À Marioupol, la guerre des images pour prouver qui contrôle la ville

Appuyés par des chars de l'armée régulière russe, les combattants tchétchènes se filment en train de progresser sur un boulevard de l'est de Marioupol. Des éléments de paysage nous ont permis de confirmer la localisation de ces soldats.
Appuyés par des chars de l'armée régulière russe, les combattants tchétchènes se filment en train de progresser sur un boulevard de l'est de Marioupol. Des éléments de paysage nous ont permis de confirmer la localisation de ces soldats. © Kadyrov_95, Google Street View

Ville assiégée par l’armée russe, Marioupol est devenue l’un des symboles de la résistance ukrainienne. Pourtant, peu d’images indépendantes sortent de la cité côtière. À la place, des images de propagande diffusées abondamment par les combattants des deux camps. Leur étude permet d’affirmer que ni les Ukrainiens, ni l’armée russe ne contrôlent totalement la ville.

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Qui contrôle réellement Marioupol ? De cette grande ville côtière, qui jouxte la mer d’Azov, peu d’images indépendantes filtrent. Les derniers journalistes indépendants ont quitté la ville le 21 mars dernier, laissant ainsi la propagande prospérer dans les deux camps.

D’un côté, la Russie, qui encercle la ville et tente de s’en emparer, avec l’armée régulière appuyée par ses combattants tchétchènes et les séparatistes des Républiques autoproclamées de Donetsk et Louhansk.

De l’autre, les soldats ukrainiens de la 36e brigade d’infanterie navale, de la 56e brigade motorisée, ainsi que des éléments du bataillon nationaliste Azov. Créé en 2014 par des hommes proches de la mouvance néonazie, ce bataillon a depuis été intégré aux Forces de défense territoriales ukrainiennes.

Des combattants tchétchènes qui publient de nombreuses vidéos, mais de la même zone

Parmi les images de propagande disponibles, celles diffusées par les combattants tchétchènes prorusses sont les plus nombreuses. Sur Telegram, notamment, avec le compte officiel Kadyrov_95 de Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie.

Le 21 mars 2022, une vidéo de 1 min 30 a été publiée sur ce compte. On peut y voir des combattants tchétchènes progresser sur le boulevard Morskyi, dans l’est de la ville (position exacte ici), à pied et appuyés par des tanks russes siglés de la marque d’identification "Z". Avec, pour accompagnement, un texte équivoque :

Les combattants tchétchènes avancent avec succès dans la direction de Marioupol. [...] Grâce à une habile répartition des forces et des moyens, nos combattants non seulement éliminent avec succès les positions de tir, mais fournissent également une couverture fiable à leurs camarades des formations militaires de la Russie.

Cette rhétorique, à la fois victorieuse et vindicative, est souvent utilisée par le compte Telegram. Des revendications impossibles à vérifier, faute de preuves. En revanche, l’analyse purement factuelle des éléments visuels dans ces images de propagande permet de comprendre en partie comment les forces s’affrontent sur le terrain.

Progression de combattants tchétchènes et chars russes sur un boulevard de l’est de la ville.
Progression de combattants tchétchènes et chars russes sur un boulevard de l’est de la ville. © Kadyrov_95, Google Street View

Deux jours plus tard, le 23 mars, sur la même chaîne Telegram, une autre vidéo de 2 minutes a été relayée. Les images sont relativement semblables : à travers des bâtiments en ruines, les combattants tchétchènes s’affichent tout sourire devant une caméra.

L’étude de la vidéo nous a permis de géolocaliser précisément l’endroit (ici) où elle a été tournée, soit toujours sur le boulevard Morskyi dans l’est de Marioupol, 350 mètres plus loin en direction du centre.

Les éléments similaires encadrés en rouge, vert et bleu nous ont permis de trouver l’endroit où a été filmée la séquence. La vidéo diffusée par la chaîne de Kadyrov est en haut, les images Yandex Maps en bas.
Les éléments similaires encadrés en rouge, vert et bleu nous ont permis de trouver l’endroit où a été filmée la séquence. La vidéo diffusée par la chaîne de Kadyrov est en haut, les images Yandex Maps en bas. © Kadyrov_95, Yandex Map

Une troisième vidéo (voir le tweet ci-dessous), géolocalisée par l’ONG Centre for Information Resilience, montre les combattants tchétchènes, drapeau de Kadyrov à la main, au même endroit, en train de tirer.

