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France : des étudiants ont-ils été empêchés de manifester contre la visite d’Al-Sissi à Paris ?

Des étudiants de la Cité universitaire internationale à Paris tentent de manifester contre la visite d'Abdel Fattah al-Sissi, le 9 décembre 2020.
Des étudiants de la Cité universitaire internationale à Paris tentent de manifester contre la visite d'Abdel Fattah al-Sissi, le 9 décembre 2020. © Capture d'écran Facebook, DR

En visite d'État en France, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi devait se rendre mercredi 9 décembre à la Cité internationale universitaire de Paris (CIUP), afin de poser la première pierre de la Maison de l’Égypte. Plusieurs vidéos montrent un petit groupe d’étudiants et résidents de la CIUP, qui manifestait contre la répression visant des activistes et des étudiants en Égypte, se faire repousser par les forces de l’ordre au moment où devait avoir lieu la visite – finalement annulée au dernier moment. Que s’est-il passé ? 

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Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi est arrivé, dimanche 6 décembre, à Paris pour une visite d'État de trois jours destinée à renforcer la coopération franco-égyptienne face aux crises du Moyen-Orient. Mais sa venue a été très critiquée par plusieurs ONG qui dénoncent les nombreuses entraves de l’Égypte aux droits de l’homme et la répression à l'égard des opposants politiques. Selon ces organisations, signataires d’une tribune le 7 décembre, le pays compterait près de 60 000 détenus d’opinion. 

Dans le cadre de cette visite officielle, le président égyptien devait se rendre, mardi 8 décembre, à la Cité internationale universitaire de Paris (CIUP) pour poser la première pierre de la Maison d’Égypte. Ce projet, dont le chantier doit commencer sous peu, a pour objectif de permettre l'accueil d'étudiants et chercheurs égyptiens à Paris d'ici 2023. 

La visite du président a été une première fois annulée et reportée au mercredi 9 décembre. Ce jour-là, apprenant le matin même la reprogrammation de la visite, un petit groupe d’une dizaine de manifestants s’est formé pour protester au niveau de la Maison internationale, non loin de l’entrée principale de la CIUP. 

Des vidéos envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24, et qui circulent également sur les réseaux sociaux, montrent les étudiants être finalement repoussés par des agents en civil, puis encerclés par les forces de l’ordre un peu plus loin dans le parc de la Cité internationale universitaire de Paris. 

"Le groupe était calme, mais ils les ont repoussés de manière assez violente"

Clara est étudiante et a filmé une vidéo depuis une salle de travail. Elle raconte : 

Nous avions été informés par mail qu’une partie de la Cité universitaire serait bouclée mardi. Finalement, nous avons appris l’annulation de la venue du président égyptien tardivement le lundi. Le mercredi matin, nous avons reçu un autre mail nous informant que la cérémonie aurait lieu ce matin-là.

Depuis la salle de travail où nous nous trouvions avec d’autres étudiants, nous étions aux premières loges de l’entrée par laquelle devait arriver le président égyptien. Nous avons vu quelques étudiants avec des pancartes. Tout à coup, le nombre de personnes a doublé : des personnes en civil sont arrivées, ce n’était pas la sécurité de la Cité. Ils les ont encerclés. Le groupe était calme, mais ils les ont repoussés de manière assez violente.

Sur Twitter, un autre étudiant, Dylan Macchiarini Crosson, a détaillé les événements du 9 décembre. Il faisait partie du petit groupe de manifestants et explique dans une série de tweets qu’ils se sont "remobilisés" en apprenant le mercredi 9 décembre au matin que la visite était "reprogrammée". 

Dylan Macchiarini Crosson a également publié la lettre envoyée par des résidents italiens au président de la Fondation nationale Cité internationale universitaire de Paris et au directeur de la Maison de l'Italie. Dans celle-ci, les étudiants dénoncent les violations des droits de l’Homme en Égypte. Ils citent les cas de Giulio Regeni et Patrick George Zaky. Le premier, un étudiant italien, a disparu au Caire en janvier 2016. Son corps a été retrouvé près d'une semaine plus tard et une autopsie a montré qu'il avait été torturé avant de mourir. Le second, Patrick George Zaky, est un étudiant égyptien inscrit à l'Université de Bologne. Il a été arrêté arbitrairement et torturé en février 2020 à son retour d’Italie. 

