LIGNE DIRECTE

Témoignages de migrants aux îles Canaries : "Si tu n'as pas de passeport, tu ne vas nulle part" (2/3)

À Puerto Rico, au sud de l'île de Grande Canarie, des hôtels hébergent des migrants. Sur le banc, ces trois migrants marocains espèrent rejoindre l'Espagne continentale.
À Puerto Rico, au sud de l'île de Grande Canarie, des hôtels hébergent des migrants. Sur le banc, ces trois migrants marocains espèrent rejoindre l'Espagne continentale. © Ligne directe, Les Observateurs de France 24.

Depuis le début de l’année, plus de 18 000 migrants sont arrivés sur les îles Canaries, six fois plus qu'en 2019. Depuis les côtes africaines, ils ont traversé l’océan Atlantique dans l’espoir d’un avenir meilleur en Europe. Maëva Poulet, journaliste pour la rédaction des Observateurs de France 24 est allée à leur rencontre. 

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Dans notre nouvel épisode de Ligne Directe, plusieurs migrants récemment arrivés aux îles Canaries témoignent de leurs parcours, et de leurs aspirations : se reconstruire une vie en Europe, obtenir un travail, subvenir aux besoins d'une famille restée au pays. Pour beaucoup, les Canaries ne seraient qu’une étape avant de pouvoir rejoindre l’Espagne continentale ou d’autres pays européens. Mais les transferts vers le continent européen sont rares et le gouvernement espagnol souhaite mener "une politique du retour". 

>> Retrouvez ci-dessous notre reportage Ligne Directe :​​​​​​​

Rachid, migrant marocain : "Je souffre beaucoup. Ici, personne ne t'aide"

Rachid (pseudonyme), originaire de Casablanca au Maroc, a pris un bateau pour les îles Canaries depuis Dakhla. Arrivé en octobre à Grande Canarie, il est hébergé dans un hôtel à Puerto Rico, dans le sud de l’île. Dans des sacs plastiques, il a emballé quelques précieux souvenirs : des photos de ses deux enfants, son baccalauréat et sa licence d'anglais. Rachid a accepté de témoigner dans notre reportage : 

Je souffre beaucoup. Car ici, personne ne t'aide. Si tu n'as pas de passeport, tu ne vas nulle part. J'ai entendu dire au Maroc que si tu es un homme instruit, alors tu trouvera de l'aide en Europe. 

Comme Rachid, de nombreux migrants ont le sentiment d'être dans une impasse aux Canaries. Certains, grâce à leur passeport, ont réussi malgré leur ordre d'expulsion à quitter les îles Canaries pour rejoindre l'Espagne continentale en achetant eux-mêmes leurs billets d'avion ou de ferry. 

Rachid, un migrant marocain à Grande Canarie, nous montre les photos de ses deux enfants, restés au Maroc.
Rachid, un migrant marocain à Grande Canarie, nous montre les photos de ses deux enfants, restés au Maroc. © Ligne directe, Les Observateurs de France 24.

Réactiver les accords de renvois avec le Sénégal et le Maroc

Pour les autres, bloqués sur l'archipel, l'avenir est très incertain. En visite à Grande Canarie le 6 novembre, la Commissaire européenne aux affaires intérieures, Ylva Johansson, a plaidé pour "augmenter les retours" des migrants "qui n'ont pas besoin de protection internationale". 

Or, la pandémie et la fermeture des frontières ont rendu les expulsions impossibles. Le 10 novembre, pour la première fois depuis le mois de mars, un avion a atterri en Mauritanie avec à son bord 22 migrants expulsés des Canaries. En vertu d'un accord bilatéral signé avec la Mauritanie en 2003, Madrid peut renvoyer vers ce pays les ressortissants mauritaniens entrés illégalement sur le territoire espagnol, mais aussi tous les migrants qui ont transité par la Mauritanie avant de rejoindre l'Espagne.

De nouveaux accords de renvois devraient également être réactivés avec le Sénégal et le Maroc. L'Espagne entend également renforcer sa présence policière au large du Sénégal afin d'empêcher les départs de migrants.

