Les manifestations en Inde, une "colère accumulée de la jeunesse face à la détresse économique"

Des manifestants bloquent les rails d’une station de train à Narwana, dans l’Haryana, au nord de l’Inde, le 17 juin.
Des manifestants bloquent les rails d’une station de train à Narwana, dans l’Haryana, au nord de l’Inde, le 17 juin. © Les Observateurs de France 24

En Inde, le nouveau processus de recrutement de l’armée annoncé par le gouvernement ne passe pas. Gares bloquées ou détruites, affrontements violents avec la police… Des vidéos des manifestations des 16 et 17 juin dans le nord-est de l’Inde documentent la colère d’une jeunesse pour qui le secteur public est un moyen d’échapper au chômage.

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C'est dans les États les plus pauvres du nord du pays que les manifestations ont pris une tournure particulièrement violente, depuis l’annonce du nouveau programme de recrutement de l’armée, le 14 juin. Dans le Telangana, où la police a tiré sur la foule, un jeune homme de 19 ans a été tué le 17 juin. Plusieurs personnes ont été blessées dans les manifestations à travers le pays.

Des vidéos montrent des manifestants en train de vandaliser des gares à coups de pierres et de cannes en bambous, et des trains en flamme. Dans l'État du Bihar, les locaux du parti au pouvoir, le BJP, ont également été pris pour cible les 16 et 17 juin.

Vidéo de la gare de Secunderabad, dans le Telangana, pendant les émeutes le 17 juin, où un jeune homme de 19 ans a trouvé la mort.
Le bureau du BJP le 17 juin, à Madhepura, dans le Bihar.
Plusieurs vidéo montrent des manifestants jeter des pierres vers la police. Ici à la gare de Secunderabad, le 17 juin

Des manifestations non violentes se sont tenues dans tout le pays, recevant le soutien des partis d’opposition, notamment le parti du Congrès."Beaucoup de jeunes comptent sur le secteur de l’armée pour avoir du travail"

Le nouveau programme, baptisé "Agnipath", conçu pour flexibiliser et rajeunir l’armée, ainsi que pour faire des économies, prévoit de recruter 50 000 jeunes soldats pour des contrats de quatre ans, à l’issue desquels seulement 25 % pourront intégrer les forces armées. Il rompt avec l’ancien processus de recrutement qui permettait d’être engagé pendant 15 ans dans l’armée, avec un revenu fixe et une retraite conséquente.

Anupan est à la tête du Yuva Halla Bol, un mouvement de jeunesse non violent qui a appelé à des manifestations pacifiques. Il explique :

Beaucoup de jeunes comptent sur le secteur de l’armée pour avoir du travail. Ils se sont préparés pour ça pendant plusieurs mois, parfois des années, physiquement et mentalement. Les recrutements se sont arrêtés pendant plus de deux ans, sous prétexte du Covid.  Certains attendaient depuis longtemps la reprise des recrutements, il y avait beaucoup d’espoir et d’anxiété. Mais cette nouvelle mesure leur donne un contrat de quatre ans, sans garantie. Ça ne fait que repousser leur arrivée au chômage.

"Le chômage des jeunes est un problème national"

En février 2022, des manifestations très violentes avaient éclaté après l’annonce de la modification du concours pour entrer dans le ferroviaire public, plus grand employeur de l’État. Comme l’explique Anupan, les deux événements sont liés à la même colère : le manque de perspectives professionnelles d’une jeunesse menacée par un chômage massif. En Inde, le taux de chômage des jeunes atteignait 26 % début 2022, dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans.

Le chômage des jeunes est un problème national, mais le gouvernement de Modi tourne le dos au problème. (...) En raison du déclin de l'économie en Inde, les emplois, même dans le secteur privé, se sont considérablement réduits. Cela a conduit les jeunes à chercher des emplois dans le secteur public. Mais les autorités n'ont pas réussi à garantir ces emplois de manière équitable et dans les délais.

C'est la raison pour laquelle la jeunesse est extrêmement en colère et proteste. Les manifestations liées au recrutement dans l’armée et dans le secteur du ferroviaire [en février, NDLR]… C’est l’expression d’une colère plus importante, de la colère accumulée de la jeunesse, face au chômage et à la détresse économique.

Les manifestations ont été particulièrement importantes dans le Bihar, État très pauvre du nord-est de l’Inde, devenu l’épicentre de la contestation. Au 20 juin, Internet était coupé dans 20 districts et plus de 900 personnes avaient été arrêtées.

12 trains avaient été brûlés au 17 juin, en majorité dans le Bihar.

 

Anupan est originaire de cet État :

C’est un État où les jeunes dépendent beaucoup de l’emploi public. La plupart des gens qui veulent travailler dans le secteur privé quittent le Bihar pour avoir une vie meilleure, mais pour ceux qui sont coincés ici, les seules opportunités sont les emplois de fonctionnaires.

"L’objectif du gouvernement, c’est d’assimiler la contestation pacifique aux actes de violence"

 

Anupan et plusieurs membres du Yuva Halla Bol s’étaient rassemblés à Delhi le 16 juin pour rendre hommage à un aspirant à l’armée qui s’était suicidé le matin même. Ils se sont fait arrêter et ont été placés deux jours en détention, durant lesquels il affirme avoir été battu et maltraité.

Nous n’avions ni système de son, ni grands discours préparés. Et nous prônons la non-violence et le respect de la Constitution. Tout ce que nous voulions ce jour-là, c’était honorer la mémoire de ce jeune homme, qui est mort à cause de cette nouvelle mesure antijeunesse.

L’objectif du gouvernement, c’est d’assimiler la contestation pacifique aux actes de violence, et ainsi décrédibiliser notre message. Il n’a pas intérêt à ce que les mouvements non violents soient entendus, comme ça, il peut dire : "Regardez ces jeunes, ils veulent entrer dans l’armée, mais ils cassent tout, ils n’ont aucun respect."

Le groupe Yuva Halla Bol en train de manifester, puis de se faire arrêter, le 16 juin à Delhi.

Ils ont coupé Internet dans le Bihar et mis des manifestants en prison. Mais même si le gouvernement veut museler la jeunesse, cette triste série continuera jusqu’à ce qu'il reconnaisse le droit de travailler à tout le monde, y compris les travailleurs peu qualifiés.

 Pour apaiser une partie de la colère, le gouvernement a déclaré que 10% des emplois au sein du ministère de la défense ainsi que 10% des emplois dans les forces de police fédérales seraient réservés aux personnes ayant suivi quatre années du nouveau programme militaire : "Plusieurs décisions paraissent injustes, mais elles contribueront à la construction de la nation."