“Interdit aux étrangers” : nos Observateurs dénoncent les discriminations à l’entrée des boîtes de nuit en Corée du Sud

Extrait d’un TikTok de “Denoz", filmé à Daegu, en Corée du Sud, qui dénonce le tri à l’entrée de certaines boîtes de nuit. La personne sur l'image indique que le videur vient de signaler que la boîte de nuit n'acceptait pas les étrangers.
Extrait d’un TikTok de “Denoz", filmé à Daegu, en Corée du Sud, qui dénonce le tri à l’entrée de certaines boîtes de nuit. La personne sur l'image indique que le videur vient de signaler que la boîte de nuit n'acceptait pas les étrangers. © Les Observateurs de France 24

En Corée du Sud, certaines boîtes de nuit et autres lieux festifs interdisent systématiquement l’entrée aux étrangers. Une politique jugée xénophobe et qui cible plus particulièrement les personnes noires et de peau foncée, largement documentée sur TikTok et Instagram par ceux qui la subissent.

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Les fêtards qui vivent en Corée du Sud le savent : impossible de se rendre dans certains lieux nocturnes si l’on n'est pas Coréen. Sur les réseaux sociaux, de plus en plus d’étrangers qui vivent à Séoul documentent cette discrimination à l’entrée de certaines boîtes de nuit, bars ou même parfois des restaurants. 

Une vidéo publiée le 15 mai sur TikTok et visionnée près de 400 000 fois a récemment relancé le débat.

Elle a été publiée par Patrick Ramos, alias “Theexpatpat,” sur les réseaux sociaux. On le voit face à un videur qui lui demande d’arrêter de filmer avant de saisir son poignet, puis de le plaquer au mur. Selon une de ses amies contactée par la rédaction des Observateurs, le videur a continué de le violenter après avoir arrêté de filmer.

Selon le Korea Herald, Patrick Ramos était en train de tourner un live alors qu’il passait devant la boîte de nuit “Owl Lounge”, connue pour interdire l’accès aux non-Coréens. L’établissement se situe à Itaewon, un quartier pourtant très cosmopolite de Séoul.

Sur un écriteau à l’entrée de l’établissement, visible sur un cliché publié par le Korea Herlad, il est indiqué que seules les personnes possédant une carte d'identité nationale et les étrangers disposant d’un visa F-4 (délivré aux membres de la diaspora coréenne) étaient autorisés à rentrer.

@beyonceibnidas Reply to @brittanypanzer ♬ original sound - Krys Tha Sis
“Beyonce Ibnidas” (“Je suis Beyoncé” en coréen) se filme régulièrement quand elle tente d’entrer dans des boîtes de nuit en Corée du Sud. Ici, on ne la laisserait pas entrer car elle ne parle pas coréen.

 

Contactés par la rédaction des Observateurs, plusieurs expatriés en Corée du Sud nous ont confirmé avoir fait l’objet de ce type de refus à l’entrée des établissements nocturnes, sous prétexte qu’ils n’étaient pas Coréens. 

Les établissements concernés ont déjà donné plusieurs arguments pour justifier ce filtrage : le fait que le personnel ne parle pas anglais, un mauvais comportement passé de certains étrangers, ou plus récemment le Covid.

Twitter montrant un restaurant qui indique ne pas accepter d’étrangers à cause du Covid.

De graves abus commis par certains soldats américains basés en Corée du Sud en boîte de nuit (notamment des cas de viols et agressions sexuelles) seraient également en cause - notamment dans la ville de Daegu, près d’une base importante de l’armée américaine. 

La boîte de nuit OWL lounge, qui n’a pour l’instant pas donné suite à nos sollicitations, a par exemple expliqué au Korea Herald exclure les étrangers, car s’ils venaient à commettre un acte répréhensible, un harcèlement sexuel notamment, ils pourraient fuir le pays en toute impunité.  

 

 

Quentin F. (“Denoz”), un étudiant français en échange, a publié cette vidéo TikTok, où on le voit se faire refuser l’accès à deux boîtes de nuit, à Daegu. Il explique à la rédaction des Observateurs : 

“Je vis à Daegu, où il y a très peu d'étrangers, et il y a plusieurs boîtes de nuit qui ne nous laissent pas entrer. Certains étrangers peuvent entrer dans des clubs réservés aux Coréens s'ils ont un garant sud-coréen - de préférence une célébrité, qui se porte garant d'un comportement approprié”. 

Les personnes à la peau foncée et noire particulièrement discriminées

Ce tri ciblerait selon nos Observateurs plus particulièrement les personnes noires, sud-asiatiques et nord-africaines.

 

@nya_0152 #racistclubinkorea#expatinkorea #southkorea #daegu ♬ original sound - nya_0152
TikTok de Nysha, une Américaine qui vit à Daegu. Elle explique à notre rédaction s’être emportée contre le videur qu’il lui a refusé l’entrée alors que la discothèque diffusait de la musique Hip-Hop d’un rappeur noir-américain. “C’est notre musique, pourquoi vous ne me laissez pas entrer ?” peut-on l’entendre dire.

Kirsten Keels est une étudiante afro-américaine installée à Séoul. C’est une amie de Patrick Ramos. Elle essaye comme lui d’attirer l’attention sur cette discrimination à l’entrée de certains lieux nocturnes. Pour elle, il ne fait aucun doute que tous les étrangers ne sont pas logés à la même enseigne. 