"Ces personnes partent de chez elles sans savoir la situation dans laquelle elles se trouveront en arrivant" 

À Las Palmas, la rédaction des Observateurs de France 24 a pu s'entretenir avec Farhana Mahamud Dich, une avocate spécialisée en droit des étrangers et membre de l'association des femmes africaines aux Canaries (AMAC). Elle explique que beaucoup de migrants ne se rendent pas compte du peu d'options qui s'offrent à eux en arrivant aux Canaries :

Ces personnes partent de chez elles et se risquent à faire cette traversée [de l’Atlantique, NDLR] parce qu’elles font face à des situations de désespoir, sans savoir la situation dans laquelle elles se trouveront en arrivant. Une fois aux Canaries, elles ont la possibilité de solliciter l’asile, mais la plupart ne remplissent pas les conditions pour demander cette protection. La deuxième option, c’est d’être expulsé, et c’est ce qui concerne une majorité de personnes qui sont arrivées [illégalement aux Canaries, NDLR]. La dernière option, très rare, c’est de rester sur le territoire espagnol mais sans documentation, et sans aucune protection juridique. 

Farhana Mahamud Dich est avocate spécialisée en droit des étrangers et vice-présidente de l'association des femmes africaines des Canaries.
Farhana Mahamud Dich est avocate spécialisée en droit des étrangers et vice-présidente de l'association des femmes africaines des Canaries. © Anaïs Guérard / Les Observateurs de France 24.

Charles, demandeur d’asile : "Je suis des cours grâce au programme d’asile"

Les migrants ont un mois à compter de leur arrivée pour demander l’asile. Charles (pseudonyme), un migrant guinéen, a pu mener à bien cette démarche grâce au soutien de la Commission espagnole d’aide aux réfugiés. Même si sa demande d’asile n’est pas encore acceptée, il commence à se projeter : 

J’ai expliqué mon problème et ils m’ont dit de commencer la procédure administrative. Mais je demanderai à ce qu’ils m’aident à m’envoyer en "Grande Espagne" [Espagne continentale, NDLR]. Je ne connais personne, donc partout où il y a de la place pour moi, qu’ils me transfèrent là-bas. [...] Pour le moment, je suis des cours [d’espagnol, NDLR] tous les jours grâce au programme d’asile en ville, ça se passe très bien.

Txema Santana, de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés, Maëva Poulet et "Charles", demandeur d'asile guinéen.
Txema Santana, de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés, Maëva Poulet et "Charles", demandeur d'asile guinéen. © Ligne directe, Les Observateurs de France 24.

Youssouf, mineur non accompagné sénégalais : "Quand j’ai quitté la maison, personne ne savait où j’étais"

Comme sur d’autres routes migratoires, de nombreux mineurs composent le flux de migrants vers les Canaries. À leur arrivée, leur prise en charge relève des compétences du gouvernement des Canaries, qui a ouvert 21 centres d’accueil d’urgence depuis le début de l’année.

Youssouf (pseudonyme), un jeune sénégalais, hébergé dans un centre d'accueil à Ayagaures (Grande Canarie) témoigne : 

J’ai 16 ans, j’ai quitté le Sénégal. On a souffert sur la route, il y avait du mauvais temps, des vagues, la mer n’était pas bonne, on a mis cinq jours pour arriver jusqu’ici. Quand j’ai quitté la maison, personne ne savait où j’étais.

"Youssouf", originaire du Sénégal, est parti seul pour les Canaries.
"Youssouf", originaire du Sénégal, est parti seul pour les Canaries. © Ligne directe, Les Observateurs de France 24.

La directrice du centre d'Ayagaures, Nereida Sánchez Hernández, détaille dans notre reportage le parcours administratif des mineurs non accompagnés une fois arrivés aux Canaries : 

Une fois que les jeunes arrivent, ils sont déclarés mineurs, parce qu’ils se déclarent comme tel ou parce que la police l’établit. Une fois ici, nous commençons leur itinéraire. Pas seulement éducatif mais aussi administratif : certains jeunes sont déjà décrétés mineurs, et d’autres attendent les tests pertinents, les tests osseux, qui détermineront leur âge.

Nereida Sánchez Hernández, directrice du centre Deamenac à Ayagaures, Grande Canarie.
Nereida Sánchez Hernández, directrice du centre Deamenac à Ayagaures, Grande Canarie. © Ligne directe, Les Observateurs de France 24.

S’ils sont bien déclarés mineurs, ces jeunes pourront rejoindre le système scolaire espagnol. Ils feront alors partie des rares migrants à avoir une chance de prendre un nouveau départ. 

Fin novembre, le gouvernement des Canaries a toutefois demandé de l'aide à Madrid et l'Union européenne pour prendre en charge ces mineurs non accompagnés sur le long-terme. 

>> LIRE AUSSI SUR LES OBSERVATEURS :

Espagne : les îles Canaries, nouvelle impasse pour les migrants ? (1/3)

Migration vers les Canaries : l'Atlantique, traversée de tous les dangers (3/3)