Inde : des habitants font tomber les "tours de la corruption" à coté de Dehli

Les "tours jumelles" de Supertech sont détruites, le 28 aout 2022 à Noida, après neuf ans de bataille judiciaire.
Les "tours jumelles" de Supertech sont détruites, le 28 aout 2022 à Noida, après neuf ans de bataille judiciaire. © Observers

Lorsque les deux tours jumelles Supertech se sont effondrées dans un nuage de poussière et de débris, le 28 août, les habitants de Noida venus assister à l’événement ont savouré leur victoire. Elle intervient après une bataille juridique de neuf ans contre un projet immobilier mâtiné de corruption. Un symbole porteur d’espoir.    

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Les "tours jumelles", ce sont deux immeubles construits par le promoteur Supertech en 2009 à Noida, à proximité de la capitale indienne Delhi, dans l'État septentrional de l'Uttar Pradesh. 

En 2012, une dizaine d’habitants du complexe Supertech Emerald Court, qui entourait les tours, avaient déposé une plainte affirmant que leur construction était illégale. Selon eux, lorsqu’ils avaient acheté leurs appartements sur plan, la zone centrale devait devenir un jardin. Mais les promoteurs ont révisé leurs plans et, au lieu d’arbres, ont planté ces deux tours de 40 étages. 

Pour les habitants, Supertech a enfreint les règlements municipaux, révisant les plans dans le seul but d’augmenter ses marges et de vendre davantage d'appartements. Après neuf ans de bataille juridique, l'affaire a été portée devant la Cour suprême d'Inde, qui a ordonné la démolition le 31 août 2021 - exécutée un an plus tard après plusieurs retards liés à des questions techniques. La Cour a jugé que la construction révisée violait les règlements de construction et avait été réalisée en "collusion" avec les autorités de Noida.

Une entreprise de démolition a rasé le bâtiment : il a fallu 3 700 kilos d'explosifs, qui ont laissé derrière eux 80 000 tonnes de débris. Le chantier aurait coûté 63 millions d'euros (5 milliards de roupies indiennes). 

Videos shared on Twitter on August 28, 2022 show the demolition of the Noida Twin Towers as onlookers record video on their phones.

 

"Les tours symbolisaient la corruption et tout ce qui ne va pas dans les relations entre les promoteurs et les autorités" 

Tavleen Singh Aroor est journaliste indépendante et réside dans le complexe Emerald Court. Elle habite dans un immeuble situé à seulement 60 mètres du site de démolition.

Les tours bloquaient la lumière du soleil, elles ralentissaient le réseau dans les immeubles environnants... Et pendant leur construction, on avait peur des squatters. 

Cette lutte est le fait des résidents et la victoire leur revient entièrement. Ils ont collecté l'argent par eux-mêmes pour aller devant les tribunaux. En Inde, on pense que rien ne se passe s'il y a de l'argent en sous-main entre un promoteur et un conseil municipal, mais j'espère que des cas comme celui-ci montrent que ce n'est pas aussi facile qu'avant. Les choses changent pour le mieux. 

Supertech a maintenu jusqu’au bout que les tours ne s'écartaient pas des plans de construction approuvés par les autorités municipales. Mais selon la décision de la Cour suprême, les autorités locales et Supertech ont fait preuve d'une "complicité infâme" pour faire construire ces bâtiments. Les révisions des plans de construction n'avaient par ailleurs pas permis d'obtenir le consentement des résidents.

Un grand nombre des 900 appartements qui devaient être construits dans les tours avaient déjà été achetés par les résidents potentiels, qui ont été remboursés par la société, laquelle a dû ajouter 12 % d'intérêts. 

Plus de 50 fonctionnaires locaux de Noida ont par ailleurs fait l'objet d'une enquête pour avoir participé à ce projet de construction illégal et au moins trois ont été suspendus.

Notre Observatrice raconte le moment de la démolition : 

Il y avait tellement de monde pour assister à la démolition ! Nous n'avions jamais rien vu de tel de nos propres yeux. C'était assez effrayant, on sentait les vibrations qui venaient de loin. Mes mains tremblaient pendant que je filmais. En fait, tout le monde tremblait parce qu’on voyait quelque chose qui était là depuis neuf ou dix ans en train de disparaître soudainement. Il y a eu une forte explosion puis, à la vue de la taille du nuage de poussière qui a enveloppé le complexe voisin, nous nous sommes tous tus. Ensuite, après l'effondrement, il y a eu beaucoup d'acclamations, parce que les tours symbolisaient la corruption et tout ce qui ne va pas dans les relations entre les promoteurs et les autorités. 