Les nationalistes d’Azov continuent de combattre les Russes à Marioupol

Côté ukrainien, c’est majoritairement le bataillon Azov, ouvertement nationaliste, qui fait la promotion de ses faits d’armes à Marioupol.

Dans une vidéo publiée sur un compte officiel le 25 mars, les soldats d’Azov affirment avoir détruit deux véhicules blindés d’infanterie russes BMD-2. La séquence de l’attaque, capturée depuis un drone, nous a permis de géolocaliser (ici) la scène dans la banlieue ouest de la ville.

Attaque des soldats d’Azov sur des véhicules de l’armée russe, vraisemblablement avec de l’artillerie légère, dans l’ouest de la ville.
Attaque des soldats d’Azov sur des véhicules de l’armée russe, vraisemblablement avec de l’artillerie légère, dans l’ouest de la ville. © Azov Marioupol, Google Maps

Le texte qui accompagne cette vidéo de combat relève lui aussi d’une propagande bien rodée : "Les combattants d’Azov ont tué l'ennemi sans détruire d’infrastructure civile." Là encore, impossible pour la rédaction des Observateurs de France 24 de vérifier la véracité de cette information sans contact avec des sources locales indépendantes. Si, sur les images, des véhicules russes sont bien détruits, il est à noter que les bâtiments aux alentours sont en partie dégradés.

Une autre vidéo, toujours filmée avec un drone et publiée par Azov le 23 mars, montre les dégâts à Marioupol, après plusieurs semaines de guerre. Nous avons localisé le quartier filmé par les Ukrainiens : il s’agit du même boulevard Morskyi où progressaient les combattants tchétchènes dans des vidéos décryptées plus haut, dans l’est de la ville.

Si nous ne sommes pas en mesure d’affirmer quand la vidéo (ainsi que les autres) a précisément été tournée, il est en revanche possible d’affirmer que la zone est a minima contestée par les deux camps à cette date-là.

La base d’Azov à Marioupol capturée

Une autre vidéo a également émergé le 28 mars sur Telegram. Elle a été tournée par le correspondant de RT (chaîne financée par la Russie) à Marioupol. On y voit des combattants russes entrer dans la base principale du bataillon Azov dans Marioupol, alors vidée de ses soldats ukrainiens, toujours dans l’est de la ville.

Deux points de comparaison entre la vidéo publiée par RT et une photo d’archive de la base. Il est alors possible de confirmer la présence de soldats russes à l’intérieur du complexe, au moins pour un temps.
Deux points de comparaison entre la vidéo publiée par RT et une photo d’archive de la base. Il est alors possible de confirmer la présence de soldats russes à l’intérieur du complexe, au moins pour un temps. © RT, Google Maps

Pour simplifier la compréhension de la situation générale, nous avons placé sur une image satellite de Marioupol l’emplacement où les vidéos ont été tournées. Comme la majorité des vidéos ont été tournées du côté est de la ville, voici un diaporama permettant de visualiser les informations récoltées.

Marioupol, pivot stratégique pour l’armée russe

Ici, les vidéos de propagande analysées ne prouvent aucunement le contrôle d’un camp ou l’autre de la ville, car en combat urbain, les lignes bougent souvent constamment.

En revanche, au vu des éléments disponibles, les propagandes russe et ukrainienne se disputent virtuellement la ville côtière. Marioupol, avec sa situation géographique proche du Donbass, mais à l’est de la Crimée, est un pivot essentiel pour l’armée russe.

Les deux axes, Crimée et sud-est de l’Ukraine, ont été parmi les progressions les plus rapides de l’armée russe depuis le début de l’offensive, commencée il y a plus d’un mois. Si les généraux russes parviennent à joindre les deux forces, cela leur permettrait d’avoir une nouvelle ouverture sur la mer d’Azov, en plus de pouvoir contrôler tout une partie du sud de l’Ukraine, ce qui en ferait alors un objectif militaire réussi pour eux.

Mais dans les faits, les combats font encore rage. Interviewé sur BFMTV le mardi 29 mars, Vadym Boytchenko, le maire de Marioupol, estimait qu’il restait encore 100 000 civils coincés dans la cité côtière.