Turquie : de la "morve de mer" envahit la mer de Marmara, liée à la pollution et au climat

En haut et en bas à gauche, captures d’écran des vidéos prises début mai par Alper Altay et, à droite, capture d’écran d’une vidéo prise le 7 juin montrant des eaux usées déversées dans la mer de Marmara.
En haut et en bas à gauche, captures d’écran des vidéos prises début mai par Alper Altay et, à droite, capture d’écran d’une vidéo prise le 7 juin montrant des eaux usées déversées dans la mer de Marmara. © Alper Altay/Twitter

Depuis plusieurs semaines, une épaisse couche de "morve de mer" a recouvert la mer de Marmara, en Turquie. Derrière ce terme se cache un organisme vivant qui apparaît pour la première fois en si grandes quantités, ce qui le rend toxique pour l’homme et l’écosystème marin. Cette prolifération inquiétante est liée, selon plusieurs experts, au réchauffement climatique et à la forte pollution qui caractérise cette région industrielle densément peuplée.

Publicité

Depuis la mi-mai, les habitants des rives de la mer de Marmara, en Turquie, s’inquiètent de voir sur les plages et dans les ports d’épaisses couches d’une mousse mucilagineuse dégageant des odeurs d’algues en décomposition. Cette substance végétale apparaît naturellement dans la mer de Marmara et à travers le monde, mais cette fois le phénomène a pris des proportions jamais vues en Turquie. 

Le mucilage est une mousse visqueuse sécrétée par des micro-organismes marins à leur mort ou sous l’effet du stress. Cette mousse peut, lorsque présente en grande quantité, bloquer l’approvisionnement en oxygène de certaines zones d’eau, asphyxiant poissons et autres organismes de la macrofaune. 

Autre problème : selon plusieurs experts, cette mousse pourrait transporter divers virus et bactéries, notamment la bactérie E. coli, dangereuse pour l’homme.

Pour les habitants des rives de la mer de Marmara, les conséquences sont multiples : les pêcheurs ne peuvent plus exercer leur activité et le secteur du tourisme est fragilisé. Ce phénomène vient aussi rendre visibles les conséquences du réchauffement climatique car le développement du mucilage est favorisé dans les eaux chaudes. Or la mer de Marmara a vu sa température moyenne augmenter de 2 à 2,5 degrés ces vingt dernières années, plus que la moyenne des eaux marines mondiales, entre 1 et 1,5 degrés.  

"C’était vraiment dégoûtant" 

Alper Altay
Dentiste
Bursa, Turquie

Alper Altay, dentiste basé dans la ville de Bursa (nord-ouest), a filmé le 5 mai une série d'impressionnantes vidéos dans un petit port situé en bord de mer.  

J’ai un bateau de plaisance dans le port de Mudanya [à 20 kilomètres au nord de Bursa, NDLR] et je suis allé sur place le 5 mai pour vérifier son état. Quand je me suis approché j’ai vu cette chose étrange, comme une couche de béton. J’ai vu que ça bougeait, c’était d’une couleur étrange, entre le gris et le marron, avec un aspect vraiment dégoûtant. Je me suis assis sur mon bateau et je l’ai touché avec mes pieds. Ça sentait très mauvais, comme des algues, comme quelque chose en décomposition. 

Vidéo filmée par Alper Altay le 5 mai 2021.
Vidéo filmée par Alper Altay le 5 mai 2021. © Instagram

Trois semaines plus tard, le mucilage avait disparu de ce port, mais quand j’ai fait un trajet en bateau d’Istanbul à Bursa, j’en ai vu de longues bandes à la dérive sur la mer, elles faisaient des kilomètres de long et environ cinq mètres de large.

Depuis, l’eau est restée trouble et opaque, on dirait presque de la peinture vert foncé. Des amis qui font de la plongée m’ont dit que le mucilage s’était déposé au fond de la mer. 

Le mucilage s’est aussi déposé dans les petits ports de plaisance d’Istanbul, ou sur les îles des Princes situées au large de la capitale économique turque. 

Ces sites touristiques se retrouvent ainsi souillés, fragilisant un secteur déjà au ralenti depuis le début de la pandémie de Covid-19. 

Mais au-delà des conséquences économiques, les scientifiques s’inquiètent surtout des effets à long terme sur tout l’écosystème de la mer de Marmara. 

"Ce phénomène est lié à l’activité humaine" 

Mert Gökalp
Chercheur en biologie marine, documentariste
Istanbul, Turquie

Mert Gökalp, écologiste marin et documentariste, surveille la propagation du mucilage depuis plusieurs mois.  

L’apparition de mucilage n’est pas quelque chose de nouveau ou de spécifique à la mer de Marmara, on en voit un peu partout mais en plus faibles quantités. Le phénomène actuel est lié à une forte augmentation du nombre de nutriments dans l’eau et à un grand stress imposé sur le phytoplancton, qui rejette ce mucus en réaction. 

La recherche récente permet de démontrer que ce phénomène est anthropogénique, c’est à dire lié à l’activité humaine. Il existe plusieurs facteurs comme la température de l’eau et l’intensité des courants marins, mais celui qui semble prévaloir ici est la pollution de l’eau. 

Dans cette vidéo, l’homme qui filme affirme avoir tourné ces images le 7 juin 2021 ; elles montrent des eaux usées déversées à Dilovasi, à la limite orientale de la mer de Marmara. Ces eaux usées seraient, selon lui, déversées dans une rivière menant à la mer de Marmara. 

Près de 25 millions de personnes vivent autour de la mer de Marmara [soit environ 30 % de la population turque, NDLR] et les municipalités jettent pour la plupart les eaux usées directement au fond de la mer. C’est d’autant plus problématique quand on sait que la mer de Marmara est une mer fermée avec d’un côté le détroit du Bosphore et, de l’autre, celui des Dardanelles, et donc avec peu de courants pour "évacuer" le mucilage.  

Une équipe de chercheurs turcs a récemment émis une hypothèse intéressante : avec la pandémie de Covid-19, les ménages turcs ont changé leurs habitudes et se sont notamment mis à utiliser d’importantes quantités de détergents. Ces détergents [riches en phosphates, NDLR] pourraient avoir favorisé le développement du mucilage. 

De mon côté j’ai pu observer une très forte mortalité des animaux marins, des éponges et des organismes filtreurs qui consomment ce phytoplancton. Sous cette couche de mucilage, les organismes vivants n’ont aucune chance, la photosynthèse ne peut pas avoir lieu, ils sont littéralement asphyxiés. 

Dans le cadre de mon travail de documentariste, je suis en contact avec de nombreux pêcheurs. Ce sont eux les premiers à avoir remarqué le phénomène et à avoir tiré la sonnette d’alarme. Aujourd’hui ils ne peuvent plus pêcher dans la mer de Marmara et doivent faire des dizaines voire des centaines de kilomètres pour rejoindre la mer Noire ou la mer Égée. 

Depuis le 8 juin, le gouvernement a actionné un plan de lutte contre le mucilage avec entre autres une flotte de bateaux déployée pour le nettoyer. 

Dans cette vidéo publiée le 7 juin sur Twitter, des employés de la municipalité d'Istanbul tentent de nettoyer le mucilage à l'aide d'une épuisette. L'internaute s'interroge : "C'est un peu la honte de demander, mais est-ce qu'on en aura fini cette année ?" Depuis, plusieurs bateaux dotés de dispositifs aspirants ont été déployés pour récolter cette mousse. 

Il prévoit également de désigner la mer de Marmara comme une zone protégée et a promis des efforts pour réduire la pollution et traiter de façon appropriée les eaux usées des villes côtières et des navires.