En Haïti, la détresse des écoliers pris au piège de la guerre des gangs

Capture d’écran d’une vidéo diffusée le 17 mai sur Twitter montrant des élèves d’une école à Pernier, commune de Pétion-ville dans la banlieue sud-ouest d'Haïti, allongés au sol en position pour se protéger des coups e feu.
Capture d’écran d’une vidéo diffusée le 17 mai sur Twitter montrant des élèves d’une école à Pernier, commune de Pétion-ville dans la banlieue sud-ouest d'Haïti, allongés au sol en position pour se protéger des coups e feu. © Les Observateurs de France 24

Une vidéo filmée par une institutrice en Haïti montre des dizaines d’écoliers accroupis sous leurs bureaux ou allongés dans les couloirs de leur établissement pour éviter des balles perdues. Pour notre Observateur, cette vidéo, publiée sur Twitter le 17 mai, illustre la réalité des écoles dans les banlieues de Port-au-Prince, devenues un théâtre d’affrontements entre gangs rivaux. 

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Entre balles perdues, kidnappings et assassinats, les conflits armés auraient déjà fait plus d’une centaine de victimes en Haïti depuis le 24 avril, notamment  dans la Plaine du Cul-de-sac, au nord-est de la capitale, Port-au-Prince, où deux gangs rivaux, les "400 Mawozo" et celui du "Chien méchant" s’affrontent pour le contrôle du territoire.

Vidéo montrant des élèves allongés sur le sol dans une école de Pernier, commune de Pétion-ville dans la banlieue ouest d'Haïti où sévit le gang de “Vitelhomme Innocent”, allié aux 400 Mawozo. Au dos du tee-shirt de l’un des élèves, on aperçoit le logo de l’établissement “Institution Salem d’excellence”.

Une vidéo filmée par une institutrice en Haïti montre ainsi des dizaines d’écoliers accroupis sous leurs bureaux ou allongés dans les couloirs de leur établissement pour éviter des balles perdues.

Contacté, un de nos Observateurs en Haïti, Niepce Zephirin, a expliqué qu’une radio locale s’est faite l’écho d’affrontements entre la police et des gangs autour de l’école "Institution Salem d'Excellence" (ISE) le 16 mai. Il n'existe aucune occurrence de cette vidéo avant le 17 mai sur les réseaux sociaux.

La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas été en mesure de joindre directement les responsables de l’établissement. Toutefois, un ancien responsable resté en contact avec le personnel de l’école a expliqué, sous couvert d’anonymat, que la vidéo avait été filmée par une institutrice, "sans autorisation". Selon lui, les enseignants ont demandé aux élèves de se baisser et se coucher "après avoir entendu des coups de feu au bout de la rue".

"Parmi mes élèves, il y en a qui ont perdu des membres de leur famille"

Raphel Bélizaire est professeur d’histoire-géographie dans le secondaire, dans la zone de la Plaine de Cul-de-Sac. Il encadre des élèves âgés de dix à quatorze ans. Il a partagé la vidéo sur son compte Twitter pour alerter sur la situation des écoliers et des enfants en Haïti. 

En voyant cette vidéo, je me suis demandé 'qu’est-ce que ressentent ces enfants dans cette situation ?' Ils essaient d’étudier, mais ne sont jamais tranquilles.  

Parmi mes élèves, il y en a qui ont perdu des membres de leur famille, ou qui ont des proches qui se sont fait kidnapper. Il arrive que des parents appellent l’école pour expliquer que leurs enfants ne vont pas venir, parce que c’est trop dangereux de sortir, ou parce qu’ils ont perdu quelqu'un.

Selon l’ONU, au moins 92 personnes non affiliées à des gangs auraient été tuées entre le 24 avril et le 16 mai, dont des enfants.

"Ces guerres de gangs ont aussi eu pour conséquence une altération complète de la situation socio-économique des parents qui se retrouvent bloqués deux à trois semaines chez eux parce qu’il  est dangereux de sortir. Ils doivent parfois fuir leur maison,  vivre chez un ami ou même dans des lieux publics. Il devient alors plus difficile pour eux de payer l’école [ à Haïti, 80 % des écoles sont privées et onéreuses, NDLR]."

