La police tchèque accusée d’avoir tué un Rom, comparé par certains activistes à George Floyd

Deux policiers immobilisent Stanislas Tomas à Teplice, le 19 juin 2021. Ce Rom de 42 ans est mort le jour-même, un rapport d'autopsie préliminaire excluant tout lien avec son interpellation.
Deux policiers immobilisent Stanislas Tomas à Teplice, le 19 juin 2021. Ce Rom de 42 ans est mort le jour-même, un rapport d'autopsie préliminaire excluant tout lien avec son interpellation. © Facebook

Le 19 juin, Stanislas Tomas, un homme rom de 42 ans, est mort suite à son arrestation par la police dans la ville de Telipce, en République tchèque. Une vidéo semblant montrer un policier appuyer son genou sur son cou a beaucoup choqué, certains faisant la comparaison avec George Floyd. Si ce cas est révélateur des discriminations anti-Roms dans le pays, les premiers éléments dévoilés dans les jours ayant suivi son décès ne permettent pas de confirmer une intervention policière disproportionnée.

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La scène se déroule le 19 juin dans la ville de Telipce (nord-ouest). Pendant 5 minutes et 50 secondes, un homme torse nu est maintenu au sol par un policier, aidé à certains moments de deux autres officiers en uniforme qui lui maintiennent les jambes. Le policier utilise son genou pour maintenir l’homme à terre, qui tente de se dégager et pousse de nombreux cris, mais la qualité de la vidéo et son angle de vue ne permettent pas de déterminer si la pression est exercée sur le cou, la nuque ou bien le haut des épaules.

Un groupe de trois policiers interpelle Stanislas Tomas, le 19 juin 2021 à Teplice (coordonnées : 50.645621, 13.821549).
Un groupe de trois policiers interpelle Stanislas Tomas, le 19 juin 2021 à Teplice (coordonnées : 50.645621, 13.821549). © Facebook

En fond sonore, on entend les habitants de l’immeuble du 10-18, rue Hriste. À certains moments, ils commentent l’action des policiers. "Ils sont en train de l’étouffer", dit une femme. Un homme défend les policiers : "C’est leur travail". Un autre homme conseille : "Reste au sol, ne te lève pas".

Selon la police et plusieurs articles de la presse tchèque, l’homme en question est mort peu de temps après dans l’ambulance appelée par les policiers.

Un George Floyd tchèque ? 

Le lendemain des faits, la vidéo de l’incident filmée par un habitant de l’immeuble circule sur les réseaux sociaux. Nombreux sont les internautes à comparer cette scène à la mort de George Floyd. Ce Noir américain de 46 ans a été tué par le policier Derek Chauvin à Minneapolis, le 25 mai 2020, suite à un plaquage ventral et une pression du genou sur son cou pendant plus de 9 minutes. Sa mort, filmée par des passants, a entraîné un mouvement de protestation contre les violences policières et les discriminations raciales à travers tout le pays.

Dans le cas de Stanislas Tomas, la vidéo amateur n’est pas suffisamment claire pour déterminer à elle seule si ce dernier est mort pendant l’intervention policière ou si la position du genou du policier ressemblait vraiment à celle du genou de Derek Chauvin.

En réponse à l’indignation suscitée par ces images, la police tchèque a publié le 21 juin une vidéo montrant le même homme dans un état second déambuler dans la rue torse nu et frapper une voiture. "Il n’y a pas de Floyd tchèque", affirme-t-elle dans un tweet, précisant que l’homme était sous l’influence de "psychotropes" et qu’une autopsie du tribunal avait exclu que l’intervention policière ait été à l’origine de sa mort.

Un homme ressemblant à Stanislas Tomas et identifié comme tel par la police en train de s'en prendre à une voiture à une centaine de mètres du lieu de son interpellation (coordonnées : 50.644746, 13.821369).
Un homme ressemblant à Stanislas Tomas et identifié comme tel par la police en train de s'en prendre à une voiture à une centaine de mètres du lieu de son interpellation (coordonnées : 50.644746, 13.821369). © Twitter/Police tchèque

Selon nos analyses, cette vidéo a été filmée à 100 mètres du lieu de la première vidéo au même moment de la journée. Les ombres projetées par les bâtiments et les passants pointent dans la même direction et indiquent qu’il était environ 15 h.

"Selon les témoins, il était inconscient quand l’ambulance est arrivée"

Néanmoins, ces images viennent lever le voile sur les violences policières en République tchèque et les discriminations subies par les Roms, selon Michal Miko, directeur de l’ONG tchèque de défense des Roms Romanonet.

Je me suis rendu sur les lieux de l’incident mardi [22 juin] pour essayer de mieux comprendre ce qu’il s’était passé. J’ai pu discuter avec les habitants de l’immeuble, qui ne peuvent pas parler aux médias sur ordre de la police, une enquête criminelle étant en cours.

Selon eux, Stanislas Tomas, qui avait 42 ans, était inconscient quand l’ambulance est arrivée et a dû être déposé sur un brancard pour être transporté. Il faisait aussi très chaud, l’asphalte était brûlant [il faisait 30 degrés à 15 h, NDLR]. Si on part du principe que cet homme était sous l’influence de drogues et qu’il a été violemment interpellé comme on le voit dans la vidéo, il y avait un fort risque qu’il meure et j’estime que le comportement des policiers était dangereux.

Quand j’ai vu la vidéo pour la première fois, j’ai tout de suite eu une impression de déjà-vu, et j’ai repensé à George Floyd. Cet homme faisait lui aussi partie d’une minorité discriminée, pauvre et particulièrement visée par la police. D’autant que ce n’est pas la première fois que ce type d’incident survient : en 2009 et en 2016, des Roms avaient perdu la vie dans des circonstances similaires.

"L’enjeu de cette affaire réside dans la capacité du système à enquêter sur les abus policiers"

Zuzana Candigliota, avocate pour la Ligue des droits de l’Homme, estime de son côté qu’il est trop tôt pour se prononcer.

La loi tchèque ne liste pas avec précision quels gestes sont autorisés, ou non, par la police au moment d’une arrestation, il y a simplement une obligation qu’ils soient proportionnés. En l’état, la vidéo ne permet pas d’aller clairement dans un sens ou dans un autre, il faut que les experts se prononcent.

Il est vrai qu’une personne sous l’influence de drogues peut être plus dangereuse et difficile à calmer. D’autant que les officiers de police ont affirmé que l’homme les avait mordus. Et si les discriminations envers les Roms et les contrôles au faciès sont une réalité en République tchèque, dans ce cas les policiers ont été appelés par des voisins compte tenu du comportement de cet homme.

Des policiers m’ont dit faire plus de contrôles sur les Roms parce que, selon eux, l’expérience montre qu’ils ont plus de chance de trouver sur eux des objets illégaux. D’autres catégories sont aussi visées par la police : les SDF, les marginaux, les activistes pour l’environnement ou les anarchistes.

Si ce problème systémique est bien réel, pour moi l’enjeu de cette affaire réside dans la capacité du système à enquêter sur les abus policiers. Nous avons une institution, l’Inspection générale des forces de sécurité [GIBS], qui est chargée d’enquêter sur ces affaires de violences. Or, elle ne fait pas bien son travail et n’est pas impartiale. Elle n'examine pas toutes les preuves, est lente et rend des verdicts quasiment systématiquement en faveur de la police. Si l’on veut pouvoir faire toute la lumière sur ces violences, il faut que ce corps soit véritablement indépendant.

Une manifestation et un hommage à Stanislas Tomas sera rendus, samedi 26 juin, sur le lieu de l’incident à l’appel de l’organisation Romanonet.