Biélorussie : dans une “atmosphère anxiogène”, de rares manifestants osent encore braver l’omniprésence policière

Le 25 mars 2021, des manifestants ont défilé à Minsk sous une forte présence policière.
Le 25 mars 2021, des manifestants ont défilé à Minsk sous une forte présence policière. © Captures d'écran de vidéos publiées sur les chaînes Telegram @belamova et @motolkohelp

L’appel à manifester lancé par l’opposante en exil Svetlana Tikhanovskaïa en vue du Jour de la liberté, le 25 mars, n’aura été que peu suivi: à Minsk, la police était partout, alors que la répression du régime d’Alexandre Loukachenko continue de se durcir. Peu d’affiches, de slogans et de drapeaux : notre Observatrice raconte une journée marquée par la peur des arrestations.

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La veille au soir, des vidéos circulaient déjà sur les chaînes Telegram de l’opposition biélorusse, montrant les forces de l’ordre se rassembler à Minsk en vue des manifestations annoncées pour le 25 mars :

Cette vidéo publiée sur la chaîne Telegram @belarusseichas le 25 mars montre des véhicules des forces de l’ordre rassemblés dans le centre-ville de Minsk.

Au fil de la journée, on pouvait voir des vidéos de groupes de policiers effectuer des patrouilles dans les rues de la ville :

Cette vidéo a été publiée sur la chaîne Telegram @belamova le 25 mars. Sur la légende, on peut lire : « Regardez comme les forces de l’ordre marchent groupées. Il me semble que quelqu’un a très peur.»

D’autres vidéos montraient de petits groupes de manifestants défilant nerveusement dans les rues de la capitale, comme ici dans un quartier résidentiel :

Dans cette vidéo publiée sur la chaîne Telegram @belamova le 25 mars, on peut voir quelques dizaines de manifestants, certains portant des drapeaux blancs et rouges aux couleurs de l’opposition.

Le 25 mars est depuis 1989 le jour de fête de l’opposition biélorusse. Le Jour de la liberté marque l’anniversaire de la création de la première république biélorusse indépendante en 1918, renversée un an plus tard par les bolchéviques. Le mouvement d’opposition à Alexandre Loukachenko a repris comme symbole le drapeau blanc, rouge, blanc de cette éphémère première république.

Cette année, la manifestation a été interdite à cause du coronavirus et des « appels extrémistes » passés via les groupes sur l’application de messagerie Telegram. Dans la capitale, les membres des forces de l’ordre se sont avérés plus nombreux que les manifestants dans le centre-ville, a constaté le média biélorusse Tut.by. Plus de 200 personnes ont été arrêtées, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.

"L’atmosphère était très anxiogène, je ne me sentais pas en sécurité."

Notre Observatrice, qui a souhaité garder l’anonymat, fait partie de ceux qui ont bravé l’interdit. Participante active aux manifestations contre Alexandre Lukachenko en 2020, elle raconte une manifestation très différente des grands rassemblements de l’été dernier. Parmi les quelques personnes qui ont eu le courage de sortir, affiches, drapeaux et slogans étaient quasiment absents :

Avec ma mère et quelques amies, nous avons marché depuis l’Obélisque de la ville des héros, où de très importants meetings avaient eu lieu depuis août, vers le centre-ville. Je n’avais rien sur moi, juste des pins avec « Eve » [un tableau devenu symbole du mouvement de protestation, NDLR] et une rose blanche à mon manteau. Pareil pour les gens autour. De ce que j’ai vu sur Telegram, tous ceux qui portaient clairement les couleurs blanc – rouge – blanc [du mouvement d’opposition, NDLR] ont été tout de suite arrêtés.

En regardant les visages des personnes qui marchaient à nos côtés, on comprenait qu’ils étaient « avec nous » : ils avaient le regard courageux et ouvert, ils souriaient malgré tout. De temps en temps, quelqu’un s’exclamait « Vive le Belarus ! », et tout le monde lui répondait haut et fort.

Cette vidéo publiée sur la chaîne Telegram @nexta_tv montre une colonne de voitures qui klaxonnent dans le centre-ville de Minsk, en signe de protestation contre le président. Dans la légende, on peut lire « la rue Lénine gronde aussi, comme en août ! »

Face à l’omniprésence des forces de l’ordre, elle admet être sortie la peur au ventre :

Tout autour, il y avait en permanence beaucoup de membres des forces de l’ordre, dans différents uniformes. A chaque coin de rue, il y avait des bus avec des policiers. Des bus des forces de l’ordre faisaient des allers-retours dans le centre-ville. L’atmosphère était très anxiogène, je ne me sentais pas en sécurité.

 

On peut voir dans cette vidéo publiée sur la chaîne Telegram @belamova un groupe de policiers arrêter deux passants dans le centre-ville de Minsk.

Personnellement, j’avais peur. Je suis sortie sans téléphone, sans rien, et j’ai laissé un mot à la maison avec la liste des affaires à m’amener [au poste de police, NDRL] si je devais me faire arrêter. Je suis sortie manifester parce que je le fais chaque année pour le Jour de la liberté. Je rêve de pouvoir me promener dans les rues de ma ville sans avoir peur.

>>> Lire aussi : Biélorussie : les femmes en première ligne de la contestation malgré de violentes arrestations. 

« Les gens se font arrêter pour avoir porté les mauvais vêtements, pour avoir mis des rideaux de la mauvaise couleur à la fenêtre, pour avoir envoyé un message »

Les arrestations et les procès contre les manifestants se sont multipliés depuis l’été dernier. La répression frise parfois l’absurde: une jeune femme de 20 ans a été arrêtée pour avoir porté des chaussettes blanches et rouges. Les autorités ont multiplié les arrestations préventives dans les jours précédant le 25 mars. Certains Biélorusses affirment sur les réseaux sociaux n’avoir pas pu prendre de jour de congé le 25 mars, sous menace de licenciement. 

Certaines des connaissances de notre Observatrice ne sont pas sorties manifester, mais elle dit ne pas pouvoir leur en vouloir, étant donné la violence de la répression, qui s’est accrue au cours des derniers mois :

Je connais des gens qui venaient aux manifestations l’été et l’automne dernier, mais qui ne sont pas sortis cette fois. Certains ont été arrêtés, d’autres ne peuvent plus revenir dans le pays car ils craignent une possible condamnation pénale, d’autres encore ne savaient pas où aller, ou ne pouvaient pas se permettre de prendre un tel risque.

Chaque semaine la répression devient plus dure. Les gens se font arrêter pour avoir porté les mauvais vêtements, pour avoir mis des rideaux de la mauvaise couleur [blancs et rouges, NDLR] à sa fenêtre, pour avoir envoyé un message. Il y a beaucoup de prisonniers politiques, on vient les chercher chez eux, au travail, dans la rue. On n’est en sécurité nulle part. Nos proches non plus. Ça laisse nécessairement des traces.

Malgré tout, elle ne perd pas l’espoir que ses concitoyens se mobiliseront à nouveau à l’avenir.

Alexandre Lukachenko a affirmé le 26 mars avoir « calmement traité l’opposition » célébrant le Jour de la liberté. Le matin-même, le ministère de l’Intérieur a affirmé avoir déjoué un attentat terroriste dans la capitale. 

La réélection du président biélorusse Alexandre Loukachenko, le 9 août, a été contestée par l'opposition, qui dénonce d'importantes fraudes au détriment de sa principale rivale Svetlana Tikhanovskaïa. Le mouvement de contestation avait rassemblé jusqu’à 100 000 manifestants à l’été 2020.