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Des Hongkongais qui abattent une “tour de reconnaissance faciale” ? Pas si vite

Une vidéo de 2019 montrant des Hongkongais détruire un lampadaire intelligent qu’ils pensaient pouvoir abriter un logiciel de reconnaissance facial est réapparue sur les réseaux en mai 2022. Si ces lampadaires font débat, la reconnaissance faciale n’est pas leur fonction initiale, selon le gouvernement hongkongais.
Une vidéo de 2019 montrant des Hongkongais détruire un lampadaire intelligent qu’ils pensaient pouvoir abriter un logiciel de reconnaissance facial est réapparue sur les réseaux en mai 2022. Si ces lampadaires font débat, la reconnaissance faciale n’est pas leur fonction initiale, selon le gouvernement hongkongais. © Les Observateurs de France 24

Une vidéo montrant un groupe de manifestants scier une “tour de reconnaissance faciale” à Hong Kong est réapparue sur les réseaux sociaux début mai. Mais attention, ces images datent de 2019, et montrent en fait un “lampadaire intelligent”, certes bien soupçonné par certains opposants d’être utilisé par les autorités pour mettre en place une surveillance généralisée dans la ville. 

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La vérification en bref

  • Une vidéo, présentée comme actuelle, a circulé sur Twitter le 4 mai 2022 affirmant montrer des Hongkongais s’en prendre à une “tour de reconnaissance faciale”
  • La vidéo date en réalité des grandes manifestations pro-démocratie de l’été 2019
  • Les manifestants détruisent un lampadaire “intelligent” qu’ils soupçonnent de contenir un logiciel de reconnaissance faciale, mais attention, ce n’est pas l’objectif officiel de ces installations.

Une vidéo partagée sur Twitter le 4 mai 2022 et retweetée près de 37 000 fois montrerait des Hongkongais “en train de détruire une tour de reconnaissance faciale”. On y voit un homme utiliser une scie électrique pour abattre une installation qui ressemble à un lampadaire : une longue tige blanche surmontée d’un dispositif vert en forme de feuille. L’installation tombe ensuite sous l’acclamation d’une foule de manifestants habillés en noir et équipés de parapluies. Ils s’en prennent ensuite à l’objet à terre, en donnant des coups de pied, en le taguant et en versant du liquide sur les divers composants électroniques qui s’y trouvaient.

 

tweet archivé

Grâce aux éléments de décor, tel que le logo Ikea en arrière-plan et le bâtiment orange “Méga Box”, on peut retrouver aisément le lieu de la scène, effectivement à Hong Kong. Le “lampadaire”, visible sur des images Google street view de mars 2022, semble avoir été remplacé ou remis sur pied. On peut voir que des infrastructures similaires sont installées tout au long de la rue.

 

Une vidéo d’août 2019

De Gab à Reddit en passant par Twitter, depuis début mai cette vidéo est partagée en masse avec des légendes qui laissent entendre que la scène se déroulerait actuellement, en mai 2022. “Les habitants de Hong Kong se soulèvent contre la dictature de la Chine .. ils abattent les tours de reconnaissance faciale des rues” avance par exemple un compte certifié d’une personnalité de l’armée indienne. “ Et pendant ce temps-là, Twitter vous empêche de partager cette information” affirme un autre.

On peut retrouver la date à laquelle la vidéo a été filmée grâce à une recherche via les mots-clés "Hong-Kong : les gens détruisent (abattent) des tours de reconnaissance faciale" en anglais sur différents réseaux sociaux, combinée à une recherche d'image inversée via l'outil Invid -We verify (voir ici comment procéder). La vidéo est partagée à partir du 24 août 2019, jour de manifestation pro-démocratie à Hong Kong, notamment dans ce tweet (lien d'archive) aujourd'hui inaccessible. 

