"La violence monte en grade" : à Mayotte, enseignants et parents s'alarment du retour des affrontements entre jeunes

Plusieurs images envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 documentent les incidents survenus dans le lycée de Kahani, à Mayotte, le 15 novembre 2021.
Plusieurs images envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 documentent les incidents survenus dans le lycée de Kahani, à Mayotte, le 15 novembre 2021. © Observateurs

Un rassemblement contre l’insécurité était organisé, jeudi 2 décembre, devant le lycée de Kahani, à Mayotte, pour dénoncer la multiplication des affrontements entre bandes rivales de jeunes aux abords et dans l’établissement. Ces violences perturbent depuis la rentrée de septembre la scolarité des près de 2 000 élèves qui y étudient. Nos Observateurs s’alarment d’une situation qui rappelle des incidents déjà survenus en 2018 dans les lycées de ce département français.

Publicité

"Depuis ce matin ça chauffe !" Lundi 15 novembre, aux alentours de 8 h 30, un habitant du quartier de Kahani, au centre-est de Grande-Terre, la principale île de l'archipel de Mayotte, filme en direct sur les réseaux sociaux la scène qui se déroule près de chez lui, non loin du lycée polyvalent Gustave Eiffel. Des jeunes lancent des projectiles sur des gendarmes. "Ce sont les bombes [de gaz lacrymogène] qui m’ont fait descendre du lit", poursuit-il. 

Des vidéos filmées depuis le lycée et envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 montrent des lycéens se réfugier à l’intérieur, tandis que des jeunes à l’extérieur lancent des cailloux en direction des forces de l’ordre. Une cartouche de gaz lacrymogène atterrit alors dans l’établissement. 

Les violences continuent ensuite dans l’enceinte du lycée, comme le montrent d’autres images prises par des enseignants. Dans un communiqué transmis à notre rédaction, ces derniers décrivent un lycée transformé en "champ de bataille", avec des jeunes armés de pierres, de tiges en fer et munis de bouts de tissus pour se reconnaître entre bandes. 

 

"Il y a des tensions à Mayotte entre villages. Et le lycée, c’est l’endroit où tout le monde se rencontre"

Le 10 novembre, un caillassage avait déjà eu lieu devant le lycée. Ces bagarres opposent des jeunes de villages rivaux de Mayotte et se concentrent au niveau du lycée, situé à proximité d'une gare routière où les bus déposent chaque matin des élèves venus de toute l'île. Pour Ali (pseudonyme), élève en terminale, c'est là que les jeunes se retrouvent et que des conflits parfois anciens ressurgissent :

Il y a des tensions à Mayotte entre villages. Et le lycée, c’est l’endroit où tout le monde se rencontre. J’ai des amis qui sont du village de Combani et les élèves du village de Majicavo ont un conflit avec eux. Donc quand ils se croisent, ça va commencer à se lancer des insultes, à se battre. Dans les bagarres, il y a des élèves du lycée mais aussi des jeunes de l'extérieur.

Ces conflits peuvent être anciens et avoir commencé sur un terrain de foot à l’extérieur du lycée par exemple. Le problème, c’est que les élèves qui sont témoins de bagarres n’osent pas dénoncer de peur de se faire menacer. 

Les violences ont un énorme impact sur ma scolarité. Déjà parce que je passe le bac cette année, mais aussi parce que j'aimerais faire des études supérieures et je sais qu’avec les cours que je rate, je vais avoir du retard par rapport aux élèves de métropole et d'autres lycées. 

Un rassemblement organisé par les enseignants devant le lycée de Kahani le mardi 30 décembre 2021 pour dénoncer les violences dans et aux abords de l'établissement. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24.
Un rassemblement organisé par les enseignants devant le lycée de Kahani le mardi 30 décembre 2021 pour dénoncer les violences dans et aux abords de l'établissement. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24. © Observateurs

"Je n’arrivais plus à raisonner mes élèves"

L'arrivée des forces de l'ordre envenime souvent la situation et transforme la bagarre en un affrontement contre les gendarmes. Pour dénoncer ces violences à répétition, des enseignants ont organisé des manifestations devant le lycée, mardi 30 novembre et jeudi 2 décembre. Jérémie Saiseau est enseignant de lettres au lycée de Kahani et représentant CGT Educ'action :

La première scène violente depuis la rentrée a eu lieu le 24 septembre : il y a eu un mouvement de foule, on a alors dû faire rentrer tous les élèves et les jeunes qui se trouvaient dehors dont des collégiens, des lycéens d’autres établissements. Une collègue a reçu des cailloux dans sa classe. On ne sait pas si cela a un lien avec ce qu’il s’est passé à l’extérieur. Les élèves sont normalement très respectueux en classe alors ça a été pour nous un signe inquiétant.

