Corée du Sud : une vidéo révèle les conditions de détention humiliantes d’un migrant marocain

Ces images, tournées le 10  juin, proviennent de la caméra de surveillance du centre de détention de Hwaseong. Elles ont été obtenues par l’avocat du ressortissant marocain en situation irrégulière et sous procédure d’expulsion en Corée du Sud, ici placé en cellule d’isolement.
Ces images, tournées le 10 juin, proviennent de la caméra de surveillance du centre de détention de Hwaseong. Elles ont été obtenues par l’avocat du ressortissant marocain en situation irrégulière et sous procédure d’expulsion en Corée du Sud, ici placé en cellule d’isolement. © Les Observateurs de France 24

La vidéosurveillance d’un ressortissant marocain enfermé pieds et poings liés dans la petite cellule d’un centre de détention pour migrants en Corée du Sud a provoqué l’indignation, notamment dans son pays d’origine. Tournée entre mai et juin, elle a été révélée le 29 septembre par son avocat, qui dénonce les conditions de détention des migrants sous procédure d’expulsion en Corée du Sud.

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Un homme couché sur le ventre, pieds et poings reliés par des cordes, la tête recouverte par un masque de protection resserré par des câbles qui rappelle celui d’Hannibal Lecter, héros cannibale du "Silence des agneaux", se débat entre les quatre murs d’une étroite cellule. Au dos de son T-shirt noir, on peut lire en coréen l'inscription "étranger protégé". Ce terme est attribué aux migrants en procédure d’expulsion, dans le centre de détention de Hwaseong, qui regroupe des centaines de migrants en situation irrégulière, à une soixantaine de kilomètres de Séoul.

La scène est filmée par une caméra de surveillance du centre et l’homme sur la vidéo, baptisé "M" par les médias sud-coréens, est un ressortissant marocain d’une trentaine d’années, arrivé en Corée du Sud en octobre 2017.

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Ces vidéos nous ont été transmise par son avocat. Dans les fichiers audios qu'il nous a partagé,  on peut l’entendre dire “Je n’oublierai jamais ce qu’ils m’ont fait. C’est un traumatisme à vie.” 

Les images ont fait le tour du Web marocain et fait réagir l’ambassade du Maroc à Séoul, qui a contacté le ministère des Affaires étrangères coréen, selon "Le site info".  

"C'est le premier cas en Corée où des vidéos et des photos de l'intérieur sont directement exposées" 

L’enregistrement date du 10 juin, mais n’a été révélé qu'en septembre dernier, par des groupes de défense des droits des réfugiés en Corée du Sud, pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme un acte de torture et de violation évidente de ses droits, notamment par "Duroo", une équipe juridique d’intérêt public qui assistent les migrants en Corée du Sud et dont fait partie Hahn-Jae Lee, l’avocat du ressortissant marocain, qui a obtenu la vidéo et l’a confiée aux médias, à la demande de son client. 

Selon Hahn-Jae Lee, l’homme dit avoir été "traité comme un animal" et aurait été enfermé au moins six fois dans de telles conditions entre avril et juin 2021, dont une fois pendant plus de quatre heures. Pour l’avocat, l’usage d’un casque recouvrant l’ensemble de sa tête et de liens aux poignets et aux pieds ne se justifie dans le règlement du centre que de façon "exceptionnelle", pour empêcher quelqu’un de se faire du mal.

Il est illégal d'utiliser des équipements de cette manière. Les sangles, les menottes et les protections de la tête sont des outils qui peuvent être utilisés en vertu de la loi, mais pas dans ces conditions, en pliant les membres derrière le corps. De telles mesures constituent clairement une torture ou un traitement humiliant en violation de la Convention contre la torture, signée par la Corée du Sud. 

Un cas de harcèlement très semblable a eu lieu l'année dernière et une recommandation de correction a déjà été émise par la Commission nationale des droits de l'Homme de Corée à ce sujet. Cependant, c'est le premier cas en Corée où des vidéos et des photos de l'intérieur sont directement exposées.

Le centre de détention pour étrangers de Hwaseong est le plus grand de Corée. C'est aussi le centre de détention le plus fréquemment accusé de violation des droits de l'Homme. Il est connu pour son utilisation active de l'isolement cellulaire. Il y a des situations similaires dans d’autres centres concernant diverses violations des droits de l'Homme, avec seulement des différences de taille et de degré.

Ces centres de détention où sont envoyés les migrants en situation irrégulière auraient tout d’une prison, selon les ONG coréennes qui interpellent régulièrement le ministère de la Justice sur le sujet. Hahn-Jae Lee explique : 

Les demandeurs d'asile, les réfugiés ou les enfants, fondamentalement, ne devraient pas être soumis à la détention dans le but d'être expulsés. Néanmoins, nombre d'entre eux sont confrontés à la possibilité d'une détention indéfinie.

La surpopulation, la nourriture inadéquate et l'assistance médicale insuffisante sont les problèmes les plus courants dans les centres de détention. Par exemple, dans le centre de Hwaseong, où séjournent des centaines de personnes, il n'y a qu'un seul médecin.

Enfin, pour les personnes expulsables, il n’y a aucune limite à la période de détention. Même si le rapatriement n'est pas possible, parce que  l'étranger a un enfant en Corée ou des salaires impayés  par exemple, une fois l’ordre de déportation exécuté, la personne peut être détenue indéfiniment.

Le centre de Hwaseong a déjà été plusieurs fois pointé du doigt par les ONG. Le centre de détention s’est défendu en expliquant que l’homme avait été placé à l’isolement après un conflit avec des officiers et a même porté plainte contre lui. D’après Hahn-Jae Lee, le ressortissant marocain, toujours enfermé dans le centre, n’a plus rencontré de problèmes depuis le mois d’août. Les associations ont déposé une pétition auprès de la Commission nationale des droits de l'Homme de Corée et une enquête est en cours. La décision est attendue courant octobre. 

La question des droits des migrants n’a pas beaucoup de visibilité dans un pays longtemps peu concerné par l’immigration. En 2019, la Corée du Sud comptait 360 000 migrants sans papiers, la plupart venant d’Asie. Leurs droits sont encore très peu encadrés. En février dernier, le destin d’une travailleuse cambodgienne, morte de froid dans la serre où elle travaillait et vivait, avait alarmé le pays. 

L’arrivée de 400 Afghans en septembre dernier a également ravivé le débat national sur les réfugiés. Ces "contributeurs spéciaux" ont néanmoins été bien plus chaudement accueillis par l’opinion publique, contrairement aux quelque 500 demandeurs d’asile yéménites qui, en 2018, avaient mobilisé plus de 700 000 personnes pour une pétition contre la loi permettant l’accueil des réfugiés.