Hong Kong : un archivage en 3D pour sauver le "Pilier de la honte" de la censure des autorités

À gauche, la modélisation 3D en cours ; à droite, une des photos envoyées à Sophie Mak.
À gauche, la modélisation 3D en cours ; à droite, une des photos envoyées à Sophie Mak. © Les Observateurs de France 24

Depuis 24 ans, le "Pilier de la honte" trône dans le hall d’entrée de l’université de Hong Kong en mémoire des victimes du massacre de la place Tiananmen. Alors que son retrait vient d’être annoncé, plusieurs défenseurs de la démocratie se sont mobilisés pour archiver numériquement l’un des derniers lieux de la mémoire collective prodémocratie de la ville.

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Tous les étudiants passés par les bancs de l’Université de Hong Kong, ou "HKU", le connaissent : le "Pilier de la honte", une imposante sculpture orange où s’empilent des corps et des visages d’hommes, de femmes et d’enfants aux expressions déformées par la peur et le désespoir, trône au cœur de l’université.

L’artiste danois Jens Galschiøt l'a dressé en mémoire des victimes du massacre du 4 juin 1989, jour où l’armée chinoise écrasa les plus grandes manifestations étudiantes prodémocratie de l’histoire du pays dans un bain de sang, place Tiananmen à Pékin. Inaugurée en 1997, la sculpture avait été peinte en orange à l’occasion des Jeux olympiques de Pékin en 2008, pour attirer l’attention sur les abus des droits de l’Homme en Chine.

Au pied du pilier, il est inscrit “les vieux ne peuvent pas tuer les jeunes" et “Massacre de Tian’anmen, 4 juin 1989” en anglais et en chinois.

Après différents coups portés à la commémoration du massacre de Tiananmen en 2020, entre la saisie par les autorités des collections du Musée du 4-Juin, l’interdiction des veillées mémorielles ou encore le retrait des mentions de l’événement dans les livres scolaires, le "Pilier de la honte" résistait encore face à la volonté de Pékin d’effacer ce passé sanglant de la mémoire collective à Hong Kong. Mais en octobre dernier, l’université a demandé qu’il soit retiré définitivement.

Les militants prodémocratie se sont indignés, tout comme Jens Galschiøt, qui a souligné que le retrait de sa sculpture pourrait l’endommager, voire la casser.

Sophie Mak est une Hongkongaise qui vient d’emménager à Sydney après des études en arts et en droit à HKU. Quand elle a appris le destin de l’œuvre, elle et son ami ont eu l’idée de créer un modèle virtuel 3D pour l’archiver. Elle a alors passé un appel sur Twitter pour obtenir le plus de photos et vidéos possible et en a reçu plus d'un millier, provenant d’étudiants, de Hongkongais qui se sont déplacés exprès, ou encore de journalistes qui avaient un jour pris des photos.

appel lancé par Sophie Mak. "Chers amis d'Hong Kong, aidez nous à préserver le "pilier de la honte" en nous envoyant vos photos"

 Mon premier cours d’histoire à HKU, c’était sur ce "Pilier de la honte". Il est installé à HKU depuis 24 ans. C’est exactement mon âge, ça veut dire beaucoup pour moi. Vouloir le retirer, c’est une façon de réécrire l’Histoire et supprimer la mémoire collective, comme les autorités le font pour toutes les tentatives d’entretenir la mémoire collective à Hong Kong.

 

Quelques-unes du millier de photos reçues par Sophie Mak.
Quelques-unes du millier de photos reçues par Sophie Mak. © Les Observateurs de France 24

 

Sophie a ensuite découvert que les Hongkongais du collectif Lady Liberty avaient eu exactement la même idée – mais avaient de l’expérience technique en plus. Créé pendant les manifestations de 2019 sur Internet, ce groupe utilise l’art pour attirer l’attention sur ce qui se passe à Hong Kong par l'intermédiaire de supports visuels. "Flash", la trentaine, en fait partie.

On a souhaité dupliquer la sculpture numériquement pour l’archiver. On voulait avoir le plus de détails possible, jusque dans les expressions des visages. On s’est donc directement rendus à HKU pour prendre des photos en gros plan et en panoramique ou tourner des vidéos afin de les rentrer dans deux différents logiciels qui permettent de réaliser l’image 3D.

 

Image en cours de fabrication. Les logiciels utilisés sont Meshroom pour le gros puis ZBrush pour les détails. Les cadres blancs correspondent à des images de référence. La technique pour créer des images 3D à partir de photos et vidéos s’appelle la photogrammétrie.
Image en cours de fabrication. Les logiciels utilisés sont Meshroom pour le gros puis ZBrush pour les détails. Les cadres blancs correspondent à des images de référence. La technique pour créer des images 3D à partir de photos et vidéos s’appelle la photogrammétrie. © Les Observateurs de France 24

 

"Ça montre bien le peu de liberté qu’il nous reste ici"

Depuis la mise en place de la "loi de sécurité nationale", le 1er juillet 2020, qui permet de procéder à des arrestations sur le motif assez flou de "menace à la sécurité nationale", les voix dissidentes se taisent peu à peu à Hong Kong, les grands organes de presse prodémocratie sont réduits au silence et les partisans de la démocratie sont arrêtés, fuient à l’étranger ou se font discrets pour éviter des sanctions, notamment de la prison.

Dans ce contexte, il est devenu de plus en plus difficile de préserver la mémoire collective prodémocratie. "Flash" poursuit :

Le "Pilier de la honte" incarne une certaine liberté d’expression qu’on a toujours connue en grandissant à Hong Kong. Et le retirer, ça incarne ce que Hong Kong est en train de devenir. Qu’ils soient sous pression ou contrôlés par ce dernier, ceux qui veulent le retirer vont dans le sens du gouvernement. Ça montre bien le peu de liberté qu’il nous reste ici. Cela ne les arrange pas, donc ils le retirent.

Le 15 septembre dernier, neuf personnes qui avaient organisé des veillées mémorielles devant le "Pilier" ont été condamnées à plusieurs mois de prison et le groupe à l’initiative des veillées a été dissous.

 

 

"Ils ne peuvent pas envoyer des milliers de policiers pour retirer une œuvre sur Internet"

Sophie et "Flash" espèrent qu’en archivant le "Pilier" dans un patrimoine virtuel, ils pourront le rendre accessible à une jeunesse future qui n’aura plus un accès physique à ce symbole. Mais selon "Flash", même Internet est loin d’être un refuge exempt de tout risque :

L’art peut aussi être censuré en ligne,  même si ça reste plus difficile parce qu’ils ne peuvent pas envoyer des milliers de policiers pour retirer une œuvre sur Internet.

Dans ce musée digital, le "Pilier" rejoint la première statue à l’origine du collectif Lady Liberty représentant une manifestante typique, installée à Hong Kong en 2019 avant d’être détruite.

 

Après le "Pilier de la honte", il ne restera plus qu’un monument pour rappeler Tiananmen : une réplique de la "Déesse de la démocratie", installée à l'Université chinoise de Hong Kong depuis 2010.

Début novembre, le "Pilier de la honte" était toujours en place selon notre Observateur, alors qu’il devait avoir disparu le 13 octobre. Si l’université n’a pas communiqué sur ce retard, des questions juridiques – comme une  action lancée par l’artiste Jens Galschiøt qui souhaite préserver son œuvre – pourraient notamment en être la raison.

Dans ce post Instagram du 1er septembre, l’équipe Lady liberty explique qu’ils ont dû détruire les pièces restantes de la statue, sauf la tête exposée au Japon