On peut aussi noter que cette scène n’aurait pas pu se produire en 2022. On peut remarquer que de nombreux manifestants tiennent des parapluies qu’ils déploient tel un mur pour camoufler celui qui scie l’installation. Depuis les manifestations de 2014, aussi connues comme la “révolution des parapluies”, l’objet est devenu un symbole de résistance démocratique. Mais depuis la promulgation de la “loi sur la sécurité nationale” le 30 juin 2020, les parapluies pro-démocratie ont déserté les rues de Hong Kong. Cette loi permet d’arrêter pour des motifs très larges et flous toute personne pour “atteinte à la sécurité nationale”. Depuis juin 2020, plusieurs militants pro-démocratie ont ainsi été arrêtés et les autres doivent se réduire au silence ou sont condamnés à fuir à l’étranger.

“Tour de reconnaissance faciale” ?

La recherche via l’outil Invid We verify  permet également de constater que la vidéo a été partagée plusieurs fois depuis 2019 : ici en août 2020 par exemple ou ici en décembre 2020. Elle apparaît toujours avec la même légende, en anglais, mentionnant les "tours de reconnaissance faciale".

En faisant une recherche sur Google avec ces mots clés, on retrouve des articles de presse de l’époque qui donnent plus de détails sur le contexte. Ces deux vidéos publiées par la chaîne ABC montrent par exemple la scène filmée sous un autre angle. 

L’installation abattue est en réalité un lampadaire “intelligent” qui suscite des inquiétudes au sein de l’opposition, comme l'explique cet article du journal suisse “Le Temps”. 

En 2019, le gouvernement hongkongais en avait fait installer une cinquantaine et souhaite poursuivre avec 350 autres lampadaires intelligents à l’horizon 2023. Ils permettent de collecter des données sur la météo, la circulation ou encore la qualité de l’air dans le cadre d'un projet de “ville intelligente” (“smart city”). 

Mais comme ils sont équipés, entre autres, de divers capteurs et de caméras, et sont capables d’envoyer des données à distance, leur installation a effectivement provoqué de nombreuses inquiétudes concernant la protection de la vie privée et la collecte des données au sein de l’opposition hongkongaise.

Description du lampadaire sur le site officiel de l'office des technologies de l'information du gouvernement.
Description du lampadaire sur le site officiel de l'office des technologies de l'information du gouvernement. © OGCIO HONG KONG

 

Sur la vidéo, les manifestants s’en sont donc pris à ce lampadaire car ils craignaient qu’ils puissent contenir des logiciels de reconnaissance faciale contrôlés par Pékin.

Lors des manifestations de l’été 2019, beaucoup redoutaient que les autorités fassent usage de la surveillance et la reconnaissance faciale pour arrêter les militants pro-démocratie. C’est en partie pour cela qu’ils se cachaient derrière des parapluies. 

La technologie de reconnaissance faciale est omniprésente en Chine, et même déjà utilisée pour scruter les moindres faits et gestes des citoyens dans certaines villes test du système de “crédit social”, comme Nankin, via des caméras de surveillance intelligentes.

Face aux inquiétudes des citoyens, le gouvernement hongkongais a affirmé en juillet 2019 que les lampadaires intelligents ne contenaient aucune fonction de reconnaissance faciale. Ils ont également indiqué que certaines fonctions ne seraient pas activées “à ce stade”, tel que l’utilisation de caméras pour enregistrer la plaque des voitures. [  ] Plusieurs informations concernant ces lampadaires sont par ailleurs accessibles en source ouverte, comme les fonctions de chaque lampadaire installé dans la ville et leur emplacement.

Des experts indépendants, interrogés par l’AFP factuel en septembre 2019, estiment néanmoins que si les caméras placées dans ces lampadaires n’ont pas pour fonction la reconnaissance faciale, il serait aisé de les modifier pour en faire un tel usage. 

En 2022, Hong Kong poursuit ses plans d’installation de lampadaires, alors que les questions de la reconnaissance faciale et du respect de la vie privée continuent de faire débat.  Mais les inquiétudes se concentrent désormais surtout autour de l'application "LeaveHomeSafe", créée pour tracer les cas contacts de Covid-19. Le 5 mai 2022, le gouvernement a reconnu que l’application contenait bien une fonctionnalité non utilisée de reconnaissance faciale, et a demandé au développeur de l'application d'étudier un moyen de la retirer.