Les affrontements dans la Plaine du Cul-de-Sac entre les 400 Mawozo et le gang de "Chien méchant" ont déjà  fait au moins 9 000 déplacés dans ldepuis le 24 avril selon l'Organisation internationale pour les migrations.

Photo montrant de femmes et d’enfants en train de fuir le 2 mai à Damien, au nord de Port-au-Prince.

Pour discuter de la situation avec mes élèves, je leur distribue des feuilles où ils racontent ce qu’ils ressentent. L’un d’eux, qui vit dans un quartier particulièrement dangereux, m’a raconté qu’il dormait toujours sous le lit, parce qu’un habitant de son quartier avait reçu une balle alors qu’il était allongé dans son lit, lors d’affrontements armés.

Beaucoup habitent dans des maisons en tôle, donc, il est possible que, quand il y a des rafales de balles, certaines traversent cette tôle. Lorsqu’il m’a raconté cela, j’ai eu le cœur brisé."

"Des élèves sont obligés de laisser leur maison et leur établissement scolaire sans savoir où aller"

En Haïti, près d’un demi-million d’enfants étaient déscolarisés le 5 mai à cause de l'insécurité, selon l’Unicef. Des centaines d’écoles sont à la merci des gangs, qui exigent de l’argent aux responsables pour assurer la sécurité des élèves. Des écoles ont dû fermer, faute de moyens. 

En dehors des zones les plus dangereuses, certaines écoles ont été transformées en refuge pour les déplacés. En tout, l'Unicef comptabilise près de 1 700 établissements fermés dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, notamment à la Plaine de Cul-de-Sac et à Martissant.

Quand la situation s’est dégradée dans la Plaine Cul-de-Sac, j’ai d’abord continué d’enseigner en visioconférence. Mais certaines familles n’ont pas l’électricité donc c’est compliqué. Je n’ai même pas du tout enseigné pendant deux semaines, car trop d’élèves ne pouvaient pas suivre.

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Raphel Bélizaire a repris les cours le 16 mai. Il prépare actuellement des évaluations, prévues à partir du 6 juin. Ses élèves sont tous revenus, et il espère qu’ils pourront passer les examens dans de bonnes conditions.

Toutefois, le sort de certains écoliers dans les quartiers les plus dangereux continue de le préoccuper : 

[Dans les zones les plus touchées par les groupes armés, les élèves sont obligés de laisser leur maison et leur établissement scolaire sans savoir où aller… Et certains n’arrivent pas à se réinscrire, ils doivent interrompre leur année scolaire.

Les cas de déscolarisation auront des conséquences négatives dans la société haïtienne.  Nous sommes dans un pays où le taux d’alphabétisation est déjà bien bas [ 61,7 % en 2016, NDLR]. 

Des jeunes sans repère sont recrutés par des gangs, car ils n’ont pas d’avenir socialement, ils n’ont que ça à faire. [ L’UNICEF indique avoir reçu des "informations crédibles" selon lesquelles des enfants seraient recrutés par des gangs  dans un communiqué publié le 5 mai 2022, NDLR]. 

Le ministre de l'Éducation nationale, Nesny Manigat, s'est déjà prononcé plusieurs fois sur la question et fait des efforts pour permettre aux écoles qui ont été fermées de rouvrir leurs portes. Cependant, ce n'est pas tâche facile.

Le 20 mai, le ministre a notamment annoncé une série de mesures pour permettre aux écoliers des zones paralysées par la guerre des gangs de passer leur examen et finir leur année académique en cours.

Publication Twitter de la police nationale haïtienne (PNH) qui annonce avoir secouru 27 écoliers d’un bus scolaire qui avaient été “enlevés par des bandits armés”. La PNH a mené plusieurs opérations, notamment à Pernier, pour tenter de chasser les gangs. Sur les réseaux sociaux, elle communique régulièrement sur ses succès, photos et vidéos à l’appui.

À Pernier, dans le quartier de l’établissement "Salem de l'excellence", un policier s’est fait tuer en pleine rue, le 30 mai. Il accompagnait son fils à l’école.