Ukraine : les gardes-frontières faussement morts sur l'île des Serpents, exemple du "chaos de l'information" en temps de guerre

Photo d’illustration montrant l’île des Serpents. Capture d’écran de la vidéo diffusant l’enregistrement de l’échange entre gardes-frontières ukrainiens et armée russe sur Twitter.
Photo d’illustration montrant l’île des Serpents. Capture d’écran de la vidéo diffusant l’enregistrement de l’échange entre gardes-frontières ukrainiens et armée russe sur Twitter. © Twitter @OneNationCon

Le 24 février, le gouvernement ukrainien annonçait la mort de 13 gardes-frontières sur l’île des Serpents, en mer Noire, après un bombardement russe. Diffusé par les autorités ukrainiennes, un enregistrement audio censé illustrer le dernier échange entre Russes et Ukrainiens est devenu viral, suscitant une vague d’émotion. Quatre jours plus tard, les gardes-frontières étaient donnés vivants. Déclaration trop hâtive ? Mensonge délibéré ? Des experts en propagande de guerre décryptent l'imbroglio.

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Le 24 février, un conseiller du ministre de l’Intérieur ukrainien déclarait que treize gardes-frontières avaient été tués par des frappes de l’armée russe. Dans la foulée, il a diffusé sur Telegram un enregistrement audio d’un message que ces soldats ukrainiens auraient supposément adressé aux militaires russes peu avant le bombardement de l’île des Serpents. "Navire de guerre russe, va te faire foutre !", entend-on dans cet enregistrement devenu viral sur les réseaux sociaux et repris par des médias internationaux.     

reprise sur Twitter de l’enregistrement audio publié par le conseiller Anton Herashchenko sur Telegram. Photo d’illustration montrant l’Ile des Serpents.

Le même jour, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé dans un communiqué la perte de cette petite île de la mer Noire, ainsi que la mort de tous les gardes-frontières qui s’y trouvaient. "Ils n'ont pas abandonné. Tous recevront à titre posthume le titre de Héros de l'Ukraine", peut-on lire dans son communiqué. L’annonce avait suscité une vague d’émotion en Ukraine et un peu partout dans le monde.

Vidéo BFM affirmant, comme beaucoup d'autres média, que les soldats sont décédés.

Mais quatre jours plus tard, le 28 février, la marine et les forces armées ukrainiennes reviennent sur cette déclaration, et assurent que les soldats sont finalement en vie : "Nos frères sont en vie, tout va bien pour eux !" 

La Russie, de son côté, avait indiqué dès le 25 février que les gardes-frontières étaient vivants. Une dépêche de l’agence de presse officielle Tass a annoncé ce jour-là que quatre-vingt-deux soldats ukrainiens se trouvaient sur l'Île des Serpents et qu’ils s’étaient rendus à l’armée russe, qui les a transférés à Sébastopol, en Crimée. La dépêche précise également que les soldats seront renvoyés dans leurs familles quand ils auront signé un refus de participer aux hostilités. 

En outre, les médias et le ministère de la Défense russes ont diffusé le 26 février une vidéo qui montrerait l’arrivée de ces soldats dans le port de Sébastopol, en Crimée. 

Vidéo qui monterait les soldats ukrainiens capturés sur l’Ile des Serpents par l’armée russe. Originalement publié par les médias officiels russes, comme Izvestia.

Une vidéo montrant des soldats alignés devant un navire de guerre russe a notamment circulé. On la retrouve dans cet article du média russe Izvestia publié le 26 février. Il est précisé que la scène se déroule dans le port de Sébastopol, en Crimée. Sur l'uniforme de ces hommes, on reconnaît effectivement un patch du drapeau ukrainien ( à 02':04" et 02':12") ou encore un patch ukrainien reconnaissable à sa forme de trident, ou Tryzub, à 02':12")

Sur réseaux sociaux, le président Volodymyr Zelensky et son gouvernement ont alors été accusés d'avoir menti pour alimenter la propagande ukrainienne.

L'homme sur la vidéo porte sur son épaule gauche un patch de l'armée Ukrainienne. On lui demande en russe s'il est entré en contact avec un navire russe, il répond en ukrainien que personne ne l'a fait. La légende indique en russe : " C'est une fiction de la propagande ukrainienne, qui a enterré ses combattants le premier jour de l'opération spéciale."

