Kazakhstan : des bâtiments publics pris d’assaut par des manifestants qui "n'ont plus rien à perdre"

Des manifestants ont mis le feu au principal bâtiment de l'administration d'Almaty, au Kazakhstan, le 5 janvier, lors de manifestations contre la hausse des prix du gaz.
Des manifestants ont mis le feu au principal bâtiment de l'administration d'Almaty, au Kazakhstan, le 5 janvier, lors de manifestations contre la hausse des prix du gaz. © Twitter / @liveuamap

Depuis le 2 janvier, des manifestations contre la hausse des prix du carburant font rage dans plusieurs villes au Kazakhstan. Des vidéos, largement partagées sur les réseaux sociaux, montrent des milliers de personnes dans les rues alors que les rassemblements, très contrôlés, sont rares dans cette ancienne république soviétique. Les forces de l’ordre sont intervenues contre les manifestants, qui ont pris d’assaut et incendié plusieurs édifices publics mercredi 5 janvier. 

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C’est dans la province occidentale de Mangystau, région productrice de pétrole, que le mouvement de contestation a débuté le 2 janvier. Il s'est ensuite étendu à Almaty, la plus grande ville du Kazakhstan devenue l’épicentre des manifestations depuis trois jours. 

Mais les rassemblements, d’abord pacifiques, ont commencé à dégénérer le 3 janvier lorsque des manifestants s’en sont pris aux forces de l’ordre. Dans plusieurs villes, la police tente de contrôler les foules avec des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et en installant des barrages. 

Une vidéo publiée sur Twitter le 5 janvier montre des affrontements entre les forces de l’ordre et des manifestants à Almaty. Des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes sont lancés.
À Aktioubé, les forces de l’ordre ont utilisé des canons à eau, des grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc contre les manifestants. Plusieurs personnes ont été blessées.

Le 5 janvier, à Almaty, des centaines de manifestants ont pris d’assaut des édifices publics et mis le feu au principal bâtiment de l'administration municipale. Le bureau du procureur a lui aussi été incendié. Des incidents similaires ont également eu lieu dans les villes d’Aktioubé, de Chimkent et de Taraz. 

Une vidéo publiée le 5 janvier sur Twitter montre des manifestants devant le bâtiment de l'administration municipale d’Almaty.
Des manifestants ont pénétré dans le bâtiment du gouvernement municipal à Aktioubé, dans l’ouest du Kazakhstan, le 5 janvier.

D’autres vidéos montrent que des manifestants se sont emparés d’équipements anti-émeutes et de véhicules de la police. 

Des manifestants s’emparent d’un camion de pompiers à Almaty. Vidéo publiée sur Twitter le 5 janvier.
Des manifestants ont saisi plusieurs véhicules anti-émeute de la police le 5 janvier à Almaty.

"Les citoyens sont surpris par la vitesse à laquelle la situation est devenue violente"

Les services téléphoniques et Internet ont été coupés dans tout le Kazakhstan. La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas pu s’entretenir avec des témoins directs des manifestations. Mais Abai (pseudonyme), un Kazakhastanais originaire d’Almaty étudiant à l’étranger, a accepté de parler, sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité. Il est en contact avec plusieurs de ses proches vivant à Almaty : 

J’ai pu appeler un de mes parents éloignés à Almaty. Il habite en plein centre-ville. Il m’a dit qu’il était sorti pour retirer de l’argent au distributeur, mais que tous les distributeurs étaient vides en ce moment. L’état d’urgence a été annoncé, c'est presque la loi martiale. Personne ne peut légalement quitter son domicile. Il dit qu’il a essayé de se rendre à un autre distributeur de billets, mais qu’il a vu la police militaire arriver dans sa direction et bloquer la rue tout en se montrant extrêmement agressive : les policiers frappaient des gens ordinaires qui vaquaient à leurs occupations, achetaient de la nourriture ou se rendaient simplement au travail. Il est vite rentré chez lui. 