Le 28 octobre, il y a eu à nouveau un caillassage. Le 10 novembre, des jeunes ont lancé des tiges en métal et les gendarmes, qui n’étaient que quatre à protéger le lycée, ont dû être mis à l’abri dans le lycée. Le lundi 15 novembre, les violences ont repris. Je n’arrivais plus à raisonner mes élèves. Depuis, plusieurs enseignants et membres du personnel du lycée sont en droit de retrait. L’équipe est choquée. Les cours ont repris mais en jauge réduite.

Ce n'est pas facile pour nous de comprendre l'ensemble des causes à l'origine de cette situation. Je pense que la crise sociale que traverse l'île engendre de la violence. Il faudrait ici beaucoup plus de moyens que partout ailleurs. J'ai l'impression que les jeunes cherchent aussi à ce qu'on parle d'eux. Mais, finalement, la violence est devenue banale.

Une banderole devant le lycée de Kahani, à Mayotte, le 18 novembre 2021. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24.
Une banderole devant le lycée de Kahani, à Mayotte, le 18 novembre 2021. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24. © Observateurs

"On se demande si nos enfants vont revenir le soir"

Le jeudi 18 novembre, plusieurs mères d'élèves du lycée Gustave Eiffel ont bloqué l’accès à l’établissement pour éviter de nouvelles bagarres. Fatima Mouhousssini, dont le fils est en première, y a participé. Avec d’autres mères, elle endosse chaque matin un gilet jaune pour "sécuriser" les élèves devant le lycée : 

Des jeunes m’ont dit récemment : 'Madame, on se sent plus en sécurité à l’extérieur qu’à l’intérieur'. Il y a des élèves qui n’osent même pas aller aux toilettes seuls de peur de se faire agresser !

En 2018, nous avions déjà interpellé le proviseur du lycée de Kahani. Il avait répondu que les violences venaient de l’extérieur et rentraient dans son établissement. Aujourd’hui, on voit que la violence monte en grade et que des clans se forment dans le lycée. Cela nous fait peur : on se demande si nos enfants vont revenir le soir.

On a l’impression que l’inscription des élèves dans ce lycée se fait à tour de bras. On ne cherche pas si ces enfants ont des antécédents de violences ailleurs. Le niveau est tellement bas qu’on se demande si les élèves ne seront pas en échec, s’ils pourront faire des études. Ma question pour les décideurs en matière d’éducation, c’est de savoir : qu’est-ce qu’ils attendent de cette situation ? Attendent-ils que ça explose ?

En jaune, les mères de famille qui tentent chaque matin de sécuriser l'accès au lycée de Kahani. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24.
En jaune, les mères de famille qui tentent chaque matin de sécuriser l'accès au lycée de Kahani. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24. © Observateurs

Haïdar Attoumani Saïd, président de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE) à Mayotte, ajoute que ces violences sont aussi liées à des problématiques "plus profondes" :

À la gare routière, chaque matin, ce sont près de 3 000 élèves qui débarquent sans le contrôle d'adulte. On y voit de tout : rackets, bousculades, harcèlements... Il y a des enfants qui vivent dans des conditions intolérables : des cases en tôle, à ciel ouvert, entassées. Certains ne vivent pas avec leur famille. 

Il y a dans le lycée des jeunes suivis par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), des jeunes en famille d'accueil qui ne sont pas suffisamment encadrés. Il y a des gamins allophones, qui ne savent pas lire, pas écrire : on les met dans des classes où ils sont perdus. On manque de structures socio-éducatives, d'éducateurs. La prise en charge des jeunes est limitée, voire quasi nulle. Ce n'est pas normal pour un territoire qui a plus de 60 % de jeunes de moins de 20 ans. 

Certains voudraient remettre la faute sur l'immigration. Mais au sein d'une même bande de jeunes, c’est très mélangé : il y peut y avoir des Malgaches, des Comoriens, des Mahorais, des enfants natifs de Mayotte. C'est une réalité.

Un rassemblement devant le lycée de Kahani le jeudi 2 décembre 2021. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24.
Un rassemblement devant le lycée de Kahani le jeudi 2 décembre 2021. Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24. © Observateurs

En 2018, des violences dans les lycées avaient été à l’origine d’une grève générale de trois mois pour dénoncer l’insécurité à Mayotte. La situation semble se répéter depuis plusieurs mois : en avril dernier, deux lycéens ont été tués dans des violences entre bandes de différents villages.

Le recteur de la région académique de Mayotte, Gilles Halbout, a annoncé le 24 novembre dans la presse locale la construction de nouveaux bâtiments et le doublement des équipes mobiles de sécurité (EMS), dont le rôle est de garantir la sécurité des élèves et du personnel.

Le 29 novembre, la CGT Educ’action, qui assure avoir interpellé à plusieurs reprises le ministre français de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, a demandé "un plan d’urgence" à Mayotte, afin "de garantir des conditions d’étude correctes et des conditions de travail dignes pour les personnels".

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : 

À Mayotte, des lycées à l’arrêt après de violents affrontements entre bandes rivales (2018)

Ligne Directe : Mayotte, les défis de la jeunesse (2018)