un certain nombre de cibles civiles ont été attaquées.

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