Le gouvernement, malgré ses appels au calme, a bloqué les réseaux de communication. Il est donc difficile de savoir ce qu’il se passe et comment se positionnent les habitants. Tout le monde est chez soi et sent les gaz lacrymogènes qui se répandent dans la ville. Il est impossible de dormir à cause des explosions. Quand je parlais avec ce membre de ma famille, j’ai entendu des explosions.

Il y a eu des grenades, mais également des voitures de police qui ont été renversées, détruites ou brûlées. Les citoyens sont surpris par la vitesse à laquelle la situation est devenue violente. Nous sommes tous très choqués. Nous avons peur de perdre notre indépendance et que les pays voisins, comme les grandes puissances que sont la Russie ou la Chine, ou que d’autres pays, tirent profit de cette situation. 

J’ai peur pour ma famille car je ne peux pas les contacter. J’ai parlé à d’autres proches qui sont en contact avec eux et qui m’ont dit qu’ils aideraient ma femme, mon enfant et ma mère à se rendre chez eux. Mais c’est un voyage dangereux pour l’instant, même si c’est à un kilomètre.

Début janvier, le gouvernement a levé le plafond des prix du gaz de pétrole liquéfié (GPL), pour en faire profiter les producteurs. Cette mesure a fait plus que doubler les prix pour les Kazakhastanais, dont beaucoup dépendent du GPL en raison de son faible coût. 

Le 5 janvier, le président Kassym-Jomart Tokayev a demandé le rétablissement des plafonds de prix ainsi que d’autres réglementations pour d’autres types de carburant et pour des biens "socialement importants", selon Reuters

"Je n’aurais jamais cru que nous nous rebellerions en masse de la sorte"

Si la hausse du prix du carburant a déclenché ces manifestations, les plus importantes dans le pays depuis plus d’une décennie, elles sont également portées par des frustrations plus profondes au sein de la population, selon Abai : 

Les revendications initiales portaient sur les prix de l’essence de l’alimentation. Mais maintenant, c’est devenu plus politique. Les gens demandent une réforme de l’ensemble du gouvernement. Le mécontentement actuel à l’égard du régime actuel existe depuis au moins 20 ans. La crise du coronavirus a été en quelque sorte la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le niveau de vie est en chute libre, les gens arrivent à peine à survivre. Je suppose que beaucoup d’entre eux n’ont plus rien à perdre. Notre génération est désillusionnée par rapport à l’avenir. Nous sommes inquiets pour nos enfants. 

Notre peuple a toujours été conscient de son attitude docile. Je n’aurais jamais cru que nous nous rebellerions comme ça, en masse. Ces dernières années, la loi a rendu impossible les manifestations. Il y a un paragraphe qui indique que toute réunion publique ou manifestation doit être approuvée par le gouvernement local. La seule possibilité de manifester est donc devenue de manifester illégalement. Et si vous participez à une quelconque manifestation, vous enfreignez automatiquement la loi et la police peut vous arrêter en toute légalité. 

Les manifestants ont brandi des pancartes et scandé des slogans comme "Vieil homme, va-t’en", en référence à l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev qui a dirigé le pays depuis son indépendance jusqu’en 2019. Bien qu’il ait démissionné et transmis le pouvoir à Kassym-Jomart Tokayev, un de ses alliés, de nombreux Kazakhastanais pensent qu’il exerce toujours une influence majeure dans le pays.

Dans la ville d’Aktioubé , dans l’ouest du pays, une foule de personnes scande “Shal, ket” (“Viel homme, va-t’en”). Vidéo publiée sur Twitter le 4 janvier.

Le 5 janvier, le président Kassym-Jomart Tokayev a accepté la démission du gouvernement, quelques heures après avoir déclaré l’état d’urgence à Almaty. Cela n’a pas empêché les manifestations de se poursuivre tout au long de la journée.

Au moins 190 personnes à Almaty ont eu besoin d’une aide médicale lors des manifestations, dont 137 policiers, selon Reuters