Grève en ligne et images choc : les "mauvais élèves" thaïlandais en révolte contre l’école à distance

À gauche, l’affiche de ralliement à la grève en ligne ; en haut à droite, une capture vidéo d'une mise en scène de pendaison ; en bas à droite, un cours en ligne "en grève".
À gauche, l’affiche de ralliement à la grève en ligne ; en haut à droite, une capture vidéo d'une mise en scène de pendaison ; en bas à droite, un cours en ligne "en grève". © Les Observateurs de France 24

Depuis la rentrée des classes lundi 6 septembre en Thaïlande, des milliers de lycéens ont dénoncé l’état de leur système éducatif, aggravé par la crise sanitaire, en faisant l’école buissonnière en ligne ou dans les rues de Bangkok, et en n'hésitant pas à recourir à des mises en scène choc. Ils réclament la fin de l'école à distance, mise en place depuis avril 2021 et qui favorise selon eux le décrochage scolaire, en particulier chez les plus pauvres.

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Parmi les images des manifestations antigouvernementales du 5 septembre à Bangkok, on trouve cette vidéo inquiétante où l’on voit le corps d’une jeune fille qui semble se balancer sous un pont, suspendue à une corde. La chemise blanche de son uniforme est maculée de rouge. Il s’agit en fait d’une mise en scène : la lycéenne est accrochée à un harnais, on la voit s’installer par exemple sur cette vidéo un peu plus tôt auprès de ses camarades :

L’image a fait le tour des réseaux sociaux prodémocratie d’Asie du Sud-Est, tout comme le hashtag "Je n'étudie plus en ligne" a été mentionné près de 900 000 fois sur Twitter.

La scène se déroule près de la station de métro Asok, à Bangkok. Il s’agit d’une performance des militants du mouvement lycéen des "mauvais élèves", qui lutte pour réformer le système éducatif thaïlandais. Sur l’affiche, on peut lire : "1,8 million d’enfants abandonnés par le système éducatif, qui ne voit pas les élèves à distance."

Depuis la rentrée, les lycéens thaïlandais font front contre l’enseignement à distance total, généralisé depuis avril dernier dans toutes les écoles du pays.

Le collectif a notamment appelé à "sécher" les cours en ligne à partir du 6 septembre, date de la rentrée scolaire, jusqu’au 10 septembre. Près de 7 000 lycéens ont répondu à l’appel le premier jour, selon les "mauvais élèves". Ils montraient leur soutien en changeant la photo de profil apparaissant sur leur cours en ligne, comme on le voit sur cette photo partagée sur leur page Facebook.

Après un an de restrictions sanitaires, les manifestations antigouvernementales ont repris de plus belle en Thaïlande. Quotidiennement, ou presque, depuis la mi-août, des milliers de Thaïlandais se rassemblent dans les rues pour demander la fin du régime d’anciens militaires qui gouvernent le pays depuis le coup d’État du 22 mai 2014.

Avec la pandémie actuelle, le climat social n’a fait que s’aggraver. La gestion de la crise sanitaire est considérée par beaucoup comme un échec total depuis la troisième vague de Covid-19 qui a fait des milliers de morts cet été, alors que le pays avait été jusque-là plutôt épargné. La campagne vaccinale tardive et limitée au vaccin chinois Sinovac est particulièrement pointée du doigt. La crise économique qui s’ajoute à la crise sanitaire a en outre poussé des millions de Thaïlandais dans la pauvreté.

Le collectif des "mauvais élèves" pointe par ailleurs que la crise sanitaire a également affecté un système éducatif qu’ils considéraient déjà comme très défectueux. Les lycéens dénoncent régulièrement une culture scolaire trop stricte, symbolisée par l’uniforme scolaire, un enseignement trop conservateur, trop chargé et trop cher (même si les frais de scolarité ont baissé).

Pendant l’école en ligne, derrière la caméra, certains professeurs obligeaient même de porter l'uniforme. Les "mauvais élèves" dénoncent en outre régulièrement des cas de harcèlement moral ou sexuel dans les établissements thaïlandais.

"Beaucoup d’élèves sont touchés par la pauvreté, et pour eux, c’est souvent très compliqué de suivre les cours en ligne"

Thanchanok Koshpasharin, alias "Ban", est membre de ces "mauvais élèves". Ce vendredi 10 septembre, elle était à nouveau dans les rues de Bangkok. Elle explique à la rédaction des Observateurs de France 24 les problèmes soulevés par l’école à distance, mise en place "à la hâte" dans les écoles privées et publiques depuis avril 2021 :

"On veut alerter les gens sur le nombre de lycéens qui risquent de décrocher ou qui ont déjà décroché. Avec la crise économique, beaucoup de familles sont désormais touchées par la pauvreté. Ça concerne 1,8 million de jeunes. Et pour eux, c’est souvent très compliqué de suivre les cours en ligne, soit parce qu’ils ont une très mauvaise connexion, soit parce qu’ils n’ont pas de matériel adéquat.

À cela s’ajoutent une charge de travail énorme, parfois de huit heures par jour, qui ne laisse aucune place aux loisirs, et le fait que les cours à distance sont psychologiquement très durs à supporter pour certains."

Leur revendication principale : que le gouvernement équipe les presque 2 millions d’élèves qui n’ont pas assez de revenus pour suivre correctement les cours en ligne. Ils réclament également la mise en place d’une plateforme de soutien psychologique pour les étudiants et la généralisation de la vaccination des élèves et professeurs pour pouvoir retourner le plus vite possible au présentiel.

"Ban" était également présente avec le collectif pour la fausse pendaison.

"Certaines personnes ont été choquées pendant la manifestation et sur Internet. Mais en tant que jeunes, on est très peu entendus et écoutés. Alors on fait ces mises en scène très visuelles et choquantes pour attirer l’attention et être entendus." 

En juin dernier, ils avaient par exemple publié ces images pour dénoncer, entre autres, l'école en ligne et les manuels scolaires thaïlandais, considérés comme "promonarchie" :

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Très soutenue en ligne, cette école buissonnière en ligne n’a cependant pas toujours été comprise par les professeurs, selon Ban.

"Certains nous soutiennent à fond, et nous ont même donné des copies ou des Powerpoint des cours que nous avons ratés pour faire grève. D’autres ont du mal à comprendre, ils disent qu’ils font de leur mieux pour ces cours en ligne. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas eux qu’on dénonce, mais le gouvernement."

De son côté, le gouvernement thaïlandais a dit avoir bien entendu les revendications et assure "faire de son mieux". Les frais de scolarité avaient baissé de 5 à 10 % avec la mise en place de l’école en ligne, mais c’est loin d’être suffisant pour le collectif.