"Notre seule perspective : être expulsés", l’appel à l’aide de migrants africains détenus en Russie

Un centre de détention temporaire pour étrangers, situé près de Doukhovchtchina, à une soixantaine de kilomètres au nord de Smolensk, en Russie. Plusieurs dizaines de personnes s’y trouvent actuellement, dans l’attente d’être déportées.
Un centre de détention temporaire pour étrangers, situé près de Doukhovchtchina, à une soixantaine de kilomètres au nord de Smolensk, en Russie. Plusieurs dizaines de personnes s’y trouvent actuellement, dans l’attente d’être déportées. © Photo envoyée à notre rédaction.

Plusieurs migrants originaires de différents pays africains ont alerté notre rédaction, depuis début novembre : ils disent être enfermés dans un centre de détention en Russie, à une centaine de kilomètres de la frontière avec la Biélorussie, après avoir été arrêtés en situation irrégulière. Selon eux, l’hygiène dans le centre laisserait à désirer et, surtout, ils craignent d’être désormais renvoyés dans leur pays d’origine.

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Depuis cet été, des milliers de migrants tentent de rejoindre l’Union européenne en traversant la frontière polonaise, lituanienne ou encore lettonne, depuis la Biélorussie. Récemment, la crise migratoire s’est même accentuée à la frontière polonaise, où les autorités tentent coûte que coûte d’empêcher les entrées sur leur territoire. 

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Bloqués le long de la frontière polonaise, en pleine forêt, certains migrants décident parfois de rebrousser chemin, en retournant vers l’est, en Biélorussie, voire en Russie, où ils ne sont pas les bienvenus non plus depuis quelques semaines. 

"Nous avons été arrêtés par le FSB, au motif que nous n’avions pas de visa nous permettant d’être en Russie"

C’est le cas de Bertrand (pseudonyme), originaire d’un pays d’Afrique francophone.   

J’étais venu en Russie pour étudier, mais mon visa a expiré en 2016 : je me suis alors retrouvé sans papiers et j’ai commencé à faire des petits boulots. 

Cet été, j’ai donc décidé d’aller en Biélorussie, car j’avais entendu qu'elle avait ouvert ses postes-frontières avec l'Union européenne. Finalement, début octobre, je suis arrivé à la frontière polonaise, avec des amis, et durant presque trois semaines, nous avons tenté d’entrer en Pologne, mais à chaque fois, nous avons été refoulés. Au bout d’un moment, nous n’avions plus rien à manger et à boire, donc nous avons décidé de retourner en Russie.

Avec un taxi, nous avons retraversé la Biélorussie, puis la frontière russe, mais nous avons été arrêtés par le FSB [service de renseignement russe, NDLR], à Smolensk, fin octobre, au motif que nous n’avions pas de visa nous permettant d’être en Russie. 

Nous avons été jugés, sans avocat et avec un interprète qui ne maîtrisait pas bien le français, et la juge a dit que nous allions être déportés. Nous n’avons pas pu dire un mot.

Ensuite, on nous a emmenés dans un centre de détention, où je me trouve toujours actuellement. On souffre ici : on peut se doucher juste une fois par semaine, on a le droit d’aller aux WC deux fois par jour. [De plus, selon d’autres Africains détenus, les sanitaires sont sales, et ils peuvent sortir 10 à 20 minutes par jour seulement, NDLR.] La nourriture, c’est du pain, de la soupe… 

Et là, la seule perspective, c’est d’être renvoyé dans notre pays. Mais nous ne savons pas quand nous allons être déportés, car on nous a dit que c’était à nous d’acheter le billet d’avion, faute de quoi on crèverait dans le centre.

Le centre où se trouve notre Observateur est situé dans la forêt, près de Doukhovchtchina, à une soixantaine de kilomètres au nord de Smolensk. La frontière biélorusse se trouve à une centaine de kilomètres à l’ouest. 

Un papier avec les coordonnées du centre de détention où se trouve Bertrand.
Un papier avec les coordonnées du centre de détention où se trouve Bertrand. © Photo envoyée à notre rédaction.

D’après notre Observateur et d’autres personnes enfermées dans le centre, ils sont actuellement 30 à 50 à l’intérieur. Outre les Africains, certains seraient originaires de Cuba et de pays arabes. Ils ne peuvent utiliser le réseau Internet qu’entre 15 h et 19 h.

Contacté par notre rédaction, ce centre de détention n’avait pas donné suite à nos sollicitations le jour de la publication de cet article. 

"La seule façon d’éviter la déportation, c’est de demander l’asile"

Ce lieu est un centre de détention temporaire pour étrangers, un type de structure que connaît bien Fatima Kokaeva, qui travaille au sein du Comité d’assistance civique, une ONG russe qui aide les migrants et les réfugiés. Elle confirme les propos de notre Observateur sur les conditions de vie dans ces centres et détaille l’impasse dans laquelle se trouvent les migrants.

Ce sont des centres où les gens arrêtés sans papiers sont retenus, jusqu’à leur déportation. Ce sont des sortes de prisons. Ils existent depuis 2016 en Russie : il y en a presque partout dans le pays. Ils sont sous le contrôle du ministère de l’Intérieur. 

Quand les gens sont arrêtés sans papiers, ils sont jugés par le service des migrations, qui dépend du ministère de l’Intérieur. En gros, s’ils franchissent la frontière russe illégalement, ils sont passibles d’une amende de 2 000 roubles [soit 24 euros, NDLR], au minimum, voire d’une peine de prison allant jusqu’à six ans, et ils sont ensuite déportés, sauf s’ils ont, par exemple, un conjoint ou un enfant russe. Le problème, c’est qu’il n’y a pas toujours de traducteur lors du jugement.

Une personne également détenue dans le centre situé près de Doukhovchtchina m’a dit que la juge avait juste posé une question, à elle et d’autres personnes : "Est-ce que vous savez que vous avez franchi la frontière russe sans visa ?" Ils ont répondu "oui". Et ensuite, ils n’ont plus eu la possibilité de poser de questions. Ils ont violé la loi, donc ils ont été condamnés.

"La Russie accorde très rarement l’asile"

La seule façon pour eux d’éviter la déportation, c’est de demander l’asile. Mais même s’ils en font la demande, ils doivent quand même payer l’amende, voire purger leur peine de prison. Et la Russie accorde très rarement l’asile. 

Entre le 16 mars 2020 et le 30 septembre 2021, il était interdit de déporter les gens depuis la Russie, en raison du Covid-19. Il y a même eu une sorte d’amnistie : les personnes sans visa pouvaient se faire enregistrer auprès des autorités. Mais depuis le 30 septembre, les gens arrêtés en situation irrégulière sont de nouveau envoyés dans les centres de détention. Cela dit, avec la pandémie qui continue, il est difficile de savoir quand ils vont être déportés…

Normalement, c’est l’État russe qui achète le billet d’avion et la personne attend parfois deux ans avant d’être renvoyée. Mais elle peut aussi payer son billet si elle veut partir plus vite.

En Russie, beaucoup d’Africains sont en situation régulière pendant des années, mais ils peuvent être amenés à tenter de rejoindre l’Union européenne s’ils n’arrivent plus à renouveler leur visa ou s’ils font une demande d’asile qui est rejetée en Russie, par exemple.