Pakistan : un bouddhiste lynché par des sympathisants d’un parti islamiste l’accusant de blasphème

Une foule de personnes scandant des slogans du parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan a tué un Sri-Lankais le 3 décembre, brûlant son corps dans la rue.
Une foule de personnes scandant des slogans du parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan a tué un Sri-Lankais le 3 décembre, brûlant son corps dans la rue. © Twitter/fc_kangana

Le 3 décembre, à Sialkot, dans la province du Pendjab au Pakistan, Priyantha Kumara, un directeur d'usine Sri-Lankais, a été battu à mort et brûlé par une foule qui l’accusait de blasphème. Les agresseurs ont scandé des slogans du parti islamiste extrémiste Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP), dont la montée en puissance s’accompagne d’une augmentation des cas de violence pour blasphème, selon notre Observateur. 

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Des vidéos et des photos partagées en ligne témoignent d’une scène insoutenable, celle d’une centaine de personnes s’en prenant à un homme, connu sous le nom de Priyantha Kumara (Diyawadanage Priyantha de son vrai nom). Ces vidéos, dont la rédaction des Observateurs de France 24 a choisi de ne publier que des captures d’écran, montrent la foule frapper brutalement ce ressortissant sri-lankais, dont les vêtements ont été enlevés. Plusieurs individus le traînent par les jambes tandis que d’autres filment avec leurs téléphones, allant même jusqu’à prendre des "selfies" devant le corps de la victime qui est finalement mis à feu en pleine rue. 

Avertissement : les images et les témoignages rapportés peuvent choquer.

 

Une foule se rassemble autour du corps de Priyantha Kumara, un directeur d'usine, à Sialkot, au Pakistan, le 3 décembre 2021.

 

Capture d'écran d'une vidéo montrant une foule entourant le corps en feu. © Twitter/imafzaal5
Capture d'écran d'une vidéo montrant une foule entourant le corps en feu. © Twitter/imafzaal5 © Twitter/imafzaal5
Capture d'écran d'une vidéo montrant des personnes prenant des vidéos et des selfies. © Twitter/fc_kangana
Capture d'écran d'une vidéo montrant des personnes prenant des vidéos et des selfies. © Twitter/fc_kangana © Twitter/fc_kangana

Priyantha Kumara était bouddhiste. À Sialkot, ville dans le nord-est du Pakistan, il était cadre au sein de l'usine Rajco Industries, qui produit des équipements sportifs. Il a été accusé de blasphème pour avoir prétendument arraché une affiche religieuse et des vignettes contenant des versets du Coran et le nom du prophète Mahomet. 

Les vidéos enregistrées le jour de son décès permettent d’entendre la foule scander des slogans du parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan (ou "Je suis présent au Pakistan" en ourdou), un mouvement islamiste d'extrême droite.

Dans une interview accordée à plusieurs chaînes de télévision, un homme a assumé la responsabilité du meurtre avant de commencer à crier avec la foule : "Labbaik, Labbaik", du nom du parti.

"Le gouvernement n'a pas de stratégie pour faire face au fanatisme religieux"

Naveed Walter est le président de l’ONG Human Rights Focus Pakistan (HRFP) qui se consacre à la protection des droits des minorités religieuses, des femmes et des enfants. Son organisation s'est entretenue avec des témoins de l'attaque. Il raconte :

Nous avons une ligne d'assistance téléphonique pour les questions de persécution religieuse au Pakistan. Lorsque cet incident s'est produit, plusieurs personnes ont commencé à nous appeler pour nous dire qu'une personne travaillant dans une usine avait été persécutée pour blasphème. Nous avons un réseau de volontaires régionaux dans tout le pays et des membres de notre équipe ont parlé aux témoins.

Parmi ces témoins, certains nous ont raconté que Priyantha Kumara avait demandé à l'un des superviseurs de l'usine de l'aider à nettoyer les locaux, à l'intérieur et à l'extérieur - nettoyer les salles de bains, peindre, etc. Ils ont donc enlevé tout ce qui était accroché aux murs - y compris les autocollants, les affiches, absolument tout. Priyantha Kumara ne parle pas la langue locale et il a enlevé une affiche [contenant des écrits islamiques, NDLR] qu'il ne comprenait même pas. Le superviseur s'est alors mis en colère. Ce dernier a rassemblé ses collègues et d'autres personnes de la ville et leur a raconté les faits.

