Comment les Ukrainiens contournent la censure du Kremlin pour informer les Russes sur la guerre

Capture d'écran du musée de l'histoire du Goulag sur Google Maps.
Capture d'écran du musée de l'histoire du Goulag sur Google Maps. © Google Maps

Piratage de bornes de recharge pour voitures électriques, envoi massif de notifications push, commentaires sur Google Maps : alors que le Kremlin a muselé les médias russes, des Ukrainiens redoublent d’inventivité pour informer les Russes de la réalité de la guerre que mène leur pays depuis le 24 février en Ukraine.

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L'organisme russe de régulation des médias, le Roskomnadzor, a bloqué plusieurs médias en ligne à cause de leur couverture de la guerre en Ukraine. Il a également interdit aux journalistes russes d'utiliser les mots "guerre", "invasion" ou encore "offensive". Seules les informations émanant du ministère russe de la Défense sont autorisées.

Des Ukrainiens se sont mobilisés, parfois des citoyens ordinaires, pour lutter contre la censure du Kremlin et informer les Russes sur ce qu’il passe réellement dans leur pays.

Une application ludique transformée en outil de contre-propagande

Reface, une application ludique qui permet d’échanger les visages, très populaire parmi les jeunes, a par exemple lancé une campagne mondiale d’informations sur la guerre en Ukraine, n’hésitant pas à partager des images de bâtiments détruits dans plusieurs villes ukrainiennes. Dima Shvet est le président de cette société basée à Kiev.

 

Au premier jour de l’invasion, nous avions envoyé une notification push à nos utilisateurs avec ce message : "La Russie a envahi l'Ukraine." Les utilisateurs qui ont ouvert l'application ont ensuite reçu plus de détails sur la situation sur le terrain, y compris des images et des vidéos.

Une notification push partagée avec les utilisateurs de Reface lorsque la Russie a envahi l'Ukraine (à gauche), et une photo de femmes affichée sur l'application (à droite).
Une notification push partagée avec les utilisateurs de Reface lorsque la Russie a envahi l'Ukraine (à gauche), et une photo de femmes affichée sur l'application (à droite). © Reface

Neuf millions de notifications ont été envoyées dans le monde, et deux millions ont été livrées aux utilisateurs en Russie.

Notre application permet aux utilisateurs de mettre leurs visages sur les corps des célébrités. Depuis l'invasion de la Russie, nous encourageons tout le monde à se transformer en président Zelensky.

Toutes les nouvelles vidéos créées par l'application ont un drapeau et le hashtag #StandWithUkraine en filigrane.

 

Une image du président ukrainien Volodymyr Zelensky sur Reface.
Une image du président ukrainien Volodymyr Zelensky sur Reface. © Reface

 

Une publication avec le hashtag #StandWithUkraine en filigrane.
Une publication avec le hashtag #StandWithUkraine en filigrane. © Reface

 

"La nourriture est bonne, mais la guerre en Ukraine ne l'est pas"

Le 28 février, le groupe de hackers "Anonymous" a incité les gens à rédiger de fausses critiques sur les entreprises et les restaurants russes sur Google Maps pour informer les citoyens sur le conflit en Ukraine. Le groupe a tweeté : "Allez sur Google Maps. Rendez-vous sur la carte de la Russie. Trouvez un restaurant ou une entreprise et rédigez un avis. Lorsque vous écrivez la critique, expliquez ce qui se passe en Ukraine."

Le tweet a rapidement gagné en popularité. Les faux avis de restaurants, notamment, ont proliféré sur Google Maps à travers la Russie. "5 800 soldats russes sont morts aujourd'hui, 4 500 hier. Arrêtez votre agressivité, ne laissez pas vos enfants souffrir. Si vous partez en guerre, vous ne reviendrez pas", peut-on lire sur un avis rédigé sur un restaurant moscovite appelé Romantic.

Capture d'écran de Google Maps indiquant des restaurants à Moscou.
Capture d'écran de Google Maps indiquant des restaurants à Moscou. © Google Maps

Google Maps permet aux utilisateurs de télécharger des photos de lieux. Mais des utilisateurs ont également utilisé cette fonctionnalité pour télécharger des images de la guerre aux emplacements réservés entre autres aux restaurants en Russie.

Une capture d'écran d'un téléphone qui aurait appartenu à un soldat russe, montrant une conversation avec sa mère, est aussi fréquemment publiée à l’emplacements des restaurants et autres bars (voir ci-dessous).

Toutefois, Google Maps a depuis désactivé les critiques en Russie et en Ukraine. Un porte-parole de Google a indiqué dans un communiqué : "En raison d'une augmentation récente des contenus sur Google Maps liés à la guerre en Ukraine, nous avons mis en place des protections supplémentaires pour surveiller et empêcher le contenu qui enfreint notre politique pour Maps, y compris le blocage temporaire de nouvelles critiques, photos et vidéos dans la région."

"Poutine est un co****d" : des bornes de recharge électrique pour voitures piratées

En outre, des bornes de recharge électrique pour voitures en Russie ont été piratées. Des messages tels que "Gloire à l'Ukraine" et "Poutine est une tête de co****d" ont été affichés sur leurs écrans.

Une borne de recharge sur l’autoroute M11, en Russie.

Dans une déclaration sur Facebook, la société énergétique russe Rosseti a affirmé que la société ukrainienne qui a fourni certaines des pièces pour ces bornes les avait piratées.

Cette action fait partie d’une campagne globale de cyberattaques visant la Russie. Le collectif international de hackers Anonymous a revendiqué plus de 300 attaques contre des sites Internet russes, ainsi que le radiodiffuseur d'État Russia Today.

Traduction : "BREAKING : #Anonymous pirate les chaînes de télévision étatiques russes pour relater la réalité de ce qui se passe en #Ukraine."

 

"On ne doit pas sous-estimer la puissance de Poutine dans la guerre de l’information."

Des campagnes comme celle-ci peuvent-elles avoir un impact significatif ? La rédaction des Observateurs a interrogé Valentina Shapovalova, spécialiste des médias et de la propagande russes à l'université de Copenhague.

Je pense qu'il est encore trop tôt pour voir l'efficacité de ces actions. Mais il est toujours très intéressant de voir le nombre important de citoyens ordinaires qui participent à cette contre-propagande, et de voir à quel point ils font preuve de créativité.

Pour autant, on ne doit pas sous-estimer la puissance de Poutine dans la guerre de l’information. Il étouffe l'espace de l'information depuis des années, et il y a maintenant très peu de place pour que quoi que ce soit d'autre pénètre dans l'esprit des citoyens.

Les mêmes récits ont été rejoués dans les médias russes pendant des années. Poutine a matraqué les Russes de propagande. Et quand vous racontez encore et encore la même histoire, les gens commencent à croire que c'est vrai. C'est si profondément enraciné que les avis sur Google Maps peuvent ne pas avoir l'impact qu'ils devraient avoir.

Une autre stratégie très importante que le Kremlin a utilisée est de créer de la confusion et du brouillard. Il a diffusé tant de nouvelles et d’images contradictoires que les gens ne savent plus où est la vérité.

Parmi les grands récits que le gouvernement a diffusé à l’adresse des Russes, il y a celui selon lequel le gouvernement ukrainien serait un gouvernement nazi installé par l'Occident, et que le peuple russophone d'Ukraine serait opprimé depuis 2014, sans oublier que le gouvernement ukrainien pratiquerait un génocide.

Depuis le début de l’invasion russe le 24 février, plus d'un million de personnes ont déjà fui l'Ukraine.