Il y a deux ans, je me suis rendue dans un club assez “hype” de Gangnam [quartier chic de Séoul : NDLR] il y a deux ans. J’étais la seule personne noire parmi mes amis, le videur est allé dire à mon ami blanc : “il y a certaines personnes du groupe qui ne peuvent pas entrer”, tout en me regardant de haut en bas. Il a dit que mes habits n’étaient pas conformes au “code vestimentaire”. On avait tout vérifié, j ‘étais habillée comme toute Coréenne qui sort en boîte de nuit. (…) La façon dont il m’a regardé, je sentais que je n’étais pas la bienvenue.”

La plupart du temps, ils ne disent pas ça directement, mais disent plutôt  : “c’est complet”, ou “pas d’étrangers”. Mais on voit des personnes blanches entrer.

 

@theexpatpat What did North Africa do?! #expatinkorea #southkorea #lifeinkorea #movingtokorea ♬ original sound - The Expat Pat
Sur cette vidéo TikTok publiée le 12 mai, Patrick Ramos montre un écriteau une photo dont il dit qu’elle montre un écriteau de boîte de nuit à Séoul sur lequel il est écrit : “Pas de Marocains, Égyptiens, Libyens et Algériens.”

 

Il y a même des images de panneaux qui indiquent : “interdit aux Africains” qui ont  circulé sur les réseaux sociaux, ou des messages des gérants de la boîte de nuit sur Kakaotalk (Whatsapp coréen : NDLR) qui indiquaient “pas de personnes noires"

Toutes les personnes noires que j’ai rencontrées m’ont raconté avoir subi des discriminations dans les discothèques, et même ailleurs.  

>> LIRE AUSSI SUR LE SITE DES OBSERVATEURS DE FRANCE 24 : Corée du Sud : une vidéo révèle les conditions de détention humiliantes d’un migrant marocain

 

Cette vidéo est un enregistrement extrait d’un live TikTok de “Beyonce_ibnidas”. On la voit en pleine altercation avec un videur qui lui a refusé l’accès au prétexte qu’elle est une étrangère. Cependant, à 0’59”, la vlogueuse filme deux femmes blanches entrer sans encombre dans cette même discothèque

Michelle est métisse et vient des États-Unis. Elle est professeure d’anglais à Daegu, ville du centre du pays. Elle aussi dit s’être déjà vu refuser l’entrée d’une boîte de nuit alors que des personnes blanches ont pu y avoir accès sous ses yeux. En tant que femme métisse dans une ville peu habituée aux étrangers, Michelle détaille comment cette différence de traitement va bien au-delà des boîtes de nuit : 

On me dévisage souvent dans la rue. Et comme j’ai les cheveux très bouclés, des inconnus me les touchent sans me demander.

 

@chelle_mybelle_ Look but don’t touch #southkorea #korea #lifeinsouthkorea #didyouknow #curlyhair #expatinkorea ♬ original sound - Lorena Pages
Sur son compte TikTok, Michelle raconte son quotidien d’américaine vivant en Corée du Sud, et parle aussi de certains comportements auxquels elle est confrontée

 

J’ai entendu certains enfants m’appeler la “professeur singe”. j’imagine bien qu’ils ont dû apprendre cela quelque part. Et encore, je ne comprends pas tout ce qu’on me dit. Entre étrangers qui vivent en Corée du Sud, on se dit que plus on apprend à maîtriser le Coréen, plus ça devient compliqué au quotidien, parce qu’on comprend ce que les gens disent sur nous.” 

Kirsten Keels, qui a grandi dans un État du sud des États-Unis et dit avoir l'habitude des remarques racistes, y voit aussi de l’ignorance et de la curiosité qui peut être bienveillante, dans une société exposée depuis peu à l’immigration : 

Il arrive que des gens ne veuillent pas s’asseoir à côté de moi ou disent à leur enfant qu’il ne faut pas me parler (…). Mais je dirais que c’est surtout du racisme ordinaire, ou simplement parfois même de l’ignorance, ou encore de la curiosité, parce que certains n’ont jamais parlé à des étrangers. Alors j’essaye de leur donner une image positive.

Pour pouvoir profiter de la vie nocturne, Kirsten Keels a donc décidé de regrouper les lieux considérés comme “tolérants” sur une liste qui a été publiée dimanche 5 juin.

On a fait cette liste "verte" pour que les personnes noires-américaines, sud-asiatique, africaines.. qui sont de plus en plus nombreuses à vivre en Corée du Sud puissent s’amuser sans se dire : “ je vais peut-être subir une discrimination”. 

C’est aussi une façon de rassembler cette communauté, et de dire qu’on est ensemble et qu’on est présents. Et que le racisme et les discriminations ne sont pas acceptables. 

Selon nos deux Observatrices, les lieux qui refusent les personnes selon leur ethnie ou nationalité restent minoritaires, mais difficile à dénoncer. Les noms des boîtes de nuit et autres lieux discriminatoires sont souvent tus ou cachés sur les réseaux sociaux, et nos Observateurs n’ont pas non plus souhaité communiquer le nom des clubs incriminés. En cause : la loi punissant la diffamation en Corée du Sud, qui peut conduire à des peines de prisons, largement utilisée en cas d’accusation, parfois même aux dépens de la vérité. (L'accusé doit être en mesure de pouvoir fournir des "preuves"  de ses accusations, faute de quoi il peut être condamné). 

Il n’existe aucune loi pour punir des pratiques discriminatoires en Corée du Sud, que ce soit en raison de la nationalité, de l’origine ethnique, du genre ou encore de l’orientation sexuelle.