L'attaque a duré longtemps. La foule a commencé à battre Priyantha Kumar, qui s'est enfui et est monté sur un toit. Il a essayé de se cacher, mais la foule est montée. Une ou deux personnes ont demandé de ne pas le tuer. Mais les autres l'ont traîné, battu et ramené en bas. Ils lui ont enlevé ses vêtements devant l'usine, de l'autre côté de la route. Là, ils ont brûlé son corps. 

Plusieurs personnes ont appelé le numéro d'urgence, mais la police a mis 20 minutes à arriver. L'un des agents en patrouille a avoué que lui et ses collègues n'étaient pas en mesure de contrôler la foule. Le gouvernement n'a pas de stratégie pour faire face au fanatisme religieux. Et ces violences se répètent, encore et encore.

Le corps de Priyantha Kumara a été envoyé au Sri Lanka le 6 décembre. Plus de 100 personnes ont été arrêtées après son lynchage.

Ce n'est pas la première fois que des accusations pour blasphème conduisent à des violences ou à des punitions extrajudiciaires au Pakistan, où les groupes islamistes conservateurs sont très influents. 

 80 personnes en attente de condamnation à mort pour blasphème 

Les lois pakistanaises sur le blasphème remontent à l'époque coloniale britannique puis ont été "islamisées" dans les années 1980 par le gouvernement militaire de l'époque. Ces lois prévoient des peines pour toute insulte à l'islam : la section 295-C du code pénal pakistanais stipule que "quiconque, par des mots, par une représentation visible ou par toute insinuation, profane le nom sacré du saint prophète Mahomet sera puni de mort” et sera également passible d'une amende.

Un individu peut être accusé de blasphème sur la base de simples rumeurs ou de rancunes, et les conséquences sont extrêmement sévères : en 2020, 80 personnes étaient en attente de condamnation à mort pour blasphème. 

Les affaires de blasphème supposé sont cependant souvent réglées de manière extrajudiciaire, lors de violences collectives et d’attaques ciblées. Fin novembre, une foule a mis le feu à un poste de police après que des agents ont refusé de livrer un homme accusé d’avoir profané le Coran.

En avril 2021, deux femmes de la province du Punjab ont été arrêtées pour blasphème après avoir retiré un autocollant sur lequel figurait un verset du Coran. Selon des témoignages, l’une des femmes a été attaquée par un de ses collègues avec un couteau. 

En janvier 2021, une infirmière chrétienne travaillant dans un hôpital avait été battue par plusieurs de ses collègues après avoir dit qu'elle allait prier pour un patient.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Pakistan : une infirmière chrétienne frappée par ses collègues qui l'accusent de blasphème contre Mahomet 

Chaque année, la ligne d'assistance téléphonique de l’organisation Human Rights Focus Pakistan reçoit plus de 1 000 appels signalant des incidents contre des minorités religieuses. Selon Naveed Walter, ces violences sont de plus en plus souvent perpétrées par des agresseurs proches du parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan.

La lutte contre le blasphème comme arme politique

Ce parti d'extrême droite islamiste formé en 2015 est devenu en 2018 le cinquième plus grand parti du Pakistan après avoir recueilli plus de 2 millions de voix lors des élections générales.

Le mouvement a fait de la lutte contre le blasphème sa principale arme politique. En octobre 2020, ses membres avaient exigé un boycott des produits français ainsi que le renvoi de l'ambassadeur de France au Pakistan après le meurtre de Samuel Paty, décapité pour avoir affiché une caricature du prophète dans sa classe.

Les manifestations du parti se sont intensifiées en avril 2021 quand leur leader, Saad Hussain Rizvi, a été arrêté. En octobre, alors même que le gouvernement avait fait interdire le parti, le Tehreek-e-Labbaik Pakistan a organisé une longue marche de Lahore à Islamabad pour demander la libération de Saad Hussain Rizvi et réclamer à nouveau l'expulsion de l'ambassadeur de France. 

Ces protestations sont devenues violentes et ont conduit à la mort de 11 personnes. Le gouvernement a alors conclu un accord avec Tehreek-e-Labbaik Pakistan, en levant  son interdiction et en libérant 2 000 de ses membres ainsi que le chef du parti. 

Les opposants au parti affirment que le retour en arrière du gouvernement sur le TLP a incité les membres du groupe à se mobiliser et à s’en prendre à Priyantha Kumara. 

Le premier ministre pakistanais, Imran Khan, a qualifié le lynchage d'"horrible attaque de justiciers autoproclamés" et a déclaré que les responsables seraient punis "avec toute la sévérité de la loi".