Aujourd’hui, les versions ukrainienne et russe s’accordent sur le fait que les soldats ukrainiens sont encore en vie. Mais des zones d’ombre persistent, notamment sur le nombre de soldats ukrainiens qui étaient présents sur l'île, et sur l’authenticité ou non de l'enregistrement audio diffusé par les autorités ukrainiennes.  

La Russie affirme par ailleurs que les soldats se sont rendus sans combattre et qu'ils n'ont jamais eu d'échange avec le navire russe, tandis que l'Ukraine maintient que les gardes-frontières se sont battus avant d’être finalement capturés.

Il est en réalité difficile de savoir si le gouvernement ukrainien a annoncé la mort de ses soldats dans la hâte, sans vérifier, ou s’il s’agit d’un mensonge délibéré visant à s’attirer la sympathie et à mobiliser l’opinion face à l’invasion russe.

Précipitation ou mensonge calculé ? "La désinformation fait partie des guerres modernes" 

Yevgeniy Golovchenko est chercheur spécialisé dans la communication politique et la désinformation en temps de guerre. Il suit le conflit en Ukraine depuis 2014. Selon lui, cet épisode est un exemple parmi d'autres du "chaos de l'information" typique des guerres modernes.

Dans le cas spécifique de l'Île des Serpents, seul Volodymyr Zelensky doit savoir s'il s'agissait d'un mensonge délibéré ou s'il y croyait vraiment. 

La désinformation fait partie des guerres modernes. Il est difficile de savoir ce qui relève de la désinformation ou d’une conclusion trop rapide sans vérification. La guerre est une période où les parties ont tout intérêt à créer un chaos d'informations […]. Que ce soit des vérités, des fausses informations ou quelque chose entre les deux, il est clair que l'Ukraine comme la Russie va mettre en avant les affirmations qui encouragent la résistance et démoralisent l'ennemi.

Valentina Shapovalova est une chercheuse spécialisée dans la propagande médiatique russe. Selon elle, la propagande russe a tout à gagner de ce retournement de situation :

Pour la Russie, cet exemple montre que l'Ukraine a menti. Peu importe que ce soit volontaire ou non : les médias russes présentent cela comme une volonté de désinformer de la part du gouvernement ukrainien.

C'est aussi un bon moyen de renforcer leur discours selon lequel il s'agit d'une mission de maintien de la paix.  En clair, ils disent : "En réalité, la Russie n'a pas tué les soldats, mais elle les a transférés en lieu sûr."

Les médias russes ont notamment partagé des "interviews" de personnes présentées comme des soldats capturés sur l'Île des Serpents. Parmi elles, on trouve cette "interview" du 27 février dans Izvestia. Un homme à l'accent ukrainien déclare : "Chers citoyens ukrainiens ! C’est un homme mort ressuscité qui vous parle […], nous avons reçu des récompenses posthumes, qui ne sont pas nécessaires […], notre gouvernement est mauvais." À noter qu'on ne connaît pas les conditions dans lesquelles il a prononcé ces paroles ni son identité exacte. "Il faut rester prudent avec ce type de vidéo", alerte Valentina Shapovalova. "Je ne dis pas que c'est le cas ici, mais les médias russes sont connus pour avoir déjà engagé des acteurs.

Selon les deux chercheurs, il faut donc rester très prudent devant les informations qui viennent des deux parties dans ce contexte de guerre. Toutefois Yevgeniy Golovchenko doute que cette affaire change grand-chose pour les belligérants :

Pour la presse d'état Russe et ceux qui la lise tout ce que dit l'Ukraine et les médias occidentaux est dirigé contre la Russie et pas fiable. Pour l'Ukraine, que ces soldats soient finalement vivants ne changent pas le fond du discours officiel, qu'ils sont en train de se faire attaquer." 

Ce n'est pas la première fois que des informations partagées par des officiels ukrainiens sont mises à mal. Plusieurs comptes officiels ont par exemple utilisé de fausses images, notamment pour illustrer les exploits du "fantôme de Kiev", aviateur ukrainien à l'existence non certifiée qui aurait abattu six aéronefs russes.