"Nous n’avons pas pu voir si le président avait finalement effectué sa visite" 

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Dylan Macchiarini Crosson explique  : 

Nous nous réjouissons de la création d’une Maison de l’Égypte. C’est contre la venue du président égyptien à la Cité internationale que nous nous sommes mobilisés. Le mercredi matin, nous nous sommes retrouvés avec plusieurs étudiants au niveau de la Maison internationale (à l'entrée de la CIUP) après avoir appris la visite. Mais quand je suis arrivé, des agents en civil – qui ne se sont pas identifiés – étaient en train d'encercler les manifestants. Puis ils nous ont poussés. Deux personnes ont essayé de s’asseoir par terre, mais on a tous été déplacés jusque derrière la Maison internationale et ils nous ont retenus à l’écart, en nous encerclant. Des policiers en uniforme sont finalement arrivés, ils étaient moins tendus. Mais nous ne pouvions pas regagner nos résidences, ni partir. De là où nous étions, nous n’avons pas pu voir si le président avait finalement effectué sa visite. 

La visite a finalement été, pour la deuxième fois, annulée au dernier moment. Le président égyptien ne s'est donc pas rendu à la CIUP.

Les étudiants "avaient parfaitement le droit" de manifester 

La confusion autour des événements a poussé les responsables de la Cité internationale universitaire de Paris à répondre par courrier aux représentants des étudiants, vendredi 11 décembre.

Dans cette lettre, parvenue à la rédaction des Observateurs de France 24, il est indiqué que la Cité internationale, "construite sur un terrain qui appartient à l'État français", ne pouvait pas refuser la venue du président Abdel Fattah al-Sissi, "invité officiel de la République française". 

Le communiqué spécifie que toute visite d'un chef de gouvernement ou d'un ministre nécessite un protocole de sécurité assuré par un service spécialisé de la police nationale et la préfecture de police : "Comme pour chaque visite de personnalités officielles, des mesures de sécurité extrêmement strictes sont prises, notamment le filtrage du parc, un périmètre de sécurité sur le trajet du cortège, la présence de policiers en civil et de tireurs d'élite sur les toits."

Également contactée par notre rédaction, la Déléguée générale de la Cité internationale universitaire de Paris, Laurence Marion, assure qu’elle est allée signaler aux étudiants qu’elle "entendait leurs revendications" tout en leur signalant qu'ils ne pouvaient pas manifester au niveau de la Maison internationale, où devait arriver le président égyptien. Les étudiants "ont été prévenus qu’ils devaient se décaler mais n’ont pas souhaité le faire", précise-t-elle.

La lettre adressée aux résidents confirme que ces derniers avaient "parfaitement le droit" de manifester leur opposition à la venue du président Abdel Fattah al-Sissi mais qu'ils "se trouvaient sur le trajet du cortège dont l'arrivée était imminente". "Compte tenu de leur refus, des fonctionnaires de police du service de protection des personnalités, sans que la Cité internationale en soit à l'initiative, les ont repoussés au-delà du périmètre de sécurité", est-il encore écrit. 

"Démarche de dialogue"

La Cité internationale indique encore avoir "engagé une démarche de dialogue avec ces étudiants" en leur proposant de les recevoir pour voir comment "relayer leurs messages auprès des autorités égyptiennes". 

Dylan Macchiarini Crosson assure de son côté ne pas avoir été au courant de cette démarche et regrette que la lettre ne précise pas que les étudiants ont été encerclés pendant un long moment sans pouvoir rentrer chez eux. Il estime que si le président égyptien était bel et bien venu, leur manifestation n’aurait pas été visible. Dans son communiqué, la Cité internationale indique toutefois que les revendications des étudiants ont été "portées à la connaissance de la délégation égyptienne". 

Du côté des étudiants comme du côté des responsables de la Cité internationale, la construction de la nouvelle Maison d’Égypte est largement approuvée. Ce projet, qui existe depuis 80 ans, se concrétise depuis la signature en 2017 d'une convention avec l'État égyptien. Pour Laurence Marion, le souhait de la Cité internationale universitaire de Paris est d’être une "bulle", en dehors "des tensions géopolitiques".