Vidéo prise par Tavleen Singh Aroor le 28 août 2022, montrant l'effondrement des tours sous le regard d'une foule de personnes.
Des résidents du complexe Emerald Court font la fête après la démolition des tours le 28 août 2022.

Les résidents d'Emerald Court ont cependant dû faire face aux dégâts de la destruction sur leurs propres maisons. Tavleen Singh Aroor est retournée dans le quartier plusieurs heures après la démolition. 

"Lorsque les tours se sont effondrées, toute la zone a été engloutie"

Mon immeuble se trouve à environ 60 mètres de là et il y a quelques immeubles qui ne sont qu'à 10 ou 15 mètres. La partie supérieure d'un des bâtiments - environ quatre étages - ne s'est pas désintégrée. Ces quatre étages sont tombés sur le mur d'enceinte du complexe dans lequel je vis. Il faut maintenant dégager les débris, ce qui va prendre beaucoup de temps. Les autorités ont dit qu'il faudrait environ deux mois pour les dégager parce qu'il y a de très gros morceaux - il faut procéder à des forages et utiliser des équipements lourds pour les soulever et les dégager. 

Deux mois avant, l'entreprise en charge de la démolition avait placé d'énormes bâches en tissu sur les bâtiments environnants, que la poussière ne pouvait pas traverser. Moi-même, j'ai également recouvert mon balcon de bâches en plastique. Le seul problème, c'est que la direction du vent était telle que lorsque les tours sont tombées, la poussière s’est abattue sur toute la zone. Des buissons, bien que couverts de bâches en plastique, sont morts parce que la cendre était tellement chaude qu'ils ont brûlé. Certaines fenêtres se sont fissurées et certaines fondations ont bougé, il faudra donc réparer tout cela. Les étages supérieurs des bâtiments environnants ont été gravement touchés par la poussière et les débris très épais qui sont tombés. L'air était très lourd et poussiéreux. On pouvait à peine respirer.

Protective sheets were placed over the buildings surrounding the demolition site to protect them from damage.
Protective sheets were placed over the buildings surrounding the demolition site to protect them from damage. © Tavleen Singh Aroor
A video shared on Twitter shows the protective cloth places on surrounding buildings.

L'ordre de démolition des tours représente une rare victoire pour les "gens de la classe moyenne", explique au media The Print, Uday Tewatiya, 80 ans, l'un des résidents qui a décidé d'attaquer Supertech en justice, après la décision de la Cour suprême l'année dernière.

L'Inde est classée comme le 40e pays sur 180 à l'indice de perception de la corruption de Transparency International en 2021, qui prend en compte notamment les pots-de-vin, le détournement de fonds publics et l'absence de conséquences dans les cas de corruption signalés. Environ 89 % des Indiens déclarent penser que la corruption de leur gouvernement est un problème majeur. Plusieurs hommes politiques ont été accusés de collusion avec la "mafia des constructeurs" en Inde.

"L'effondrement de ces tours est une grande leçon pour tous les constructeurs" 

Notre Observatrice conclut : 

La décision de la Cour suprême visait principalement à faire comprendre aux constructeurs que ce genre de choses ne sera pas toléré éternellement. On les appelait les 'tours de la corruption'. Cette histoire est triste, il y a tellement d'infrastructures et de personnes impliquées quand on construit quelque chose comme ça et que ça s'écroule. 

Mais ce cas suscite des craintes : les grandes entreprises du bâtiment, avant de penser à prendre la mauvaise direction en termes de respect des règles de construction vont peut-être désormais réfléchir à deux fois. Le fait que ces tours s'effondrent de la sorte est une grande leçon pour tous les promoteurs. 

Ce n'est pas la première fois qu'un scandale de corruption entraîne la démolition d'un bâtiment. En 2016, un tribunal de Mumbai avait ordonné la démolition d'un immeuble d'habitation destiné à accueillir des veuves de guerre, après que les appartements ont été vendus à des politiciens et à des militaires à des prix anormalement bas.